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Billet de blog 24 mai 2021

Sur un Air de Campagne (227)

« Fontaine d'eau de mon village / Aucune eau n'est plus fraîche qu'en mon village / Fontaine de rustique amour » Pier Paolo Pasolini

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La Grippe Dans l'VentSantangelo

En 2015, alors âgé de 23 ans, Pierre Adrian part sur « la Piste Pasolini » arpenter l'Italie d'aujourd'hui à la recherche des traces du passé glorieux. Dans ce très joli hommage, un peu timide, j'ai retrouvé l'âpre goût de vivre de la jeunesse que je ressentais à 25 ans en évoquant le cinéaste après avoir vu « Théorème » et « l'Evangile selon Saint Matthieu. » J'avais oublié combien il avait pu être radical et révolutionnaire ce Pasolini des années 50, 60 et 70. Je me souvenais simplement qu'il avait été assassiné en 1975 – meurtre qui est resté mystérieux, comme beaucoup d'homicides dans ces Années de Plomb.

Adrian ne s'en cache pas ; il part à la recherche d'un maître à penser, d'un guide pour sa jeunesse et la notre. En lisant ce beau texte, riche de citations et d'anecdotes, je me suis demandé qui pourrait ressembler à Pasolini dans la France des années 2020.

Jugez plutôt : fils d'une institutrice de campagne à laquelle il a prêté main forte, il n'aura de cesse de célébrer le dialecte du Frioul. Engagé tôt chez les communistes de Gramsci, il en est exclu pour dérives idéologiques et provocations. Athée, il a toujours défendu le christianisme des chapelles et des églises vides et les élans spirituels. Homosexuel, il a magnifié Silvana Mangano. Poète avant tout, il a réalisé des films comme on n'en avait jamais vus. Ayant voix au chapitre, il n'a jamais arrêté de draguer et de jouer au football avec les jeunes des quartiers populaires. Il s'est même payé le luxe de dénoncer l'avortement comme une pratique petite-bourgeoise et a déclaré, lors des événements de 68, que le peuple se trouvait du côté des CRS etc. J'avais oublié combien ce Pasolini avait été un génie de la provocation et un empêcheur de tourner en rond hors-pair.

Outre l'émotion palpable du jeune auteur en quête de sens, le livre (« La Piste Pasolini ») pose d'autres questions. Alors que, dès les années 40, Pasolini dénonçait la télévision et le consumérisme qui se profilait, on peut se demander quelle voix pourrait se déclarer héritière de cette voix-là. Alors que l'on publie tout et n'importe quoi (à part mes textes), que de nouvelles maisons d'édition voient le jour chaque mois, que l'Internet nous donne accès à un gigantesque gâteau culturel, ils sont bien rares les artistes de cet acabit. Ou alors noyés dans la masse informe du Net et le grouillement des publications, dont on se demande s'il ne sert pas plus à étouffer qu'à révéler. Qui pour parler à la jeunesse avec autant de justesse dans le paradoxe et d'empathie dans la révolte ?

Si l'on en croit les vieilles antiennes, l'Universel ne s'incarne que chez des types comme ça, des artistes de cette trempe ; il fleurit sur le fumier, chez les marginaux, les poètes martyrisés, dans les quartiers pourris. Qu'est donc devenu le Trastevere que j'ai pu arpenter à la fin des années 2000 – dernier vestige de cette Italie-là ? Un quartier magique, caché derrière la ligne de chemin de fer, à l'écart de Rome et en marge de tout le pays, où se réunissaient les jeunes dans des bars comme on n'en trouvait nulle part ailleurs. Le tout baignant dans une atmosphère électrique, presque révolutionnaire, avec ces centaines de slogans notés à la peinture sur les immeubles en béton. Je me suis pris, au fil de la lecture, à vouloir partager une Peroni avec l'auteur dans ce Trastevere...

Un homme universel, donc. Qui, aujourd'hui ? Plus besoin d'assassiner les poètes ; ils se bâillonnent tout seul. Pasolini a mordu la poussière durant toute sa courte vie. Et il n'a jamais cessé de crier que la poussière à le même goût partout, à la ville comme à la campagne, sur un terrain de football comme sur un parking de rencontres, en Palestine comme dans son Frioul natal.

Parmi les nombreuses pages prophétiques, celle-ci, dans une itw de 1975 :

« Le jeune Romain est un cadavre, le cadavre de lui-même, biologiquement vivant, dans un état d'impondérabilité entre les anciennes valeurs de sa culture romaine populaire et les valeurs bourgeoises et consuméristes qu'on lui a imposées. »

Sans doute suis-je trop isolé pour connaître les nouveaux Pasolini. Que Pierre Adrian en soit remercié encore d'avoir défriché cette piste déjà ancienne, qui retrouve sa fraîcheur au fil de cette balade en Italie.

Santangelo

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