Rationalité : et si ça n'était pas ce que vous croyez ?

Bonjour ! J’ai une question à vous poser : qu’est ce que c’est la rationalité, pour vous ?

Rationalité : et si ça n'était pas ce que vous croyez ?

La question à 1.000.000

En fait je vous ai menti, j’ai deux questions. Mettons que deux personnes aient le même problème à résoudre, ou la même question à laquelle elles veulent trouver une réponse. Est-ce que ces deux personnes, avec les mêmes outils et la même capacité à raisonner mais dans des contextes différents, vont pouvoir tirer la même conclusion ?
Si vous avez répondu non, eh bien bravo, parce qu’effectivement le contexte joue un très grand rôle. Je vais vous donner un exemple tiré de mon enfance.


La situation 

D’un coté, mère passait le plus clair de son temps à me dire que j’était stupide et méchante. De l’autre côté, j’ai une grande famille, surtout du côté de mon père, avec au moins une vingtaine de personnes qui me disent que je suis une gentille petite fille et loin d’être bête. D’instinct, vous avez peut-être envie de vous dire qu’en toute logique, 20 personnes contre une, ça n'est pas rien, et que donc je ne devrais pas croire ma mère. Mais ça, c’est parce que vous manquez de contexte, ou plus justement dis, vous n'avez pas le mien. Reprenons ces deux côtés et voyons ça de plus prêt.



Le contexte

Face A
Du côté de ma mère : d’une part c’est ma mère, et elle m’aime, quelles raisons aurait-elle de me mentir ? C’est une question à laquelle je ne trouve pas de réponses quand je suis au collège. D’autre part, j’ai des preuves tous les jours qu’elle a raison :
-Ma mère me reproche très souvent des tâches ménagères mal faites.
-Mes résultats scolaire ne sont pas si mauvais mais elle dit toujours que je n’en fais pas assez et que je pourrais avoir de meilleures notes. C’est pour ca qu’elle félicite mon frère quand il a de moins bonnes notes que moi, pas parce qu’elle est méchante : c’est parce que moi, je suis une fainéante.
-J’ai très peu d’amis, et mon frère en a plein, si je suis gentille et intelligente en toute logique je devrais avoir plus d’amis non ? A cette époque là, je ne comprends pas pourquoi les autres collégiens se fichent du Seigneur des Anneaux, de Stendhal, ne se posent pas en permanence des questions sur la mort ou l’univers, et je croyais que j’étais vraiment tombée dans un collège pourri. Parfois je me disais aussi que les humains sont vraiment nazes et que je n’ai rien à faire sur cette planète, je n’ai pas spécialement changé beaucoup d’avis sur ce point d’ailleurs. Et je pourrais continuer comme ça encore un peu mais c’est déjà bien suffisant. En bref, tout va dans le sens de ce que dit ma mère, donc elle a raison, et en plus c’est ma mère, elle n’a pas de raisons de me mentir. 

Face B
De l’autre côté, la famille de mon père, qui me dit que ma mère a tort et que je ne dois pas la croire. Alors ils sont bien gentils mais je n’ai aucune preuve qu’ils disent la vérité. Ils ne savent pas que j’ai peu d’amis ni pourquoi. Je ne fais pas pour eux de tâches ménagères si ca n’est débarrasser la table de temps à autre, ils n’ont donc aucune idée de mes compétences là dessus, pas plus que sur mes capacités scolaires. Y’a bien mon père qui doit leur parler de mes bulletins scolaires mais ils ne savent pas si je fais tous mes devoirs ou non, combien de temps j’y passe, pourquoi je réussi les tests ou non etc. En tout cas c’est ce que je crois à l’époque et je le crois toujours aujourd’hui au vu de ce que je sais de mon père qui était très loin d’être le héros que je pensais qu’il était. L’explication la plus simple ? Ils me mentent. Soit pour me faire plaisir parce qu’ils sont gentils, soit parce qu’ils sont méchants et n’osent pas me dire la vérité, là dessus je n’avais pas d’avis tranché. Et à l’époque je ne sais évidemment pas qu'à force d’entendre que je suis conne comme mes pieds, j’ai fini par vraiment y croire et chercher tout ce qui allait dans ce sens, omettant les nombreux indices qui montraient le contraire. 



Ockham : outil pété ou incomplet ?

Si à l'époque on m’avait parlé du rasoir d’Ockham, rasoir qui consiste à choisir entre deux hypothèses celle qui ouvre le moins de nouvelles questions, eh bien en toute logique, le fait que ma mère a raison est bien plus simple, si elle ment ca ouvre bien plus de questions !
Si ma mère me ment alors pourquoi ? Est-ce qu’elle m’aime ou non ? Pourquoi mettre un enfant sur un piédestal et casser l’autre en permanence ? Pourquoi est-ce que je fais si mal toutes les tâches ménagères ? Pourquoi j’ai si peu d’amis ? Pourquoi est-ce que je serais plus feignante que mon frère et les autres élèves ? Pourquoi je n’ai pas les notes que je devrais avoir ? Il y a une réponse qui répond à toutes ces questions : c’est que ma mère a raison et que toutes les autres personnes mentent.  C’est simple et efficace comme réponse. Pourquoi aller chercher plus loin ?



Changer de contexte peut changer la donne. 

Qu’est ce qui m’a permis de changer d’avis et d’admettre que ma mère a tort ? Eh bien j’ai changé de contexte, et ce contexte m’a apporté de nouvelles informations. J’ai quitté le nid familial pour aller vivre avec ma grand-mère maternelle, la mère de ma mère donc. Je passe beaucoup plus de temps avec elle qu’avant, je vois donc des choses que je ne voyais pas avant, c'est -à -dire que ma grand-mère, tout comme mon père, est loin d’être la personne que j’imaginais. Elle est souvent méchante aussi. Commence alors à se formuler dans ma tête l’hypothèse que ma mère a agi avec moi comme sa mère a agi avec elle. Mais je n’ai pas encore de notions en psychologie, je ne sais pas si j’ai raison ou tort. Chez ma grand-mère, je fais aussi des tâches ménagères. Si elle se plaint que je n’en fait pas beaucoup, elle ne se plaint pas de la qualité de mon travail. Je travaille aussi régulièrement, dès l'âge de 14 ans, avec mon père dans son entreprise, située en Allemagne, où lui et ses patrons sont très satisfaits de mon travail et de mon comportement. Et toujours au travail, je passe un été à bosser dans un snack à servir des frites, des glaces et des bières, là aussi, les patrons sont contents, je suis aimable avec les clients, je travaille bien. Je suis donc dans des contextes différents, dans lesquels je peux tirer des conclusions différentes.


Au lycée, autre contexte également qu’au collège. Statistiquement y’a plus de monde au lycée qu’au collège et j’ai beaucoup plus d’amis. C’est là aussi que je comprend que les enfants au collège ne me fuyaient pas parce que je suis stupide et méchante, ou parce qu’ils sont tous trop nazes, mais parce que j’avais des gouts et des questions que n’avaient pas les autres enfants de mon âge, et qu'ils me voyaient comme quelqu'un de super chelou qui préfère lire des pâtés sans intérêt plutôt que le dernier article scoop sur DiCaprio. Grâce à ces nouveaux contextes et les nouvelles informations que ca m’apporte, je peux commencer à me questionner et me dire que ma mère a peut-être tort. Il me faudra cependant des années pour y croire vraiment, et si aujourd’hui je sais que je ne suis ni méchante ni stupide, j’agis parfois encore comme si elle avait eu raison, en sabotant régulièrement mes relations amoureuses par exemple, parce qu’une partie de moi croit encore ma mère. Une toute petite partie, mais qui pèse bien plus lourd que la grande part de moi qui sait qu’elle a tort, un peu comme un genre de biais de confirmation. 



Conclusion 

Alors je ne dis pas que la rasoir d’Ockham c’est naze, je dis qu’il faut dans certains cas prendre en compte le contexte. Et dans le cas de soupçons de quelque chose de paranormal, je suggère qu’on vérifie quand même, sinon on pourrait potentiellement passer à côté de quelque chose. Quant à la rationalité, c’est bien, c’est une bonne chose d’être rationnel, mais ça ne permet pas toujours de tirer les bonnes conclusions non plus.
Les outils de l’esprit critique nous sont presque indispensables, mais au-delà d’une bonne méthode et d’une bonne capacité à se servir de ces outils, un soupçon d’humanité est peut-être l’ingrédient qu’il manque pour que les porteurs actuels de la discipline soient vus d’un meilleur œil. Ou un peu plus de SHS aussi. 


Mais ne vous imaginez pas que je vaux mieux qu’eux : d’une part, la méthode et les outils, je les ai appris grâce à leurs contenus, et d’autre part, j’ai certainement un contexte qui diffère beaucoup du leur! Il vient peut-être de là le fameux “la vie ne se passe pas dans un laboratoire” ou aussi “les zététiciens sont des gens froids et qui n’ont pas compris la vie” : du contexte de chacun. Parfois, notre expérience nous biaise, parfois… elle ouvre nos yeux. Ça aussi, ça dépend du contexte.

Et est-ce que ce billet montre que l’esprit critique, le scepticisme ou encore la zététique sont parfaitement inutiles ? Pas du tout. Le but de l’esprit critique n’est ni d’atteindre LA vérité, ni d’atteindre la perfection. Nous ne pouvons que faire au mieux, avec ce qu’on a de disponible au moment M, disponibilités qui varient au cours du temps, des lieux, de l’âge et plein d’autres facteurs encore. L’esprit critique doit être un moteur, pas un but. C’est paradoxalement un inconfort qui finit par devenir confortable, parce qu’on s’habitue à se poser des questions, à avancer en tâtonnant. Mais ça n'évite pas tous les dangers non plus.

L’esprit critique est la lampe de poche qui nous permet de mieux voir dans l’obscurité d’une forêt, elle n’est pas le chemin tout tracé vers la sortie. Votre lampe torche vous évitera quelques buissons, quelques chutes dans la gadoue mais au final, c’est bien vous qui dirigez la lampe dans telle ou telle direction, non ? Et vous aurez forcément quelques égratignures et des Quechua toutes sales, parce que vous êtes dans une foret,  ‘de Dieu ! Les meilleurs outils du monde, mis au service de la meilleure méthode du monde, ne servent qu'à avancer, en aucun cas à arriver au bout du chemin… si tant est qu’il y en a un.

Alors sceptique et des ailes, ou des zèles ? A vous de voir!

 
















 

 


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