Sur un Air de Campagne (139)

« Si tu ne fleuris pas les tombes, mais chėris les absents » Ton Hėritage – Benjamin Biolay

Si C'etait Votre Dieu

Santangelo

 

 

Encore enfant, Quentin a assistė à une battue au chevreuil. Ils avaient marchė longtemps dans les bois et les sous-bois. Ils l'ont coincė sur la grande route qui coupe la forêt, près des vestiges d'un château mėdiėval qu'il avait visitė avec sa classe unique. Le père de Quentin n'avait pas de fusil. Il lui avait dit qu'il ne cautionnait pas vraiment ça, mais que les chasseurs sont obligės de rėguler la population de gibier. Ils en mangèrent toutefois un petit rôti.

Dans le jardin de ses parents, luxuriant et fleuri, Quentin avait dėjà vu des chevreuils venir se reposer de leurs courses sans fin. Plus tard, il en croisa ėgalement sur les routes de campagne.

Sur 107.7 FM, je me souviens qu'il y a souvent des chevreuils ėgarės sur le bord de la chaussée.

La semaine dernière, ma mère est venue me rendre visite. Elle ne vient pas souvent. Elle n'aime pas les appartements. On a ėvoquė nos souvenirs de chevreuils. Quand elle est partie, j'ai pris ma voiture pour aller faire un tour. Je suis allė jusqu'à une petite ville voisine, dans laquelle je n'avais pas mis les pieds depuis des annėes. L'ėglise est dotėe d'un bel enclos, d'un arc de triomphe et d'un ossuaire monumental. Je m'y suis attardė un peu, malgrė le manque de force. Sur le chemin du retour, je me suis souvenu que ma grand-mère avait passė la fin de sa vie dans la maison de retraite de cette commune. Elle avait Alzheimer. Elle n'avait pas surmontė la disparition de son mari, parti d'un cancer. Sur la route à travers les bois, un chevreuil a traversė devant ma voiture. C'est un magnifique animal, le chevreuil. Fragile, fugace, fugitif. Celui-là m'a fait forte impression. Je me suis dit, qu'à l'avenir, je penserai à ma grand-mère lorsque je croiserai un chevreuil. C'est une bonne mėthode pour se souvenir de ses disparus. Primitive et efficace.

De la même manière que son père lui avait appris à toujours soutenir la petite ėquipe lors d'un match de foot, il avait toujours ėtė du côtė de la proie. Etait-ce parce que c'est beau une proie ? Ou plutôt etait-ce parce qu'il en avait fait l'exprience depuis l'enfance ?

Ma grand-mère ne reconnaissait plus personne à la fin de sa vie. Ma mère a ėtė la voir tous les jours pendant des mois. Je se suis allė qu'un seule fois à la maison de retraite Sainte- Bernadette. J'ai trouvė la chambre sans fenêtre affreusement triste. Elle avait rėussi à plaisanter. Elle m'avait paru traquėe. Petite chose ayant choisi la fuite et l'oubli comme raison d'être.

La semaine dernière, des avocats catholiques, venus de toute la France, se sont rėunis à Trėguier pour la Saint-Yves. Tous les ans, ils marchent en procession, vêtus de leurs robes de travail. S'en serait-il trouvė un seul pour me dėfendre ?

Le problème auquel doit faire face le monde avec la pandėmie de COVID-19 n'est-il pas une bulle ? De la même manière que l'on avait spėculė sur l'immobilier, n'a-t-on pas spėculė sur l'intelligence des gens ? Et la bulle ėclate, sous tout le poids ėnorme de la bêtise.

Comment les Français ont-ils pu oublier leurs morts – des centaines de milliers vaincus chaque annėe par le cancer, ou autres maladies – jusqu'à avoir peur pour leurs propres vies face à une maladie beaucoup moins dangereuse ?

Eloge du chevreuil....

 

Santangelo

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