Sur un Air de Campagne (81)

Hier, j'ai appelé le service relations-clients de mon bâilleur HLM. Je leur ai demandé ce qu'ils pouvaient faire pour transformer le client bientôt mortellement blessé que je suis en locataire heureux. Ils n'ont pas su me répondre...

Les Inquisiteurs

Santangelo

Les bonnes manières.

 

 

Avant de franchir pour la première fois les portes de l'hôpital, il y a presque dix ans, parce que j'ai demandé conseil à ma famille plutôt que de m'adresser à la police, j'étais en bonne santé, j'avais de l'argent devant moi et j'étais heureux. Pour tenter d'échapper aux tortures des médecins, des infirmières et des malades, j'ai dépensé 30 000 euros en virées automobiles sur les autoroutes d'Europe, en billets de trains, en nuitées d'hôtels, en restaurants et en tabac. Les drogues étaient gratuites ; ainsi je ne me suis jamais préoccupé de savoir lesquelles. Les vins de toutes les couleurs. Les bières fortes.

Pas une âme charitable, pas un seul sourire engageant. Pas une poignée de mains amicale. Pas le moindre baiser d'une femme honnête. De la pluie et du soleil. De la lumière et des nuages. Des paysages. Des visages. Par milliers. Mais aucun ne m'a parlé. Pas un refuge durant plus de deux nuits consécutives. Même à l'Hôtel de l'Espérance. Pas même une ruine sans Internet ni téléphone pour poser mes sacs – quand j'en avais encore.

Puisque je n'ai pas réussi à me trouver pour me cacher, et que l'on m'a toujours retrouvé et ramené à la case prison, je vais finir par me disloquer sur place, dans ce petit village proche de mon lieu de naissance. Chaque jour, les claquements des portières de leurs grosses bagnoles, les bruits de la plaque d'égoûts sous leurs pneus – comme à l'hôpital -, les moteurs hurlants des engins, les sonneries approximatives de la cloche fêlée de la petite église, les coups de klaxons, les paroles des passants malveillants, cherchent à m'apprendre les bonnes manières.

 

Les sens au vif de la mémoire, j'ai suivi tous les chemins. La mémoire vive des sens, j'ai gardé les yeux ouverts et la tête droite pour ne pas obéïr aux ordres.

 

Je tourne en rond dans mon appartement et ils défilent par dizaines devant chez moi et sous mes fenêtres en emportant chaque jour quelques souvenirs et un peu de la force vitale qui me reste. On ne tombe pas. On se laisse emporter par petits morceaux. On ne retourne pas aux éléments paisibles ; on se laisse partir avec les brutes. On se dissout. On se disloque. Façon puzzle. Façon Vasarely.

J'ai cherché à expliquer, à dialoguer de mille manières, mais ils veulent se jouer de moi, pas avec moi. Ils ne veulent pas comprendre, ils ne veulent pas voir. Armés de leurs centaines de clichés appris dans les différents bréviaires de leurs écoles respectives, ils viennent m'écouter faire les questions et les réponses. Et questionner jusqu'à l'absurde, pour se rassurer au chaud des centaines de phrases toutes faites que j'ai essayé toute ma vie d'identifier pour m'en détacher. Et dont je me suis souvenu pour essayer de comprendre. Ça tient chaud la question. Quand je réussis à entamer une conversation, c'est le tollé immédiat, et la menace de mort subséquente. Ils viennent entendre le bruit mais ne peuvent plus écouter depuis longtemps. Alors, ils jouent. Ils s'accrocheront jusqu'au bout à l'idée que c'est un jeu pour surmonter l'effritement de leurs putains de bonnes consciences.

 

Ils veulent que je demande l'absolution, mais je me dissous. Peu à peu. Je me disloque. Petits bouts par petits bouts. Sans savoir où ils m'emmènent.

 

Ils voudraient que je tue pour se réveiller de leur mauvais rêve. Parfois, ils voudraient même que je les tue, pour se persuader qu'ils avaient raison de me faire tout ce mal.

 

Ils viennent chercher tout ce qu'ils m'ont pris depuis longtemps.

 

Mais ce n'est pas mon sang qui coulera, ni le leur. Et je ne mangerai jamais à leurs tables. Je partirai avec une voix entendue dans mon enfance et que je n'aurai pas réussi à identifier. Ou un visage autrefois connu mais rendu encore moins fidèle à son portrait que le mien par la souffrance.

 

Combien de temps encore dans les couloirs du temps de mon château sous les toits ? Combien d'heures de hurlements à supporter ? Et de coups en traîtres ? Et de menaces lâches ?

 

Ils continuent à vouloir m'apprendre à vivre. Sans comprendre que je ne n'ai jamais joué le même jeu que le leur parce qu'ils m'en ont écarté depuis longtemps.

 

Leurs regards obscènes ont pourri ma belle lumière. Et ils continuent à vouloir faire de moi une bête de foire ou, à défaut, un animal de cirque. Un bien triste cirque ! Savent-ils même que tous les cirques sont tristes à mourir ?

 

Ils ont honte pour moi parce qu'ils emportent avec eux, chaque jour, un peu de moi. Et je continue à me délester des différentes peaux qui m'avaient tenues chaud pendant toutes ces années. J'aurais voulu partir avec celle qui aurait su emporter un morceau vital assez loin pour que personne ne parle plus jamais de moi. Mais ils sont venus me manger et me chier durant des mois. Et ils ont même osé envoyer leurs enfants se battre à leur place. Ceux-là auront honte pour eux puisqu'ils ont trop de haine et de certitudes pour pouvoir reconnaître la honte. Ainsi, ils se souviendront de moi, partout, tout le temps. Mais ne me trouveront jamais, nulle part.

 

 

Et pourtant, j'ai encore des souvenirs de plaisirs amoureux et amicaux. Et des images de paysages et de visages lumineux. Pour combien de temps, avant de sombrer dans la Terreur Archaïque ? Bientôt, une autre corde ? Pour me faire avaler quelle nouvelle hydre ?

 

 

Meurt-on humain ?

 

Quelle est la bonne manière ?

 

 

 

 

Santangelo

 

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