Sur un Air de Campagne (179)

FERMÉ POUR LA SAISON petit roman expresso en 5 parties en guise d'autoportrait contemporain format 'paysages' pour s'amuser un peu par temps de pandémie. Quand la petite musique remplace les petites chansons. 4ème partie : "L'année noire, l'année très noire"

4ème partie : L'ANNéE NOIRE, L'ANNéE TrèS NOIRE –

2015 (1978)

 

 

 

 

 

 

 

 

Ma chère amie,

 

« Avançons dans la genèse de mes prétentions. Ai-je quelque ascendant qui fut beau capitaine, jeune enseigne insolent ou négrier farouchement taciturne, à l'est de Suez, un quelconque antécédent colonial ou marin.... »

Pour commencer cette lettre, je reprends, de tête -puisqu'ici on oublie tout -, cet incipit d'un auteur que j'admire et d'un livre que j'adore, pour tenter d'éclaircir notre situation commune et notre état de séparation. Par respect, honte et sens de l'honneur, j'ai choisi de te voussoyer – premier pas dans ma rédemption et la restauration de votre image dans mon âme.

 

Comment a-t-on pu en arriver là ? Comment expliquer l'inexplicable, justifier l'injustifiable, sans excuser l'inexcusable ni oublier l'essentiel ?

 

Malgré la somnolence due aux médicaments, je me souviens très bien de cette nuit où tout a basculé, aussi bien que je me rappelle de l'accident de nos jeunes années.

 

J'étais énervé par l'alcool fort, vous étiez fatiguée de votre journée, de moi et de vous-mêmes, vous sommeilliez en ronflant, et le coup de couteau a failli vous atteindre au plexus. Je ne comprends toujours pas.

 

S'il est difficile de se pardonner un coup à une femme (j'ai giflé une future petite amie au lycée, et c'est là toute mon expérience en la matière) il est encore plus dur de s'avouer que l'on a failli tuer la personne à laquelle on tient le plus au monde, de réaliser que l'on avait dans le ventre l'assassinat de son propre bonheur...

 

Sans doute n'aurions nous jamais dû quitter la ville loin de la mer pour le village quasi-provençal. La mort de votre père chéri en fut affadie et remisée au rang de l'anecdote. Peut-être n'aurait-il pas fallu que je persévère jusqu'au diabolicum dans mon idée d'écrire sur Huysmans. Bref. Me voici dans cet hôpital-prison, bien démuni face à la misère de mon âme, et tourmenté au point d'avoir besoin de vous écrire ceci....

 

Espérons que cette correspondance, que je souhaite nourrir dans les prochains jours, nous servira à tous deux à renouer avec la vie heureuse.

 

Votre triste ami.

 

PS/ J'avais demandé une Bible pour sonder mon âme , mais je n'ai trouvé qu'un dictionnaire Petit Larousse en couleurs pour m'occuper l'esprit. Je l'ouvre au hasard et je tombe sur « cyclope ». « n.m. Gr kuklops. Oeil de forme ronde. Petit crustacé à un seul œil abondant dans les eaux douces. »

 

PS2/ J'espère que ce n'est pas le mauvais œil....

 

 

***

 

 

Ma chère amie,

 

Je profite d'un moment de calme dans le service, pendant la réunion quotidienne du personnel et la sieste des patients, pour vous écrire à nouveau. (Je n'ai toujours pas le droit d'utiliser Internet et je ne sais pas combien de temps mes missives mettent à arriver.)

 

Vous souvient-il de ce spectacle remarquable sur Rosa Luxemburg que nous avions vu au théâtre il y a quelques années ? Une petite table, une chaise, une lampe de bureau, et la lecture des lettres de prison de la spartakiste allemande par la voix éraillée d'Anouk Grinberg. J'ai regardé dans mon dictionnaire ; Rosa Luxemburg a droit à 7 ou 8 lignes.

 

Nous avions été surpris par le fait que cette correspondance de haute volée ne parle presque que d'amour et très peu de politique. Son enfermement avait considérablement adouci le personnage pour laisser parler le cœur et l'âme.

 

J'espère que je ne ferai pas l'inverse !

 

Je vous quitte car j'ai envie de profiter un peu du soleil et de la lumière, bien rares en ce mois de novembre, terrible pour moi.

 

Avec espoir,

 

Votre dévoué ami.

 

 

 

***

 

 

Ma très chère amie,

 

A l'entrée « liberté » de mon dictionnaire, qui prend trois quarts d'une colonne, on trouve ceci : « liberté naturelle. Droit que l'homme possède par nature d'agir sans contrainte extérieure. »

 

Comme je suis contrit de comprendre que je me trouve privé de tout en raison d'un quasi-attentat sur la personne qui m'a autrefois initié à la liberté. Ces jours derniers, je repensais à nos années au bord de la mer, engagés dans cette passion du surf et de la vie libre, et j'essayais, sans succès, d'y trouver le germe de mon acte odieux.

 

Peut-être vaut-il mieux chercher dans l'enfance, comme le croient les psychanalystes. Ici, je n'ai qu'un psychiatre de campagne et, après nos rares échanges, je m'étonnerais fort qu'il puisse me venir en aide, même pour attacher mes lacets.

 

Pour éviter tout geste intempestif, nous sommes privés de lacets et de ceinture, de la même manière que le parfum est proscrit pour ne pas tenter les alcooliques. Ce sont là des choses bien tristes, mais le mot liberté m'a scie le moral.

Heureusement, après mon insistance, j'ai le droit de conserver ma canne dans le service et lors de mes petites promenades dans la cour entourée de grilles.

 

Il existe une expression bretonne pour désigner les mois de novembre et décembre : « miz du, e miz tre du. », en français : « le mois noir et le mois très noir. » Que cette année fut noire ! J'espère que l'année très noire ne sera pas celle qui s'annonce déjà rude.

 

Une bise,

 

Votre ami.

 

PS/ Sur le mur de la promenade, quelqu'un a écrit le mot liberté avec de la merde...

 

 

 

***

 

 

Ma douce amie,

 

Me revoilà presque pimpant après une semaine assommée de médicaments.

 

Ce matin, j'ai été l'acteur et le témoin d'une scène qui m'a fait chaud au cœur. Un enfant de trois ans, sachant à peine marcher, est venu vers moi, alors que je reposais mon pauvre corps fatigué, assis sur le banc, et il m'a tendu une poignée de graviers. Comme s'il avait voulu me perdre et que je joue à le retrouver. Il accompagnait une femme visitant son mari dépressif. J'ai pris les petits cailloux et je les ai mis dans ma poche. Il est parti en souriant comme un bouddha.

 

Je me dis que tout cela se serait passé différemment si nous avions pu concrétiser un désir d'enfant, si nous avions rêvé pour un petit être confiant et chéri. Mais, avant de concrétiser un tel projet, il faut l'avoir imaginé.

 

Quand j'étais enfant, pas beaucoup plus âgé que ce petit marchand de cailloux, je m'entraînais beaucoup au jonglage avec un ballon de football. Mais j'avais beau travailler avec acharnement à garder le ballon en l'air, et réussir de longues suites, chaque fois que ma mère me regardait, le ballon tombait invariablement au sol, d'une façon d'autant pus malheureuse que je faisais ça pour la séduire.

J'ai continué à m'entraîner. Et, vers dix ans, lors d'un tournoi de football avec l'équipe de mon village, j'ai participé à un concours de jonglage. Et j'ai fini deuxième, parmi tous les enfants venus de toute la région. J'ai eu droit à mon nom dans le journal local. Ma mère était aussi fière que moi.

 

Je ne crois pas vous avoir déjà raconté cette histoire. Je me croyais armé pour faire face à toutes sortes de frustrations.

 

Je ne comprends toujours pas,

 

Votre ange coupable, dans sa prison si près du ciel.

 

 

 

 

***

 

Ma mie, ma tendre aimée,

 

Toute la journée je pense à vous dans mon hôpital-prison. La vie ici est de plus en plus horrible, mais je ne veux pas vous parler d'horreur. Ce que je vous ai fait aussi aurait pu être horrible et j'en ai tellement conscience que j'aurais honte de me plaindre.

 

Ici, tout est rythmé par les prises de repas. C'est la seule chose qui nous raccroche à la vie. Nous avons droit à deux tasses de café le matin, après la prise des médicaments, en file indienne. Entre les deux, je sors fumer ma première cigarette. A vrai dire, plus encore que la nourriture, c'est le tabac qui me rattache à la vie. Je ne parle pas avec les autres patients de ce service qui mêle les misères et les crimes. Je crois qu'ils rient de moi mais je m'en moque. A chaque repas, pris sur des tablées de quatre, il nous faut débarrasser notre couvert et passer une lavette bleue sur la table, à notre place.

 

J'espère que vous aussi vous pourrez passer l'éponge sur mon coup de folie passagère.

 

J'ai bien quelque chose à vous demander, mais je n'ose pas. J'attendrai la prochaine lettre.

 

Votre ami sûr.

 

 

 

***

 

 

Ma douce amie,

 

Que je m'ennuie de vous ! Quoique s'ennuyer ne soit pas le mot adéquat. Vous me manquez serait plus juste. Et je n'ai pas le courage de regarder dans mon dictionnaire. Les Anglais disent « i miss you », ce qui est plus juste et plus près du sentiment que j'éprouve. Ce manque est vraiment en moi.

 

Je vous avais dit, la semaine dernière, que j'avais quelque chose à vous demander. Et bien voilà : avec tous les efforts que j'ai consentis durant presque cinq moins dans ma prison loin de vous, je vous demande pardon, le plus simplement du monde et je vous prie de bien vouloir lever cette hospitalisation sous contrainte. Il ne manque que votre signature pour que je puisse sortir de cet enfer et retrouver la vie normale et paisible à laquelle j'aspire.

 

Je vous demande de bien réfléchir et vous pouvez prendre le temps bien que, pour tout dire, je n'en puisse plus de cette vie réduite à rien derrière un grillage, tel un animal de cirque.

 

Dans l'espoir d'une réponse,

 

Votre dévoué.

 

PS/ Même si je n'ai reçu aucune réponse à mes lettres, je sais par un infirmier que mon sort ne vous est pas complètement étranger. Puissiez-vous accepter cette demande de pardon simple et sincère !

 

 

 

 

***

 

 

Mon bon ami,

 

Tu ne te doutes pas combien ton sort m'est cher. Bien sûr que je te pardonne. Je t'ai pardonné depuis longtemps, lorsque j'ai cessé d'avoir peur. J'attendais cette demande de lever de contrainte et je dois dire que j'ai un peu honte d'avoir suivi l'avis du médecin pour te placer en situation d'adulte-mineur.

 

J'ai donné ma signature ce jour, et j'espère pouvoir te regarder à nouveau sans crainte, sans acrimonie et sans rancune.

 

J'ai vendu la maison pour m'installer avec ma mère dans son appartement parisien – ce qui me laisse une grosse somme d'argent et donc une bonne réserve de liberté. J'en étais à me demander si je pourrais la partager avec toi, au moins quelques temps.

 

Tu m'as manqué aussi,

 

J'attends des bonnes nouvelles,

 

Ta chère amie.

 

PS/ Je souhaite de tout cœur que tu quittes cet enfer que tu n'as mérité qu'à moitié, car j'ai bien conscience que, dans ce genre d'affaires, les torts sont plus partagés qu'on ne le pense...

 

 

 

 

***

 

 

Mon aimée,

 

Tu ne peux pas savoir à quel point ta lettre me fait du bien. Je n'osais pas l'écrire de peur de choquer, après ce geste malheureux – n'en parlons plus ! - mais j'ai toujours besoin de ta présence bienveillante pour vivre. Bien sûr que je n'ai qu'une envie : celle de te retrouver, de me retrouver, de faire à nouveau palpiter le nous, libres.

 

Pourquoi n'irions-nous pas quelques temps en Bretagne, comme du temps béni de la jeunesse ? Tu pourrais même te remettre au surf, bien que je connaisse ton avis tranché sur la question.

 

Ce matin, je me suis surpris à chantonner, ce qui ne m'était pas arrivé depuis très longtemps. Que ce fut difficile de rester derrière ces grilles durant tout ce temps, Tout ces mois noirs et très noirs, avec pour seule compagnie ce petit dictionnaire.

 

Hier, j'ai assisté à une scène effroyable. Un homme d'allure parfaitement normale s'est mis à cogner la tête contre le mur. Je me suis approché pour lui dire de cesser ce jeu stupide. Il a donné un coup plus fort sur le béton et le sang s'est mis à couler. Quand je lui ai demandé pourquoi il faisait ça, il m'a répondu :  « A ton tour maintenant ! » J'en suis encore glacé d'effroi.

 

La définition de la schizophrénie dans mon dictionnaire m'effraie aussi. C'est l'étiquette qu'ils m'auraient collée si tu n'avais pas donné ta signature pour me libérer. Démence précoce, autisme, délires paranoïdes etc. Le tout en raison de troubles dans la relation mère-enfant. C'est affligeant de lire encore des choses pareilles.

 

Mais tout ça est oublié. Ma mère va bien et moi aussi, qui ne songe qu'à te retrouver.

 

Ton cher ami.

 

PS/ Avant ma sortir définitive, j'attends beaucoup de mon après-midi de liberté en ville. J'essayerai de trouver un téléphone.

 

 

 

 

***

 

 

Ma douce amie,

 

Le soir est tombé sur l'hôpital. Les patients ont regagné leurs petites chambres, les infirmiers de nuit ont pris leur tour de garde, et les fous délirants du bâtiment à-côté ont cessé de hurler, assommés de neuroleptiques et d'anxyolitiques, comme je l'ai été au début de mon séjour.

 

J'ai pu sortir une première fois en ville. J'appréhendais ce moment, plus qu'un test avant de retrouver la liberté. J'ai marché un peu, légèrement chancelant appuyé sur ma canne, sous le soleil revenu. Je me suis installé à la terrasse d'un café et j'ai commandé un double-Jack sur glace, comme à mon habitude. Je ne sais si c'est ma commande ou mon allure qui a provoqué la moue du serveur, mais il m'a paru froissé. Je commence à comprendre que le séjour à l'hôpital risque de me coller à la peau longtemps, comme s'il était inscrit sur mon front.

 

Je vais avoir besoin de passer du temps devant le miroir.

 

Je regardais une nuée d'étourneaux se poser sur un marronnier et j'ai repensé à notre arbre et à ses inscriptions. Comment faire, en amour, pour ne pas briser les serments ?

 

Au bout de quelques minutes à observer les passants – qui m'ont paru tristes et désarticulés comme des robots - le serveur est arrivé avec mon whisky. Et puis, j'ai décidé de ne pas le boire. C'est un dernier effort que je veux faire pour te mériter à nouveau. J'espère que ce ne sera pas un serment d'ivrogne !

 

A très vite,

Bien à toi,

 

Ton ami tout neuf.

 

PS/ J'ai conservé, au fond de ma poche, les petits cailloux offerts par l'enfant. Je m'en servirai pour te retrouver, comme avant.

 

 

 

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