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Billet de blog 29 juin 2021

Sur un Air de Campagne (238)

« Entre agir et ne pas agir, il y a une troisième voie : fumer. » Inaki Uriarte – Bâiller Devant Dieu – Journal, 1999 - 2010

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Et la Lecture, Alors...Santangelo

Durant mon service national, consacré à la conduite de camions en région parisienne, j'ai continué à lire. Kafka et Cioran, entre autres. Il peut sembler incongru de lire ces auteurs alors qu'on porte l'uniforme. Ces quatre derniers jours, alors que, vingt-cinq ans plus tard, je suis dans un état de misère affligeant, j'ai occupé tout mon temps à la lecture de « Bâiller Devant Dieu » de Inaki Uriarte (avec un tilde sur le « n » de « Inaki »), un auteur basque espagnol né à New-York. Et j'ai pris autant de plaisir, dans ma thébaïde sous les toits subventionnée par les APL, à lire ce penseur contemporain, moraliste d'un seul livre, publié en France en 2019 aux éditions Séguier, qu'à la lecture martiale des grands auteurs, perdu dans une bien triste caserne. C'était juste avant la suppression du service militaire obligatoire en France. De quoi ma lecture enchantée d'Uriarte sera-t-elle contemporaine ? Quel changement de société préfigure-t-elle ? Je ne le sais. Puisque c'est une lecture typiquement mécontemporaine. Un chef d'oeuvre d'humour quasi-inglese, à demi francese.

Un journal écrit sur une période de dix années par un petit critique littéraire provincial, comme le présente Frédéric Schiffter dans sa préface ? Mon œil ! Il y a bien trop de jubilation dans cet ouvrage pour qu'il fût écrit entre les cinquante et les soixante ans d'un journaliste inconnu. Une jubilation de la saillie mêlée à l'art difficile de la citation – l'une touchant aussi juste que l'autre , à chaque page. Et, chose étrange, on y parle aussi beaucoup de Kafka et de Cioran. Mais moins que de Montaigne, dont Uriarte rapporte des phrases et des anecdotes drôles au sujet de sa vie, jusqu'à parvenir à remonter jusqu'à d'improbables et comiques origines basques.

Le melting-pot littéraire est même tellement réussi qu'on imagine volontiers un imposteur s'étant glissé dans la peau de l'auteur d'un ouvrage rare et ancien trouvé dans un grenier ou, plus encore, un prix Nobel prenant un plaisir infini à s'amuser et à se lâcher.

Quelle merveille lorsqu'il nous raconte sur deux pages l'invention de la lecture silencieuse par Saint Ambroise, au Moyen Âge ! Et encore plus, un peu plus loin, lorsqu'il mêle dans un article les derniers mots des grands écrivains, sur leurs lits de mort !

On dit que les sciences historiques n'ont jamais pu trouver d'ancêtres au peuple basque pas plus que donner des origines précises à cette langue. Je ne sais pas s'il existe un humour typiquement basque. Mais ce livre transpire de phrases spirituelles à en tomber de sa chaise – comme l'on employait le mot spirituel autrefois.

Uriarte nous dit que les bons livres ne se lisent pas au soleil, mais font le plus souvent office de parapluie. Quel bonheur j'ai pris à le lire sur mon canapé, la lucarne ouverte sur le ciel bleu ! Puis encore plus de joie lorsque le crachin tombait, le lendemain !

On y croise le chat Borgès, échappé des gouttières par le bon cœur de l'auteur et transformé en sage ancien et parfois en Sphinx. Il y a Maria, aussi discrète probablement dans la vie que dans le livre, qui partage le petit appartement à Bilbao, ville dans laquelle ils ont vécu longtemps chacun chez soi, faute de moyens. Et puis des séjours décalés à Bénidorm, au soleil des touristes retraités. Tout pour faire un parfait misanthrope se mirant dans le miroir de sa plume, comme tant de diaristes dans le passé. Mais un misanthrope plus bisounours que loup-garou ! Et plus comique que tragique.

Il faut lire « Bâiller Devant Dieu » par petites lampées, dans l'ordre des entrées, paragraphe par paragraphe, comme un repas de luxe pour des estomacs affamés, qui n'ont rien oublié de leur bonne éducation et de leurs humanités. Car, des livres comme celui-ci, on n'en trouve plus depuis longtemps dans la production contemporaine.

La citation qui lui correspond le plus ? Peut-être celle-ci, de Valéry : « Il faut être léger comme l'oiseau, et non comme la plume. »

Mais, pour parler d'un tel livre, il n'y a qu'une méthode : le citer à son tour.

« N'ayant jamais travaillé, on peut dire que j'ai vécu huit heures de plus par jour. »

« En réalité, ce que l'on remarque chez un lecteur, c'est qu'il lit, mais il ne dégage aucune autre qualité particulière. » C'est sans doute la raison pour laquelle la lecture telle que nous la connaissions est vouée à disparaître.

« Lorsque je suis seul, je n'ai jamais la sensation de perdre mon temps. Ce qui me donne réellement l'impression de perdre mon temps, ce sont ces minutes sans fin entre le moment où l'on s'apprête à quitter une soirée et celui où l'on parvient une bonne fois pour toutes à partir. »

ou encore :

« Dieu a inventé le chat pour que l'homme ait un tigre à caresser. »

Ou ceci :

« - Tu passes ton temps à dire du mal des autres ! - Pas du tout. Je dis du bien de moi ! »

Ou encore :

« En fait, il n'y pas tant d'imbéciles que ça ! Le problème c'est que ce sont toujours les mêmes ! »

Et bien d'autres pépites encore...

J'aurais aimé décider que ce livre et cet auteur seraient ma dernière découverte parmi les auteurs contemporains. A cinquante ans, comme le constate aussi Uriarte, il est temps de se mettre à relire, car on a oublié. Et puis, mes contemporains me laissent souvent tiède. Mais celui-ci est tellement bon que j'en viens à nouveau à espérer trouver une âme-soeur parmi les écrivains vivants. Pour cela, il faudrait se résoudre à lire des femmes. C'est sans doute ce que j'ai de mieux à faire, car j'ai aussi vendu l'ensemble de ma bibliothèque ouvrage par ouvrage, sur Amazon, il y a une dizaine d'années, pour me faire un peu d'argent et continuer à lire. Mais quand recevrai-je mon dû de la littérature pour lui avoir consacré toute ma vie ? Une solution provisoire serait de relire encore « Bâiller Devant Dieu. » Car on avait oublié que la meilleure littérature est faite par de grands lecteurs...

Santangelo

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