Sur un Air de Campagne (246)

Le plus long mot du dictionnaire : anticonstitutionnellement. D'actualité. Mais, plus que les mots, ce sont les phrases longues et bien balancées que j'apprécie. Dans « Nue » de Jean-Philippe Toussaint, elles foisonnent....

Sur bonne Escorte

Santangelo

J'ai découvert Jean-Philippe Toussaint d'une manière anecdotique, il y a longtemps, tellement décalée que je ne pouvais que revenir vers ses livres, plus tard. Au lycée, âgé de seize ans, je fréquentais assidûment le centre de documentation et d'information, dont le responsable m'avait à la bonne. Il me guidait habilement parmi le choix de classiques, en me laissant croire que mes maigres fiches de lecture l'intéressaient et achetait même parfois des ouvrages, sur mon avis, pour garnir ses rayonnages dédiés à la littérature, bien moins fournis que ceux qu'il avait crées pour le travail sérieux des lycéens.

Un jour, alors que je m'apprêtais à quitter les locaux pour me rendre au réfectoire, il m'interpella discrètement et me tendit un sac publicitaire de librairie contenant un Balzac d'occasion Je ne me souviens plus du contenu du sac, mais je garde gravé dans ma mémoire le titre et l'auteur dont les noms figuraient en bleu marine à côté d'une petite étoile : « Sur la Télévision » de Jean-Philippe Toussaint. J'ai lu le Balzac et j'ai conservé le petit sac élégant. Je n'avais alors pénétré que rarement dans une librairie, j'allais encore me fournir en came dans les bibliothèques publiques pendant encore quelques années avant de commencer à acheter les livres.

Il y a une semaine, je me suis souvenu d'avoir lu, il y a quinze ans, quinze ans après avoir fait de ce petit sac un fétiche, une trilogie de l'auteur, et je me suis souvenu y avoir pris beaucoup de plaisir. Les livres de Jean-Philippe Toussaint sont très amusants, intelligents et drôles, malins et un peu moqueurs ; et ils tiennent vaillamment leur place à côté de ceux de Beckett et de Echenoz, dans cette maison indépendante qui, je crois, vient d'être rachetée par Gallimard.

Je me souviens d'une belle histoire d'amour à l'Île d'Elbe entre un narrateur habile et une créatrice de mode et artiste contemporaine, de voyages au Japon, de phrases longues et bien roulées et d'une ironie mêlée de tendresse. En surfant sur les pages de mon site préféré, j'ai alors trouvé une nouvelle pépite : le quatrième tome de la série consacrée à Marie Madeleine Marguerite de Montalte, paru en 2017 en poche, dans une collection que je ne connaissais pas, différente de la traditionnelle « double », ou alors a-t-elle simplement changé de maquette ? Après un chapitre d'entrée fracassant de burlesque, j'ai à nouveau profité d'une lecture à laquelle j'ai pu de nouveau accoler tous ces qualificatifs et autres superlatifs. Quelques heures de pur bonheur, et beaucoup de sourires à haute voix.

Cependant, en lorgnant sur la page consacrée aux autres parutions de l'auteur, j'ai réalisé que « Sur la Télévision » n'existait pas et que le titre « la Télévision » était paru en 1997, alors que mon sac date de 1989 ou 1990. J'ai regardé les autres titres et seuls « La Salle de bain », « Monsieur » et « l'Appareil-photo » auraient pu convenir, eu égard à leurs dates de parution. J'ai tenté une recherche sur Google ; sans succès. Impossible, même sur le site des éditions de Minuit, de me renseigner sur la date de première parution des titres de Toussaint. Et puis, en doutant, j'ai cru me souvenir qu'il s'agissait de « Autoportrait (à l'étranger) », mais oui bien sûr que c'était celui-là, même si la date ne correspond, alors qu'à cette époque, l 'une de mes premières petites amies s'envola vers Londres, d'où elle n'est jamais revenue.

Ce petit sac, comme un trophée, a pourtant été accroché des années sur le battant intérieur d'une armoire bretonne qui servait de bibliothèque, dans ma chambre de jeunesse. Je n'ai eu l'idée de lire du Toussaint que bien des années plus tard ; alors que je fréquentais à loisir les écrivains de chez Minuit, découvrant Duras et Beckett et même le Nobel oublié, Claude Simon.

En lisant « Nue » cette semaine, aucune explication, pas la moindre souvenance ni association d'idées qui auraient pu m'éclairer ; et, depuis, j'ai vendu tous mes livres, l'armoire est au grenier, pleine de choses plus importantes aux yeux de sa propriétaire qu'un antique sac publicitaire, fût-il littéraire, aussi distinctif avait-il pu paraître aux yeux de mes camarades, dans ce lycée catholique de province, déjà moqueurs et envieux envers mon goût pour le roman.

Qu'importe ! Le petit caillou semé sur ma route par le documentaliste de mes seize ans a bien fonctionné ; je n'ai plus de téléviseur depuis longtemps, et je continue à lire des livres intelligents et drôles.

En guise d'amuse-gueule, voici deux petites phrases issues de « Nue », qui claquent au petit vent des amours fragiles :

« C'était une réussite inespérée, le mannequin avait atteint l'extrémité du podium, elle avait observé une légère pause qu'elle avait marquée en se déhanchant, une main sur la taille, et elle était repartie en sens inverse, quand le miracle s'était produit, l'essaim d'abeilles avait fait demi-tour en prenant exactement le virage à son diapason, avait tourné le plus large en survolant les spectateurs par-delà le podium et en provoquant de nouvelles exclamations admiratives. » p 21

« Je m'approchais d'elle mentalement avec précaution, et je devinais sa silhouette dénudée à travers les branchages du petit jardin qui frémissait de brise légère, la peau de ses épaules ocellées de miroitements de soleil, accroupie au pied d'une jarre, malaxant le terreau à pleines mains et tassant, égalisant la terre autour de jeunes pouces qu'elle venait de replanter et qu'elle arrosait en regardant le jet maigrelet qui coulait du tuyau avec une extrême attention, une sorte de fixité méditative qui semblait absorber toute sa personne. » p40

En échange de ce vrai bon conseil de lecture, quelqu'un pourrait-il m'aider à résoudre mon petit problème de sac ? (Je fais appel à un lecteur et pas à un psychanalyste, soyons bien clair là-dessus!)

Santangelo

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