Sur un Air de Campagne (221)

De l'assassinat des morts comme l'un des beaux arts ?

Tromper l'Ennemi

Santangelo

Il y avait longtemps que je voulais lire « le Sang noir » de Louis Guilloux, paru chez Gallimard en 1935. Un roman au titre énigmatique et l'un des rares écrivains bretons dont l'aura a dépassé les confins de l'Armorique. Je savais que ça parlait d'un professeur de philosophie ayant existé, nommé Georges Palante.

L'histoire se déroule sur une seule journée de 1917, alors que des soldats russes patrouillent dans une ville de province, dont Saint-Brieuc, ville de l'auteur, est le modèle. L'un des personnages principaux est surnommé « Cripure » - en référence à « la Critique de la Raison pure » de Kant, le philosophe de l'idéalisme et de la transcendance. Un personnage plus que ridicule, presque simiesque, comme rarement personnage réel a été caricaturé dans une œuvre de fiction.

Plutôt que le roman, je me suis procuré, en amuse-bouche pensai-je, la pièce de théâtre éponyme adaptée au début des années 60, trente ans après « le Sang noir. »

J'en ai lu la moitié. Et il y avait longtemps que je n'avais été aussi dérangé par un texte. J'ai failli en perdre connaissances. Voire en vomir.

L'argument : alors que l'on vit des jours révolutionnaires, Cripure, professeur de philosophie grotesque qui ponctue ses phrases de « Notre père qui êtes aux cieux »,vit avec une vieille paysanne qui parle un français de carnaval. Nabucet, un autre professeur, a dressé un perroquet qui se moque de Cripure à longueur de journées. Celui-ci veut se battre en duel, comme un héros dostoïevskien, mais n'a aucune des qualités qui font la grandeur des personnages de l'auteur de « Crime et Châtiment. » Un autre ennemi de la Révolution, le Cloporte, est un bourgeois prudent et taiseux. Rien de terrible a priori, mais à la lecture, la lourdeur est effrayante.

J'avais oublié combien le stalinisme avait eu un impact fort sur la littérature française d'après-guerre, et en particulier sur le théâtre. Et combien les espoirs révolutionnaires de certains écrivains avaient accouché de textes abjects. C'est en tout cas ainsi que j'ai compris la pièce. La seule excuse que l'on pourrait accorder à Guilloux, c'est qu'il a attendu la mort de son modèle avant de le tuer une deuxième fois par le texte.

Je voulais en faire une critique, afin d'essayer d'analyser mon profond malaise, mais je suis incapable de remettre le nez dans toute cette haine déversée sous l'apparence de la dérision.

A ceux qui, comme moi, auront la curiosité de se frotter à cette pièce, il faut prescrire l'antidote à son poison ; le livre de Michel Onfray qui réhabilite Georges Palante, en en faisant un intellectuel plus que respectable, nietzschéen de gauche, à la mesure de ses livres. Je crois même que ce fut son sujet de thèse.

Après un tel malaise, je n'ai bien sûr pas eu le courage ni même l'envie de me plonger dans « le Sang noir. » Il restera, pour moi, un livre énigmatique. Mais sans regrets.

Santangelo

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.