Sur un Air de Campagne (180)

FERMÉ POUR LA SAISON petit roman expresso en 5 parties en guise d'autoportrait contemporain format 'paysages' pour s'amuser un peu par temps de pandémie. Quand la petite musique remplace les petites chansons. 5ème partie : "Quand on n'a plus de larmes pour pleurer."

5ème partie : QUAND ON N'A PLUS DE LARMES POUR PLEURER – 2021 (1983)

 

 

 

 

 

Dans un cadre agréable et champêtre, au milieu de la nature sauvage, à quelques kilomètres de la mer, et en compagnie des ânes, des chevaux et de tous les animaux de la ferme, nos gîtes d'ambiances vous accueillent, même hors-saison, pour des séjours où le plaisir et la détente se conjuguent aussi à l'écrit.

Au lieu-dit « les 4 chemins », à égale distance de quatre villages ayant chacun son caractère (mais tous les toponymes ne pourraient-ils pas s'appeler les 4 chemins en Bretagne?) la famille C., recomposée pour le meilleur, après la disparition tragique de David puis de Pierre, vous fera partager toutes les joies de la vie campagnarde, et découvrir le monde merveilleux et féerique des landes du bord de mer.

Crée par Cécile et ses enfants, la ferme Lalande et Mer s'est enrichie depuis quelques mois des talents d'un authentique écrivain, qui ne demande qu'à partager son goût de la fantaisie en prose ou en vers.

Si Yann, le fils aîné de Cécile, ne vous convainc pas de vous jeter à l'eau avec son atelier surf, et que les balades équestres d'Armel vous ennuient, il ne vous reste plus qu'à vous attaquer à la grande littérature.

Ainsi, quand le temps n'est pas à mettre le nez dehors, notre auteur – qui a posé ses valises chez nous après avoir bourlingué et connu plusieurs vies – vous fera partager son plaisir d'écrire avec ses ateliers ludiques, et avec d'autres résidents.

Le but, à termes, étant de tirer un livre de cette expérience unique, qui s'appellera « Fermé pour la saison. »

Ci-après, une nouvelle, co-écrite avec trois familles, l'hiver dernier, lors d'une tempête, qui vous surprendra par sa qualité et sa profondeur.

Car notre auteur sait aussi se montrer fin psychologue.

Mais qui suis-je pour juger ? Cliquez plutôt et laisser vous emporter par la magie de l'écriture à plusieurs....

 

 

 

 

 

*********

 

 

 

« Il en va des dérèglements de l'esprit humain comme de la technique. Quand ça marche de travers, ça peut faire de gros dégâts. Ça fait à présent plus de quinze jours que, dans le village, les cloches sonnent les heures avec une heure de retard, quand il n'y a pas de blancs, plus gênants encore. Je me suis demandé si ce n'était pas moi qui avais oublié de passer à l'heure d'hiver. Après vérification, ce sont bien les cloches qui débloquent. A qui faire confiance si ça continuait ? Il n'y a plus beaucoup de monde dans mon entourage proche et, pour la plupart, ils sont acrimonieux et mal-intentionnés. Vais-je une nouvelle fois devoir appeler l'horloge parlante pour me rassurer, comme plusieurs fois déjà dans le passé ? J'ai déjà été seul. J'ai l'habitude. J'encaisse.

 

Je ne sais pas si ce sont les cloches qui sont à l'origine de mon changement d'habitudes. Il faut changer d'habitudes de temps à autres, pour se protéger des jaloux. Dorénavant, je me lève à 4 ou 5 heures du matin pour boire mon café et écrire un peu la tête encore pleine de rêves. Ensuite, je me recouche. Je ne le lève pas avant midi. Les cloches ou l'automne ?

 

Ce midi, réveil au bruit de la boîte à chats. Ce n'est pas la première fois. Celui-là croit qu'il va prendre le contrôle de ma personne en tapant en cachette dans sa petite boîte. Jusqu'à ce que je me balance par la fenêtre sous les toits. Les voitures sont moins nombreuses à passer. C'est donc un moindre mal.

 

Côté ressources et nerf de la guerre, j'ai trouvé une parade à la fuite des maigres économies. J'achète du tabac à pipe, bien moins cher que mon tabac à rouler habituel. Une sacrée respiration pour mon porte-monnaies. Je n'ai toujours pas eu le courage d'arrêter pour de bon. Quelle saloperie le tabac !

 

Depuis quelques semaines, un boulanger s'est installé à la place de l'ancienne épicerie du village. Mais je ne la fréquenterai pas. Je ne veux pas être tenté. Ça fait plusieurs années que je tiens avec un verre de vin par jour. Il ne faudrait pas oublier que ça n'a pas toujours été le cas dans le passé... Sur le pallier, toutes les bouteilles bues depuis mon installation au village il y a trois ans. Je n' ai toujours pas trouvé la force de me déplacer jusqu'au container. Toutes ces bouteilles en vue ce n'est pas très bon pour ma réputation. Mais c'est bon pour le moral ; et ma réputation je m'en fous pas mal.

 

Mes parents commencent à prendre leurs marques dans la maison qu'ils se sont achetée pour leurs vieux jours. Ils vont faire l'aller-retour pendant quelques mois. Ça ne m'inquiète pas trop. Je passe toujours les voir toutes les semaines. Ça fait du bien de discuter un peu. J'en reviens avec des fleurs du jardin, des œufs de ferme et de la viande. J'espère que je trouverai aussi bonne compagnie avant qu'ils déménagent définitivement à 1 h 30 de route de chez moi. Ils sont en forme, c'est tout ce qui importe.

 

Par ailleurs, je ne vais plus faire ma lessive chez eux. J'ai pris mes habitudes à la laverie automatique, une fois par mois, et j'y rencontre parfois quelqu'un pour discuter un peu. J'y fais ma grande lessive. Le reste du temps, je lave mon linge à la main. Ça fait longtemps que j'ai compris qu'on pouvait très bien vivre sans machine à laver.

 

Je ne sais pas si nous aurons un été indien cette année. Il faut que je profite des derniers beaux jours pour voir mon neveu et engranger assez de soleil pour pour l'hiver. Il paraît que le soleil c'est de la vitamine D. Peu importe, c'est du bon moral à mettre de côté.

 

Je me suis remis à la lecture et, ça aussi,ça fait drôlement de bien ! J'ai commencé une anthologie de la poésie française contemporaine qui s'intitule « Nous, avec le poème pour seul courage. » Histoire de voir ce qui se fait aujourd'hui. Il y a de très belles choses. Je vais en profiter pour essayer de trouver une nouvelle maison d'édition pour publier mon nouveau livre.. A la lettre « G » ; Guy Goffette. « Ainsi nous avions pris rendez-vous / Pour cette nuit depuis des années. »

 

Sinon, ma sœur cadette a attrapé le sale virus. Elle ne se porte pas trop mal pour l'instant. On lui a conseillé de rester chez elle une semaine. Sale coup pour son boulot, mais plaie d'argent n'est pas mortelle.

 

Mais bon Dieu ! Comment rencontrer quelqu'un avec toutes ces règles sanitaires et ce putain de masque ?

 

 

A Roscoff, lorsque l'on monte jusqu'à la chapelle Sainte Barbe, trônant sur son piton rocheux, on peut observer le vieux port jusqu'à l'estacade. C'est un spectacle superbe. Par beau temps, on distinguerait presque les petits habitants de l'île de Batz, si loin si proche. Et ce vieil embarcadère magnifique de puissance – travail énorme de l'homme pour une tâche bien modeste : permettre à la vedette d'accoster pour transporter les quelques passagers quotidiens.

 

Je n'étais pas revenu à Roscoff depuis longtemps. C'est en voyant le soleil briller au loin par un jour de petite pluie que je me suis souvenu qu'il y avait un micro-climat sur l'île. Et en suivant cette lumière qui me guidait, toute l'histoire m'est revenue en pleine gueule. Une sale et bien triste histoire...

 

Alors que le ciel avait sorti ses grandes orgues de lumière, j'ai pensé au corps de David gisant dans les laminaires et les algues vertes, sur la plage, parmi les rochers. Je n'oublierai jamais. Quelle année tragique que cette année-là !

 

Au village, c'est tous les jours la même chanson. Les insultes et les menaces des inconnus attirés par les rumeurs sur mon compte. Pas besoin de lire les Saintes Écritures pour se rappeler de la terrible barbarie des foules et des groupes, lorsqu'ils ne sont pas tenus en main et qu'ils dérivent au gré des bas instincts.

 

Dans mon anthologie de poésie actuelle, à la lettre « B » ; Zéno Bianu. « Être un double / en appel de visions / en quête de tournoiements / de ravissements / de vents stellaires. »

 

A l'époque des faits, je m'intéressais déjà à la poésie. C'est la professeure de français – accessoirement directrice du petit collège et prof de danse – qui m'y a initié. J'aurais pu finir comme David, dans les algues. Je m'en suis sorti. Je suis plus fort que tous ces anonymes attirés au village par des on-dits sur ma réputation d'écrivain sulfureux. J'aurais pu finir comme David, nu dans les laminaires et le cadavre gonflé par la marée, par un beau matin d'été.

 

Il faut que j'écrive cette histoire. Je lui dois bien ça, à David. Et puis il y a mon petit neveu de cinq ans. C'est mon rôle de contribuer à sa protection et de lui donner la force d'affronter la férocité du monde contemporain. Je ne pourrai pas supporter qu'il lui arrive une chose pareille. Personne ne peut supporter ça. Tout est toujours possible, mais il faut bien tirer les leçons de l'expérience et tenter de ne pas reproduire les erreurs. Sa mère a le sale virus. Ils vont être séparés durant quelques jours. Qu'est-ce que quelques jours ? Quelques mois ? Il n'avait pas fallu un an pour que David en arrive au pire. Le virus ? Quelle belle affaire, face à tout ça ! Il faut vraiment que j'écrive cette histoire. Je le dois aussi à mon neveu. Ça fait partie de l'héritage que je veux laisser. J'espère que mes mots seront plus efficaces que les avertissements sur les paquets de tabac ! Et que les reportages de la télévision...

 

Être témoin, chez les catholiques, c'est dire autour de soi, par rayonnement de la joie, la révélation de l'amour du Christ. C'est une belle idée. Mais être témoin, pour moi, ça veut dire aussi porter dans sa chair et dans ses mots le mal auquel on a été confronté, voire auquel on a participé. Ne pas oublier le regard implorant de pitié et lui porter secours, même avec 20 ans de retard. C'est aussi ça, être témoin. C'est aussi ça, l'écriture. Être témoin de son passé, en totalité.

 

 

Tout a commencé dès la rentrée de septembre. Il faisait une chaleur presqu'étouffante sous le ciel d'un bleu très pur, comme souvent à l'occasion de la rentrée scolaire Bretagne. J'étais tellement jeune, enfantin et délicat, que l'on me prit d'abord pour une fille et que l'on me conduisit jusqu'à leur dortoir. Je n'en pris pas ombrage, car j'étais aussi innocent et ignorant du mal. Tout le monde fut quitte après une franche rigolade.

 

David n'eut pas cette chance. Dès le premier soir, dans ce petit dortoir d'une vingtaine de lits que nous partagions, je compris qu'il allait se passer de drôles de choses dans l'année. David ne prononça pas un mot à quiconque dans le collège durant toute la première semaine. Quant à moi, j'essayais de m'adapter le mieux possible, à la force de ma tendresse d'enfant et de mon humour insolent de petit campagnard. Les cours m'intéressaient, j'apprenais vite. Et je commençais à lire des romans dès que j'avais fini mes devoirs dans la grande salle d'études.

 

Comme j'étais débrouillard, on m'avait désigné « chef de table » à la cantine, et j'allais chercher les plats avec entrain au passe-plats. Dans le dortoir, j'avais réussi à me faire bien voir par les plus grands et les plus âgés et je me faisais petit. Il fallait bien composer, puiqu'âgé d'à peine dix ans, je me trouvais mêlé à des adolescents ayant deux ou trois ans de plus que moi. Je ne sais pas quel âge avait David. Son expression laissait cette question en suspend. Il y avait plusieurs internes placés là après plusieurs échecs ailleurs.

 

 

C'est Alex, à la fin novembre, qui découvrit le premier secret caché derrière l'expression fantomatique de David. Il souffrait d'énurésie. Toutes les nuits, il pissait dans son lit, et il revenait chaque jour à l'heure de midi pour changer ses draps. Jusque là, personne ne s'était intéressé à lui. Mais quand Alex trouva une alèse en plastique dans un placard, il ne mit pas longtemps à comprendre. Pour le soir, toute l'école était au courant du problème de David. Et, derrière les rictus ; personne ne savait comment réagir.

 

La vie en dortoir est souvent joyeuse. On y plaisante, on y joue, on y imagine, autant qu'on y dort. Le pion est là pour calmer les ardeurs des plus chahuteurs et remettre de l'ordre lorsque le groupe suit les mauvais penchants d'un leader. Souvent, le ton monte pour apaiser l'ambiance. Souvent, la punition est collective.

 

A cette époque, on pouvait contraindre les élèves à rester à genoux devant leurs lits pendant un heure, ou les envoyer en salle d'études, en pleine nuit, copier des pages de dictionnaire ou écrire la même phrase de morale deux ou trois-cents fois. Ces punitions collectives étaient malgré tout bien vécues – comme des aventures – même si la différence d'âge entre les petits et les plus grands semblait injuste.

 

A la lettre « G » de mon anthologie, Albane Gellé. « J'emmène un cheval avec moi / Quand arrivent les nuits noires / On s'en va regarder les éoliennes / Les manèges, les planètes / Avec une provision de pépins / Sous les sabots. »

 

Dans le dortoir, les rôles sont bien définis. A l'image des origines sociales des pensionnaires. Mais David, le taiseux à l'air malheureux, ne trouva jamais sa place. Quand on ne l'ignorait pas, on le moquait ; quand il se rappelait au bon souvenir des grandes gueules, il en prenait plein la gueule. Je savais par intuition que la situation allait dégénérer. Tout le monde le pressentait. On était vraiment sur une pente glissante.

 

 

Après les vacances de Noël, un premier éclat de taille frappa David. Celui qui se prenait pour le chef du dortoir, fort de son expérience de multi-redoublant et de ses gros bras, arracha David de son lit en pleine nuit et lui somma de dormir parterre. Le pauvre malheureux, comme toujours apathique, tira sa couverture et s'installa sous le petit lit en ferraille, tout tremblant.

 

« - La prochaine fois que tu te pisses dessus, on te tue ! » La menace sonna dans l'air comme un fouet et glaça l'assistance.

 

Curieusement, le pion ne montra pas le bout de son nez de la nuit. David dut attendre quatre heures du matin, que Xavier s'endorme, pour regagner sa couche souillée.

 

Le lendemain, dans la cour, on ne parlait que de ça entre pensionnaires et externes. Je ne vis pas David de la journée. La scène de tragédie vécue au milieu de la nuit – en forme d'injonction paradoxale – n'était plus, à la lumière du jour, qu'une comédie qui amusait l'assistance.

 

 

Pourquoi en vient-on à harceler quelqu'un au sein d'un groupe ou d'une petite communauté ? Pourquoi ces gens qui me prennent pour un écrivain sulfureux, sans avoir lu une seule ligne de mes textes, viennent jusqu'à chez moi ? Pourquoi l'énurésie de David suscita-t-elle tant de quolibets ? Comment en est-on arrivé à une fin si tragique ? Nul ne le sait.

 

Lors d'un harcèlement de groupe, il y a un bon quart de harceleurs actifs, une moitié qui laisse faire et dédaigne le harcelé, un quart de sympathisants avec la victime, et seulement quelques individus qui osent dénoncer les railleries. Les hommes sont ainsi faits qu'en groupe ils deviennent lâches. Mais un harcèlement en règles, comme celui vécu par mon camarade d'internat, révélait aussi autre chose, à une époque ou ce genre de faits n'étaient pas médiatisés.

 

Dans « Les Désarrois de l'élève Törless » Musil nous montre que de tels faits sont parfois annonciateurs des événements historiques à venir. En l'occurrence le nazisme. Le cas de David était-il isolé ? Le mien, d'un tout autre ordre puisque j'ai l'âge de me défendre, est-il noyé dans la banalité d'autres cas ? Sommes-nous à l'aube d'une nouvelle période sombre de l'histoire ?

 

 

A la lettre « S » de mon anthologie de la poésie actuelle, Florence de Saint-Roch. « Aujourd'hui tout a bougé / Les questions qu'on nous pose / Nous laissent sans voix / Sans doute il faudrait trouver les mots / Pour dire qui l'on est / Ils ne nous viennent pas. »

 

 

Être harcelé, c'est d'abord de la culpabilité. A force de se faire railler, on passe son temps à essayer de chercher ce qui cloche en soi. A force de moqueries, on devient son propre inquisiteur et, finalement, son propre bourreau. C'est ça le malaise du harcelé, qui devient avec le temps plus furieux, plus inquisiteur, plus inexcusable avec lui-même. C'est ça la force du groupe, qui soutient les champions dans les stades et adule les artistes en concerts ; elle est aussi capable de fabriquer des martyrs en faisant entrer son venin dans l'esprit de celui qui est désigné comme autre, comme original ou marginal. Celui qui n'est pas né sous la même étoile.

 

 

Ma sœur a appelé. Elle gère son virus tant bien que mal, au fond de son lit. Mon petit neveu est chez ses grands-parents. A la télévision, depuis des semaines, le décompte des victimes de la maladie. Dans les rues, même au fin-fonds des campagnes, des gens avec un masque. Lorsque l'on se promène, des individus de tous les âges détournent le regard et baissent la tête, ne supportant même plus les regards bienveillants. Sommes-nous entrés dans l'ère du harcèlement généralisé ? De la guerre de tous contre tous ? Comment faire société si l'on ne peut même plus sourire ni montrer de la sympathie à un inconnu ? En est-on arrivé à l'alternative « tomber ou faire tomber » devant chaque passant que l'on croise ?

 

 

Avec les mesures de prévention du virus, est-on passé de « la guerre de tous contre tous » à un plus terrible encore « tous contre chacun » ?

 

A qui imputer la faute de ce qui arriva à David à la fin de cette année de moqueries perpétuelles ?

Comment aurais-je pu agir ? Aurais-je la force d'aller voir ma sœur, si son cas empirait ?

 

Je suis revenu à Roscoff. L'aubaine d'une après-midi ensoleillée. Je n'ai pas eu le courage de prendre la vedette pour l'île de Batz. Je n'ai plus assez de force, depuis que je marche avec une canne. La conséquence de leur acharnement. Pourtant, quand je repense à cette histoire, je me dis que j'ai eu beaucoup de chance de ne pas finir comme David.

 

Pour s'en sortir, il n'y a que le langage. Que ce soit par la psychologie, la religion ou la littérature, il n'y a que la maîtrise de la langue qui peut libérer des chaînes de la naissance et des accidents de parcours.

 

Pourquoi choisit-on d'écrire ? Pourquoi, au début de l'adolescence, en vient-on à coucher sur le papier ses rêves, ses espoirs, ses illusions ? Et comment faire pour continuer ? Il y va de la découverte de soi au moment des grands changements. Il y va aussi du regard des autres, qui a tendance à nier l'enfant, coûte que coûte. Bien sûr que c'est la part d'enfance qu'on essaie de sauver en écrivant. La plupart des jeunes gens qui se mettent à écrire finissent par en avoir honte. C'est le groupe qui censure. Il n'est pas méprisable d'être honteux de la marionnette dégingandée que l'on devient à l'adolescence. C'est même par la honte qu'on s'en sort. Mais il ne faut jamais oublier de préserver la petite voix de l'enfance. C'est d'elle dont la communauté est jalouse. Écrire pour conserver les émerveillements de l'enfance et se construire un rempart contre les moqueries adolescentes. Ce sera à l'adulte de porter le chapeau.

 

Écrire, c'est faire de sa vie une suite ininterrompue, non sans brisures mais sans reniements. David écrivait son malheur et sa tristesse. J'étais le seul à l'avoir deviné. Il avait dû être un enfant triste. Et il n'y eut personne pour lui dire qu'on ne peut pas être honteux de son enfance.

 

 

Assis à la terrasse de « L'Estacade », je me suis dit que j'avais tout pour tenir le rôle qu'a joué David dans notre petite histoire de pensionnaires d'un internat de campagne dans les années 80. J'ai cru le croiser bien des fois dans la rue, quand un regard trop fixe me regardait.

 

Devant mon grand crème, je me suis dit que le rôle que l'on tient dans un groupe n'a que bien peu de chose à voir avec notre vérité intérieure, que notre personnalité à un moment de notre histoire peut être tout à fait étrangère à notre être profond.

 

Pour ma part, dans ce collège, j'avais le beau rôle. Celui de la tête de classe assez rigolo pour être à la fois bien vu des professeurs et par mes camarades du fond. En regardant les vagues venir se jeter sur la pierre dure, je me suis demandé si j'aurais pu faire quelque chose.

 

 

Au mois de mars, avec les premiers beaux jours, la situation de David, qui avait dormi plusieurs fois sous son lit, prit une nouvelle tournure. Alex et Xavier, toujours en première ligne pour lui faire des misères, réussirent à mettre la main sur des poèmes qu'il avait écrits. Il y en avait tout un carnet à spirales. Personne ne se demanda comment il trouvait le temps et l'énergie d'écrire ça. Personne ne prit la peine d'en évaluer la qualité littéraire, ni même de le lire – tant l'écriture était petite et serrée. Mais tout le monde prit le parti des rieurs. Le carnet fit le tour de la cour, jusqu'aux mains des sportifs du préau, avant d'être rendu, taché et à moitié déchiré, à son propriétaire.

 

Comme à son habitude, David ne sembla pas touché par les attaques sordides. Il conservait son air malheureux et énigmatique qui semblait se ficher pas mal du quotidien, et ne fit preuve d'aucune réaction, pas le moindre pleur. Peut-être que s'il avait pleurer plus souvent aurait-on été plus indulgent. Cette fois, nous fûmes plusieurs à comprendre que le coup avait pourtant marqué profondément. A partir de ce jour, il ne fut plus jamais comme avant. Un petit rictus de souffrance vint s'installer au coin de sa bouche et on ne le vit plus que rarement lors des récréations.

 

A la lettre « N » de mon anthologie, Carl Norac. « Cette nuit qu'un poète avait posée / ou laissée à sa chute / un autre artiste la ramasse pour la peindre / on lui somma de dire pourquoi il choisissait ce noir / le noir est ce qui point quand la couleur se réinvente. »

 

A l'internat, les douches c'était une fois par semaine, après le sport. Le reste du temps, on se lavait devant de profonds lavabos collectifs. Lors de ces toilettes, il y avait ceux qui s'exhibaient, ceux qui s'en fichaient et les timides qui se cachaient. Personne ne savait pourquoi David en était exempté. Encore une pierre dans son jardin.

 

 

Lorsque j'étais étudiant, j'ai choisi d'écrire un mémoire sur la pratique du surf en Bretagne. C'est de là que me vient ma mauvaise réputation. Croient-ils que je donne de mauvaises idées aux plus jeunes ? Il s'agissait d'identifier une pratique sportive nouvelle et de comprendre comment elle participait à changer le paysage. Ce besoin de me promener au bord de la mer me vient droit du collège. Le mercredi après-midi, par beau temps comme sous le crachin, nous marchions en groupe plusieurs kilomètres jusqu'à la grande plage. Mais nous ne restions pas sur le sable.

 

Les côtes bretonnes, c'est avant tout de la lumière. Une lumière aussi changeante que l'estran à chaque marée, et qui éclaire le cœur et l'âme autant que le regard. Je commence à la connaître,:mais je n'aurai pas trop d'une vie pour essayer d'en faire le tour. Et chaque fois que je revois les grands puits de lumières, comme cet été-là, je pense à David.

 

 

A l'occasion de la fête de l'école, au printemps de cette année tragique, chacun sortit ses plus beaux atours. Dans l'après-midi, les élèves volontaires avaient présenté un spectacle théâtral. Bien sûr que j'en étais, déguisé en rhinocéros pour jouer la farce de Ionesco. Nous eûmes un beau succès. Et bien sûr que l'on ne vit pas David de la journée.

 

Le soir, je fus encore plus fier, pendant le petit bal organisé dans la salle des fêtes, en voyant pour la première fois mes parents danser. Leurs valses étaient splendides. Ils tournaient avec une grâce folle comme des derviches et tout le monde fut impressionné. Que pouvaient bien faire les parents de David ? Il sembla que nul ne s'était posé la question.

 

 

Plusieurs fois, au dortoir, bien que je fusse le plus jeune, j'ai eu l'envie d'intervenir pour prendre la défense de ce pauvre David, qui croulait sous les avanies de nos camarades. Mais je n'osais pas risquer de me faire mettre au ban de la petite communauté. Il en faut du courage pour s'opposer à la force d'inertie d'un groupe ! Même le pion n'intervenait pas. Et les professeurs, tout occupés des difficultés scolaires de David, étaient loin de se douter de ce qu'il se passait après que la cloche de 17 heures avait sonné.

 

Moi, aussi, j'étais titillé par le désir d'écrire, encouragé par les compliments de Mme Didon sur mes petites rédactions et ses conseils de lecture. Mais je me gardais bien de le dire à qui que ce fut, et j'étais assez populaire pour qu'on ne fouillât pas mes affaires personnelles.

 

 

Pourquoi, cette année-là, la direction organisa-t-elle une classe de mer en fin d'année ? Pourquoi choisirent-ils l'île de Batz ? Et que se passa-t-il dans les premiers jours du séjour ? Je n'en ai qu'un vague souvenir. Je revois les bâtiments de la colonie, le soleil couchant sur Roscoff, et je me souviens des visages des îliens rencontrés lors des balades à pieds – burinés par le vent marin. Je me souviens de la longue montée des marches jusqu'au sommet du phare et des splendeurs du jardin exotique. Je revois la petite école de voile qui nous baptisa tous, petits campagnards, aucun de nous n'étant jamais monté dans un bateau. Je revois les sourires et les pleurs du deuxième week-end, lors de la visite des parents. Mais l'essentiel m'a échappé.

 

Il faut dire que, depuis le premier jour de la classe de mer, j'avais officiellement la première copine de ma vie. La petite amoureuse se prénommait Guillemette et était aussi guillerette que son prénom le laissait penser. Une petite paysanne, comme moi, mais un peu plus âgée. Je passai l'intégralité de mon séjour auprès d'elle, et c'est pourquoi je n'ai jamais compris comment on en était arrivé à cette nuit tragique.

 

 

Alors que la mort rôdait toutes les nuits dans le dortoir, je ne pensais qu'à mon flirt et à l'amour naissant. Et il m'arriva même de prendre des précautions de Sioux pour la retrouver dans son dortoir et lui conter fleurette, la nuit, bien que je ne fusse pas encore marqué de l'empreinte de la puberté.

 

Cette nuit-là, je ne me rendis pas jusqu'au dortoir des filles. Le pion n'avait pas montré le bout de sa moustache et il régnait parmi l'assemblée de gars une ambiance lourde et délétère. Il faut dire que nous partagions pour la première fois le dortoir avec les externes et les demi-pensionnaires – ce qui mettait à mal notre équilibre précaire. Comme d'habitude, ce fut Alex qui déclencha les hostilités, peu après minuit. Plutôt que de forcer David à dormir parterre, il lui prit l'idée folle de lui pisser dessus. Et je ne sais pas comment ni pourquoi plusieurs camarades, d'habitude réservés, l'imitèrent.

 

David ne pleurait même pas, englouti par toute cette pisse comme par un trou noir, emporté avec ses petites réflexions sous forme de poèmes vers un ailleurs où il aurait sûrement droit à la qualité de « martyr. »

 

Je n'avais pas participé à la brimade barbare, mais je mis longtemps à m'endormir cette nuit-là, malgré l'air iodé respiré à pleins poumons toute la journée et, au réveil, étrangement, ma première pensée n'alla pas à Guillemette mais à David. Je guettais l'apparition de son fantôme lorsque l'on entendit des cris aigus suivis de pleurs en provenance de l'extérieur.

 

Tôt le matin, au cours de sa promenade, Mme Didon avait trouvé le corps de David, sans vie, parmi les laminaires et les algues brunes. Elle avait donné l'alerte, appelé les autorités, et personne ne savait comment il convenait de réagir.

 

 

La journée qui suivit passa comme un mauvais rêve. Les parents de David, atterrés, la police qui borna l'endroit où on avait retrouvé le corps du noyé, les murmures des voix épouvantées, les questionnements des adultes, la tristesse infinie des filles, et les remords poignants des gars qui avaient pensé un jour intervenir sans le faire ; tout cela participe du brouillard dans lequel je me trouve encore plongé aujourd'hui, en y repensant.

 

 

La classe de mer prit fin et nous rentrâmes dans nos familles, le ventre noué, les larmes aux yeux, le cœur serré et le moral au plus bas. Quant à moi, les événements tragiques eurent raison de mon début d'histoire d'amour.

 

Sans que je sache pourquoi, je fus choisi pour représenter les élèves lors des obsèques. Ce fut mon premier poème lu en public. Peut-être que c'est de là que vient ma vocation. Le texte commençait ainsi : « Quand on n'a plus de larmes pour pleurer... » et fut interrompu par mes pleurs. En sortant de l'église, on resta tous parmi nos familles, sans même se dire au-revoir, ni chercher à garder le contact avant les grandes vacances à venir...

 

 

 

Au village, depuis quelques jours, les harceleurs se font moins nombreux et moins combatifs. Perdu dans mes souvenirs, je me demande si tout ça n'était pas que le fruit de mon imagination. Ma sœur est guérie du sale virus. Mon neveu a retrouvé le chemin de l'école. Quand il sera plus grand, j'aimerais qu'il lise cette histoire. C'est pour lui, autant que pour mon camarade en poésie, que je l'ai écrite. Bientôt, je lui apprendrai à apprivoiser les bords de mer et leurs lumières si riches.

 

Quand on n'est pas soi-même parent, être oncle ou tante c'est sérieux. Depuis quelques années, je prends mon rôle de tonton à cœur. Je lui raconte des histoires, je lui écris des contes et des chansons. Je joue avec lui en essayant de retrouver mes propres jeux d'enfant. Et, comme ses parents, je m'inquiète de la tournure des événements et de la marche du monde pour son avenir.

 

 

A la dernière occurrence de mon anthologie poétique, Pierre Vinclair. « Je ne sais quelle langue je dois / malaxer pour prendre la terre à / témoin de ton courage (n'importe / laquelle fait l'affaire, ou aucune) / t'offrir un réconfort minuscule / au milieu des angoisses , souffrances / endurées depuis combien de temps ? )

 

 

L'horloge automatique du clocher a été réparée. Hier, je me suis rendu une nouvelle fois jusqu'à Roscoff. Avec ma canne, j'ai réussi à marcher jusqu'au bout de l'embarcadère. Le soleil brûlait les yeux sur l'île de Batz. Je n'y mettrai plus les pieds. J'ai foulé la terre des souvenirs les plus durs. Je continuerai à marcher sur la côte. David, quelle vague venait te prendre chaque nuit ? Et pour t'emporter jusqu'à quels rivages ? Nous n'oublions pas. FIN. »

 

 

 

 

                                                                                                  **************

 

 

                                                                                                       A-PROPOS

 

 

 

Il aura fallu cet accident malheureux, ce coup de couteau maladroit et profond dans la paume de ma main – mon canif ayant dérapé sur un quignon de pain – pour que ma ligne de chance rejoigne ma ligne de vie, à près de cinquante ans. C'est le seul sang qui fut versé, avec celui d'Olga, écrasée par une voiture, pour venir à bout de ce petit roman français qui aurait pu, avec plus de souffle, devenir un grand roman américain.

 

Les petits vœux innocents qui accompagnaient ma cérémonie du café, chaque matin avant le lever du soleil, auront été les seules prières dites pour m'aider à mettre en forme mon envie d'écrire un petit livre honnête, à l'exception d'un petit ex-voto naïf, déposé avec une bougie à la chapelle Saint-Michel, au sommet des Monts d'Arrée, par un jour de soleil rasant.

 

La plupart des livres auxquels ce texte fait référence existent en livres de poche, à l'exception de la biographie de Huysmans par Patrice Locmant, intitulée « le forçat de la vie. » Ce sont loin d'être les seuls livres que j'ai lus avant d'écrire.

 

Quand on n'a plus de larmes pour pleurer, il reste l'écriture.

 

Il faut juste apprendre à bien choisir sa vague, à plonger bien allongé pour passer la barre, et ne pas avoir peur d'être pris dans la machine à laver des remous

en cas de chute, après s'être mis debout en position de glisse. Attaché à la cheville, le surf ne vous lâchera pas. Accroché par le poignet, l'écriture ne me lâchera plus.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.