Sur un Air de Campagne (245)

L'IGNORANCE DE LA PEINTURE - Petite nouvelle expresso par temps de passe-passe sanitaire. (environ 10 pages)

Un soir, titillé par des souvenirs artistiques et culturels, comme ça lui arrivait de temps à autres dans sa solitude assiégée, Quentin voulut retrouver le goût du beau qu'il avait apprécié autrefois dans des musées de toutes sortes – touriste curieux mais nonchalant, promenant son indolence au bout de la laisse qui le liait à une membre de la bourgeoisie intellectuelle locale, sans qu'on sût jamais qui tirait l'autre.

Quentin avait une petite connaissance de l'histoire de l'art, qu'il croyait partagée par la majorité. Il avait vu des expositions, visité des musées dans plusieurs capitales et en province, feuilleté des catalogues et des livres d'art, zieuté des reportages télévisés sur des ventes aux enchères record et accroché des reproductions aux murs de ses chambres d'étudiant, d'abord les impressionnistes, puis Picasso.

Pourtant, lorsqu'il voulut commander un livre dans sa librairie Internet préférée, il hésita longtemps avec de choisir, face à l'abondance de l'offre. Il avait entendu parler de tous ces artistes-là, il avait une petite idée de qu'ils avaient représenté, mais s'avérait incapable de dire s'il préférait Fra Angelico à Kandinsky ou Delacroix à Poussin. Au terme de sa réflexion (faut-il dire surf ?), il opta pour le Siècle d'Or de la peinture hollandaise, se souvenant vaguement qu'il avait vu des tableaux de Rembrandt et Vermeer (mais où?) et croyant qu'il avait une faiblesse pour le clair-obscur.

Avant de revenir habiter à la campagne, il s'était longtemps pris pour un écrivain et, depuis son retour, il se pensait comme un rescapé.

Le Colissimo arriva le surlendemain par la Poste, comme promis par les avantages octroyés aux abonnés du site. Il ouvrit le colis avec une fièvre dont il avait oublié la couleur et entreprit aussitôt de feuilleter le catalogue. Le premier jour, il se contenta de rêvasser et de s'en mettre plein la vue en tournant paresseusement les pages grand format de l'épais document, commençant par la fin et espérant tomber sur des chefs d'oeuvres connus. Il se dit qu'il avait fait une bonne affaire en ne déboursant pas plus que la somme qu'il avait l'habitude de consacrer à l'achat de romans contemporains.

Le deuxième jour, dans la langueur estivale de sa vie de chômeur de longue durée, il décida de lire la longue introduction écrite par le commissaire de l'exposition, qui s'était tenue à Amsterdam quelques années auparavant, en collaboration avec le directeur d'un musée parisien. Cette lecture l'enchanta. Il avait oublié, pour n'avoir jamais su, que les Pays-Bas avaient instauré une République au XVIIè siècle et se mit à rêver en pensant au grouillement artistique et culturel qui accompagna la domination de ce petit état bourgeois sur la marine mondiale, à une époque où l'Europe entière vivait sous la coupe des monarchies, de droit divin ou pas. Il s'étonna avec admiration de ce que des Calvinistes fussent si friands de décorum et s'imagina dans la rue principale d'Amsterdam, alors peuplée de quelques 130 000 habitants – soit la population de Brest de nos jours – sur laquelle se croisaient Spinoza, Descartes et tous ces maîtres de la peinture. Plutôt que de se vexer en apprenant cette histoire qu'il ignorait, il se sentit ragaillardi par le plaisir d'apprendre, qu'il avait perdu depuis son installation à la campagne, loin de l'intensité culturelle des grandes villes qu'il avait connues.

Après les premières pages du catalogue, divisé en chapitres thématiques, consacrées à la vie artistique et montrant des portraits évocateurs et majestueux, il s'arrêta bientôt sur une histoire qui l'amusa en premier lieu, mais qui allait le faire douter presque jusqu'à la folie. L'auteur évoquait une bulle financière autour des bulbes de tulipes, bulle provoquée par la spéculation de l'Europe entière durant une vingtaine d'années et qui, à côté de la flotte, avait servi de seconde réserve financière à la jeune puissance, fraîchement libérée de la domination espagnole. Au lieu de tenter une vérification des faits sur Internet – recherche qu'il savait d'avance difficile et pleine de chausses-trappes – il se promit d'y revenir le lendemain, après avoir une nouvelle fois feuilleté l'ouvrage de la fin au début.

En y replongeant, donc le lendemain, Quentin s'arrêta sur une vanité – ce genre à la mode de l'époque qui met en avant la brièveté de la vie et la fragilité de l'existence humaine en exposant livres, chandelles et fleurs autour d'un crâne – et ne trouva pas d'emblée l'origine de son trouble, déjà presque une inquiétude, devant ce tableau qu'il avait déjà repéré à la volée. Il passa à la double-page suivante, un gros bouquet de tulipes dans un vase en céramique, et eut soudain un déclic. Comment n'y avait-il pas fait attention plus tôt ?! Quel idiot il avait fait ! A moins que... Mais bien sûr, les deux reproductions n'étaient pas, ne pouvaient pas être, celles de peintures ! Il s'agissait évidemment de photographies. Il les observa longuement et, petit à petit, sa conviction se forgea et pris la forme d'une angoisse. Mais pourquoi avait-on placé des photos dans un livre sur la peinture hollandaise du XVIIè ? Il douta jusqu'au malaise et referma le livre. N'avait-il pas déjà vu des œuvres « hyper-réalistes » lors de ses anciennes pérégrinations culturelles ? S'agissait-il d'une mauvaise blague ? Il était si mal à l'aise qu'il n'osa reprendre sa lecture avant le lendemain.

Toujours aussi intrigué, il s'aperçut qu'il regardait à présent les reproductions avec un œil neuf. Il ne se contentait plus des descriptions rébarbatives qui les accompagnaient et tentait d'en percer le secret dans les petits détails. Mais, déjà, le doute systématique avait planté son surin empoisonné dans son esprit cartésien et il avait du mal à garder son calme. Et sur cette double-page, n'était-ce pas un Bruegel du siècle précédent ? Et cette femme épouillant son enfant, ne ressemblait-elle pas davantage à un personnage de Hopper ? Était-ce une filiation lointaine ou un gag ?

En continuant à feuilleter au hasard, désormais en quête d'une cause réelle à son malaise plus que par curiosité, il nota que, dans les tableaux de Rembrandt et Vermeer, il ne retrouvait pas la lumière pour laquelle il avait choisi ce sujet et dont il se souvenait vaguement. Pouvait-on toujours parler de clair-obscur ? Et pourquoi avait-on gommé la lumière ? Et surtout qui ? Cette « lettre d'amour », montrant une bourgeoise et sa servante autour d'un pli cacheté était vraiment bien terne, comme éteinte...

La première idée qui la sauva de la noyade l'amena vers l'hypothèse d'une action éducative. Les auteurs voulaient apprendre à leurs lecteurs à mieux regarder. Ainsi, ils avaient retouché les tableaux avec des logiciels contemporains et il fallait déployer toute son intelligence et son sens artistique pour découvrir la vérité de la peinture de cette époque. Ils avaient voulu bousculer le lecteur, le déranger dans son confort bourgeois et, d'une manière révolutionnaire, le forcer à retrouver par lui-même la vraie valeur de ces artistes.

La remise en question de Quentin, d'ordinaire si sûr dans ses choix et dans ses goûts, était totale et le doute à son apogée, lorsqu'il comprit que cette explication ne tenait pas. En poursuivant son vagabondage de plus en plus nerveux il retomba plusieurs fois sur la double-page dont il avait attribué la paternité à Bruegel et échafauda une nouvelle théorie. Et si dans ce livre, il n'y avait qu'une œuvre à admirer, à voir vraiment ? Cette scène de marché aux chevaux était splendide dans tous ses moindres détails et avec ses centaines de personnages. Les auteurs du catalogue avaient-ils voulu signifier que, seul Bruegel, peintre du XVIè siècle, méritait le détour dans le patrimoine hollandais de cette époque ? Et si toutes les expositions n'avaient jamais fait qu'essayer de noyer le poisson en présentant des œuvres mineures pour cacher et réserver aux seuls initiés la vérité d'un seul chef d'oeuvre ? Mais ça ne collait toujours pas. Et le doute et le malaise accouchèrent de l'angoisse.

Quentin était prêt à remettre en question toute sa culture, forgée avec rigueur dans ses jeunes années, et à l'engager dans ce défi étonnant. Et si ce n'était qu'une critique radicale de l'art bourgeois ? Il se souvenait de la remarque récurrente de son ancienne amie, qui l'avait initié aux beaux-arts, lorsqu'il prêtait trop d'attention ou engageait trop d'énergie à comprendre : « Culture respect ! », disait-elle en souriant. Une remarque qui voulait dire que, quel que soit le niveau qu'il atteindrait, et la dépasserait-elle en savoir, sa culture resterait toujours celle d'un paysan et, quoi qu'il advienne, elle aurait toujours raison en ces matières.

Profondément déprimé par son questionnement, il avait mal dormi ces dernières nuits et, lorsqu'il avait trouvé le sommeil, c'était pour laisser la place aux cauchemars. Il s'était même demandé s'il ne s'agissait pas d'un jeu des sept erreurs ou des sept différences à grande échelle. Ce fut au bout d'une de ces nuits aussi douloureuses que ses nuits d'adolescent autrefois, qu'il trouva une explication enfin plausible : il avait entre les mains, sans le savoir, depuis plusieurs jours, une véritable œuvre d'art contemporain, de la plus grande modernité. Bien sûr que c'était de ça dont il s'agissait ! Et une œuvre qui renvoyait, par sa grande intelligence, le siècle d'or hollandais dans les oubliettes de l'histoire de l'art. Et le nom de ce peintre-ci, n'était ce pas celui d'un coureur cycliste batave des années 80 ? Bien sûr que la vanité et la nature morte n'étaient que des reproductions de photographies contemporaines ! Il y en avait même d'autres. Et évidemment que la lumière avait été photoshopée sur plusieurs toiles qui, à l'origine, présentaient le clair-obscur. Et c'était sans parler des nombreuses parodies...

Quentin se demanda si son livre ne valait pas bien plus que le prix ridiculement bas pour lequel il l'avait obtenu. Il était tellement content de sa découverte, après tous ces jours d'angoisse, qu'il aurait voulu partager sa joie, même et surtout avec son amie perdue de vue depuis si longtemps. Et il repensa au bonheur tranquille et serein qu'il avait connu à ses côtés.

Il n'avait pas osé vérifier ses intuitions sur Internet, car il ne faisait plus confiance à ce que l'on pouvait y trouver. Les années du Web participatif et solidaire étaient bien loin derrière lui à présent. Il s'y risqua toutefois et, en quelques clics, fut submergé de références, d'images de toiles similaires ou dissemblables, de parodies, de détournements, sans qu'aucune référence ne parvienne à faire autorité. Avant de s'endormir, il se demanda qui avait bien pu lui faire un canular pareil, et se promit de ne plus s'aventurer dans des lectures trop éloignées de son univers. Il rêva de caca et de billets de banque.

Au réveil, il remplaça le bottin qui calait le meuble du salon par le catalogue, et décida d'oublier toute cette affaire.

En lorgnant sur le petit tableau abstrait que lui avait offert son neveu âgé de cinq ans et qu'il avait accroché au mur du couloir parce qu'il le trouvait réellement beau, il se dit que le petit avait bien peu de chances de devenir un grand peintre. Mais il se consola en pensant qu'il lui restait de nombreuses années avant de tomber sur une fille qui lui lancerait « culture respect ! » à la moindre curiosité déplacée.

La semaine suivante, Quentin acheta un téléviseur à écran plat sur le même site Internet qui lui servait de librairie. Aux infos, il fut pris d'un rire nerveux en apprenant qu'un faux Rembrandt avait battu tous les records chez Christies. Du clair-obscur au point aveugle, il n'y avait que quelques pas.

Mais, très vite, il comprit que ces gens de la télé n'avaient qu'un désir : se foutre de sa gueule. Il résilia son abonnement à son site préféré et se promit de réaliser une résolution ancienne : se mettre enfin au jardinage.

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