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Billet de blog 22 oct. 2021

Sur un Air de Campagne (262)

« Tout commence en mystique et finit en politique. » Péguy, cité dans « les Antimodernes » d'Antoine Compagnon.

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La Soirée Chez HugoSantangelo

Ça faisait un moment que, de temps à autres, et de mois en mois, en me levant le matin, et ayant chanté mon petit refrain, je me questionnais de savoir si, par hasard, avec le temps, je ne serais pas, moi aussi, devenu antimoderne. Depuis la publication de la somme de Compagnon en 2005, tout le monde s'est, un jour, senti et déclaré antimoderne. Alors, pourquoi pas moi ?

Cette fois-ci, je me le suis procuré, le gros livre, en poche (une hérésie pour un antimoderne!) On promettait du lourd ; c'est du très lourd ! Dans une première partie, l'auteur égrène les six figures de l'antimodernité ; soit : des convictions contre-révolutionnaires, une philosophie anti-lumières, une tendance au pessimisme, une culpabilité due au péché originel, la croyance au sublime et des préférences pour un style qui tient de la vitupération. Selon lui, depuis la Révolution et Joseph de Maistre, une classe d'écrivains rares ont manifesté ces six figures., dans leurs écrits et leurs réflexions sur la littérature. Mais, attention ! Nous ne sommes pas dans la philosophie, ni dans l'histoire littéraire, à proprement parlé. Il s'agit d'histoire de la critique ou, plus exactement, d'histoire des idées littéraires. Bien loin des analyses sociologiques de la littérature, qui dominent le paysage depuis plusieurs décennies. Et, pour corser le tout, le style de Compagnon n'en facilité pas l'accès, à grands coups de répétitions des mots « antimoderne » et « moderne », à raison d'une dizaine, voire d'une vingtaine, d'occurences par page, tel un Johnny Hallyday au meilleur de sa forme dans « Que je T'aime. » Mais, c'est bien connu, enseigner c'est répéter.

Face à ce livre d'une ambition monstrueuse – puisque l'on comprend, au fil de la lecture, que Compagnon va embrasser, dans sa théorie, l'ensemble de la littérature française depuis la Révolution – on est K.O. au pied du mur ou peut-être emmuré dans le O.K. Poursuivant une lecture ardue, je me suis souvenu que, plus jeune, j'aimais à dire, pour imiter tel auteur connu, que je pouvais me sentir monarchiste au réveil, communiste le matin, anarchiste à midi, républicain à 16 h 00 et démocrate-chrétien une fois la nuit tombée. La question de départ me lancinait toujours : serai-je un jour antimoderne ?

Un peu plus loin, on se demande si tout et n'importe quoi peut devenir ou avoir été antimoderne, tant le mot est utilisé à tout-va. Avant même d'entamer la deuxième partie, je fus tenté de lire Joseph de Maistre, le premier antimoderne. Et j'ai atterri sur un de ses livres, sur Amazon, que la BNF et Hachette-Livres, conjointement, me proposaient d'imprimer à la demande, juste pour moi, à partir de fichiers numérisés, non sans m'avoir averti que cela ne les engageait en rien sur les propos de l'écrivain, qui pouvaient se révéler violents. Je préférai, à cette heure-là, ne pas céder à la tentation de la consommation raisonnable, et me satisfaire de mon poche.

Après avoir tenté d'élargir la définition de son concept en martelant ses arguments tel une vis sans fin ou un marteau-piqueur – instruments très éloignés des préoccupations antimodernes – Compagnon nous propose de situer quelques figures antimodernes dans le contexte littéraire de leurs époques respectives. Chateaubriand ? Si j'ai visité le château de Combourg et survolé les « Mémoires d'Outre-Tombes » à la fac, et que j'ai essayé plusieurs fois de le lire, la densité du texte sous mes yeux m'en éloigna. Péguy ? Depuis longtemps, il me tente, mais l'analyse de Compagnon est trop pointilleuse pour me convaincre. Alors j'ai sauté au chapitre sur Julien Gracq. Avec déception puisque, de ses romans, il n'en est guère question. En revanche, de très belles pages sont consacrées à Thibaudet, critique populaire et humaniste de l'entre-deux-guerres dont je n'avais jamais entendu parlé. « Tout cela manque toutefois d'unité ! » Me dis-je avant de déjeuner. Mais ce n'est peut-être du qu'à des publications plurielles et décousues des différents chapitres, avant d'être réunis, dans diverses revues - pratique dont on est informé à la toute fin.

« Tournons-nous vers le passé, ce sera un progrès ! » disait Verdi. Mais c'est bien dans le futur que l'on trouve le meilleur de ce livre-monstre, annoté avec précision, puisque à l'entrée « Roland Barthes », Compagnon change de ton, se met à parler à la première personne du singulier pour rendre un hommage vibrant à son professeur et, sans doute, son mentor, et nous offrir de très belles pages d'analyse. Ainsi, en voulant relier et lier de Maistre à Barthes, dans le même élan, il a construit cette cathédrale qui monte haut dans les cieux, mais se révèle un peu bancale, en servant de l'antimoderne à toutes les sauces.

« L'idéaliste est toujours le pire des révolutionnaires » écrivant Ernest Renan, le petit gars de Tréguier. C'est pourquoi je me calmai et renonçai à une attaque frontale sur le thème « ça doit être sa mère qui le prenait pour Roland Barthes » qui aurait été de très mauvais goût.

Compagnon, en 2005, en bon antimoderne, se situe, comme ses modèles, à l'arrière-garde de l'avant-garde. En le lisant par-dessus la jambe, en 2021, suis-je à l'avant-garde de l'arrière-garde ? Ou ne suis-je pas plutôt, à cette heure-ci, anti-postmoderne ? Voire carrément désuet ?

Le soir venant et achevant de me fatiguer les yeux, après avoir hésité à allumer le chauffage, en réponse aux aléas météorologiques qui, chaque année, fait de son usage un confort indispensable, je me demandai si j'allais prolonger ma lecture, ou accepter, une bonne fois pour toutes, de ne jamais pouvoir, comme tant d'autres, me rêver en habits d'antimoderne. Le vrai réactionnaire est-il un paresseux ?

« Et ainsi ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste. » écrivait Pascal, cité par Compagnon.

Bref. En conclusion de cette lecture un peu superficielle : un classique qu'il convient d'avoir lu si l'on se pique de littérature, et une référence indispensable, suite à un travail titanesque sur les textes. Mais, malheureusement, au final, assez peu de littérature et beaucoup trop de politique, à mon goût.

Santangelo

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