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Billet de blog 27 juin 2021

Sur un Air de Campagne (237)

Il y a dix ans, on m'a reproché d'avoir écrit quelque part que, lorsque je regardais le Tour de France à la télévision, j'avais dix ans pour l'éternité. Mais c'était il y a dix ans. A présent, j'en ai vingt.

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Bicyclette Pour DeuxSantangelo

Pour l'un de mes tout premiers reportages de journaliste, encore stagiaire dans une radio locale, on m'a envoyé couvrir le critérium de Camors, dans le Morbihan. Aujourd'hui, les critériums ont quasiment disparu mais, il y a vingt ans, il s'en tenait encore quelques-uns en Bretagne, où les coureurs du Tour de France venaient se montrer, durant de petites courses de gala, suivant la notoriété que leur avait donné la télévision, quelques semaines plus tôt.

Pour ce reportage, j'étais accompagné d'un autre stagiaire, que je ne connaissais pas. Dans la voiture, à l'aller, c'est le silence qui avait eu raison de notre passion commune pour la radio.

J'avais regardé la course sans grand intérêt, tout comme les quelques dizaines de spectateurs amusés de voir ce remake de la Grande Boucle quasiment dans leur jardin, postés le long du petit circuit, et j'avais décidé de faire parler le vainqueur – un coureur français qui avait déjà pas mal de bouteille. Sur la ligne d'arrivée, je mis un certain temps à le repérer parmi la petite foule des admirateurs et, lorsque je fus prêt à dégainer le micro de mon Nagra, il entreprit de s'en aller tranquillement, juché sur sa machine, vers le village distant de plusieurs kilomètres.

Je marchai derrière lui, certain d'en tirer une belle histoire ou une anecdote croustillante. Je le hélai plusieurs fois. Il ne répondait pas. Je prononçai son prénom à trois ou quatre reprises, alors qu'il roulait tranquillement devant moi, sur le petit chemin (« ribin » en breton.) Toujours rien. Il se mit à accélérer si bien que, maintenant, je me retrouvai presque à courir pour qu'il s'arrêtât. Nous avions déjà parcouru une centaine de mètres quand il donna le coup de pédales qui faillit bien me décourager complètement.

Pourtant, n'imaginant pas revenir à la station sans la voix du vainqueur, je décidai de marcher sur le chemin vers le village, où j'espérais que tous les coureurs se fussent rejoints, avant le banquet auquel nous étions invités.

Tout transpirant et haletant, j'arrivai au bourg de Camors. Je me renseignai auprès d'un passant, puis d'un autre, puis encore d'un autre ; et je fis bientôt le tour du village sans apercevoir le moindre coureur du Tour de France. J'entrai dans le bar PMU et je finis par obtenir le renseignement que je cherchais : mon champion se restaurait chez un habitant, dans une maison du bourg.

Je frappai. Une dame affable m'ouvrit et me fit entrer. On me fit asseoir à la table entourée de convives du cru, et on m'expliqua que le forçat de la route prenait sa douche à l'étage. J'en tremblais. Mais, déjà, un silence gênant s'était installé dans la salle-à-manger du pavillon. J'attendis un peu encore, avant de me retirer sur la pointe des pieds, au bord du malaise, ne comprenant qu'à demi qu'on s'était bien foutu de moi.

Au bout du chemin du retour, après avoir maugréer sur trois ou quatre kilomètres pour retrouver la voiture qui arborait fièrement le nom de la radio en grosses lettres d'or, mon compagnon stagiaire me dit qu'il m'avait cherché partout et que lui l'avait, l'interview du fringuant vainqueur. Je faillis m'étrangler. J'étais harassé.

Lors du banquet, le soir, j'eus besoin de plusieurs verres de vin pour me soutenir le moral. Mon collègue préféra rentrer avec un autre chauffeur, dans une autre voiture.

Sur le chemin, je me suis souvenu d'une expression du Tour de France et je me suis dit que les journalistes aussi, parfois, étaient forcés de faire du « chasse-patates. »

Le coureur s'appelait Jacky Durand. Il est resté dans les mémoires pour plusieurs maillots jaunes et de longues échappées en solitaire. Quant à moi, je n'eus qu'une courte et bien peu glorieuse carrière de journaliste.

Santangelo

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