Premier de cordée, un terme d'alpisme qui a disparu depuis les années 60

L'alpinisme et le rugby ont quelque chose en commun : ces deux sports se sont développés à la fin du 19è siècle grâce à la même population : la classe aisée britannique. Le premier club de rugby fut Le Havre, il ne comptait que des anglais. A la même période, des britanniques fortunés, disposant de beaucoup de temps libres, ont escaladés les derniers sommets de Alpes encore vierges.

Les marches d'approche étaient longues, il n'y avait pas de refuge, au mieux des bergeries. On partait pour plusieurs mois, les français ou les suisses, c'étaient les porteurs au services de ces riches aventuriers. Car il fallait avoir le goût de l'aventure, pas de carte , encore moins de topos pour décrire l'itinéraire d'escalade. Le matériel était très rudimentaire ; des chaussures à clous, des clous que l'on pouvait coincer dans une bonne fissure mais sur une dalle, c'était pire que mettre du savon sous ses chaussures. La corde était en chanvre et on s'encordait autour de la taille. En cas de chute importante, la corde cassait au-delà d'une certaine charge. Si on tombait sous un surplomb, on avait toutes les chances de mourir étouffé par la corde. Celui qui passait devant, le premier de cordée, devait choisir l'itinéraire, monter sans tomber car le second ne pouvait retenir une chute importante. Une fois arrivé en bout de corde, il faisait monter le ou les suivants, qu'il assurait à l'épaule, en cas de chute, le second montant à bout de corde, tombait au maximum de sa hauteur et ne prenait pas de risque. En fait tout reposait sur le premier de cordée.

Au début des années 60, le matériel évolua considérablement. La semelle Vibram rigide remplaça les semelles à clous ; la corde fut fabriquée avec un ensemble de fibres naturelles et artificielles. En cas de chute, elle s'allonge en fonction de la hauteur de chute (accélération de la gravité) le point de rupture est au moins de 2 tonnes, et l'élasticité de la corde rend l'arrêt de la chute beaucoup moins brutal. Les cartes au 1/25000è remplacent petit à petit les anciennes cartes militaires monochrome au 1/20000è. On grimpe en réversible, il n'y a plus de premier de cordée. L'itinéraire est choisi par l'ensemble de la cordée. Chacun à tour de rôle "grimpe en tête" par simple soucis d'efficacité ; le premier place les mousquetons et coinceurs en étant assuré par le second puis, quand il arrive au relais fait monter le second qui, une fois arrivé au relais "passe en tête" à son tour car cela évite d'avoir à se redonner à chaque fois le matériel.

En employant le terme de "premier de cordée" nous avons donc un président de la République qui est encore resté dans les conceptions du 19è siècle. Pour lui, le premier de cordée est celui qui va "tirer" les autres membres de la cordée jusqu'au sommet et prendre aussi tous les risques. Le monde de l'alpinisme est devenu très égalitaire, et le tutoiement est de rigueur, même si on ne connait pas le niveau de celui à qui l'on parle. Dans l'alpinisme ou le ski-alpinisme il n'y a pas des "gens qui ne sont rien", seulement des "conquérants de l'inutile" des hommes, des femmes qui placent au sommet le dépassement de soi, plutôt que de chercher à dépasser les autres.

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