LREM tourne la page Presstalis

C’est la République en marche qui prépare, à l’AN, l’abrogation de la loi Bichet, préalable à la privatisation de la distribution de la presse. Le plan de sauvetage de l’entreprise se résume désormais à une avance de trésorerie sans engagement de l'entreprise. Le PSE est réduit et les grands éditeurs se contenteront de faire une avance en compte courant.

Au fur et à mesure que les informations parviennent, la vérité éclate au grand jour: le gouvernement enterre le système de distribution de la presse française. S’il a pu paraître désarçonné par la faillite des messageries Presstalis, il a pris toute la mesure du dossier et s’apprête à en chasser les éditeurs pour la livrer aux grands groupes.
La juxtaposition des faits parle d’elle même. Le plan de sauvetage de Presstalis n’est plus une réforme de l’entreprise mais un simple soutien financier , lui permettant de tenir deux ans: le temps que l’abrogation de la loi du 2 avril 1947 dite loi Bichet scelle la mort de la distribution de la presse française et de ses principes démocratiques. Et c’est Bruno Studer, président de la commission des affaires culturelles de l’Assemblée Nationale, membre de La République en Marche, qui est chargé de préparer cette révision.
Une opération politiquement habile car elle permet au gouvernement, et surtout à l’Elysée qui gère le dossier, de se tenir en retrait si le texte devait apparaître trop liberticide. La volonté du pouvoir de mettre fin à l’obligation pour les marchands d’accueillir tous les titres de presse -un principe hérité de la Libération qui s’apparente dans l'esprit la neutralité du net- est, en effet, susceptible d’un recours devant le Conseil Constitutionnel.

                                                                                                                                               Les dépôts de presse exemptés du plan social 
De la grande réforme de Presstalis, claironnée par la nouvelle pdg du groupe Michèle Benbunan, il ne reste donc aujourd’hui rien ou presque. La grande restructuration du groupe qui devait entrainer le départ de 300 personnes au sein du groupe Presstalis n’aura pas lieu. Si un PSE portant sur la suppression de 131 postes de travail, compensée par l’embauche de 17 salariés, est enclenché, il n’y aura aucun plan social dans les dépôts de presse (les SAD). ceux-ci se verront seulement interdire le droit de recourir aux intérimaires. Le syndicat du Livre ne se demandera plus comment il serait possible, sans toucher au dépôt de Bobigny "sanctuarisé" qui dessert toute l’Ile-de-France, de licencier près de 200 salariés dans les dépôts de presse qui en compte à peu près autant. A la lumière de ces éléments, la confiance de madame Benbunan comme des administrateurs de Presstalis sur l’absence de réaction syndicale s’explique beaucoup mieux.
Pour obtenir le maximum d’aides de l’Etat, Presstalis a fait état d’un plan social de grand ampleur qui était donc, en partie, fictif. La manoeuvre est d’autant plus habile que les aides publiques sont accordés, sous forme de prêts: elle ne sont pas conditionnés à des obligations de résultat, comme c’est le cas dans l’octroi d’une subvention d’investissement ou la conclusion d’un contrat d’objectifs et de moyens.

                                                        Plus d'appel en responsabilité des administrateurs                                                              

La deuxième mesure phare du plan est, elle aussi, remisée au placard. Le soutien des éditeurs à la société Presstalis qui devait se manifester par un prélèvement obligatoire correspondant à 2,25% de leur chiffre d’affaires au profit de Presstalis se manifestera autrement. La contribution est remplacée par une avance en comptes courants correspondant au paiement virtuel d’un prélèvement de 2,25% pendant quatre ans. Cette avance sera donc déduite des recettes ultérieures que Presstalis aurait dû encaisser si la société n’avait pas annulé le principe de cette contribution.
En revanche, les éditeurs qui ne peuvent pas verser d’une traite, cette avance, les plus fragiles économiquement, se verront bien imposer cette « taxe ». Une rupture du principe égalitaire sur laquelle l’ARDP (Autorité de Régulation de la Distribution de la Presse), l’organe administratif indépendant doit rendre son avis le 5 mars prochain.
Cet apport en comptes courants permettra aussi et surtout aux administrateurs de Presstalis (Marc Feuillée-Le Figaro Louis Dreyfus, Le Monde, Nicolas Brimo, Le Canard Enchainé..) de ne pas être appelé en responsabilité pour faute de gestion si l’entreprise devait être liquidée d’ici décembre 2020,  trois ans après la révélation de la cessation de paiements.
La maison Presstalis avait, enfin, prévu de céder neuf dépôts déficitaires mais si des manifestations d’intention bien eu lieu, il est peu probable, au vu des éléments comptables, qu’ils trouvent preneurs car ils sont tous déficitaires.
Du grand plan de relance de Presstalis, il ne reste donc aujourd’hui qu’une gigantesque avance de trésorerie: un versement par l’Etat de 140 millions d’euros - sur lesquels 13 ont déjà été libérés pour assurer les salaires de février- et une avance en compte courant des éditeurs qui devait se situer entre 60 et 80 millions d’euros mais qui sera déduite des recettes à venir de Presstalis.
La baisse des ventes de la presse, de 10% en moyenne sur les trois dernières années, confirmée sur les mois de janvier et février, autorise bien peu d’espoir sur la viabilité de l'entreprise.
La société traverse, en ce moment, une grave crise de trésorerie. Elle a, d’après les informations communiquées au tribunal de commerce , sollicité des autorisations d’affacturage - c’est-à-dire de refinancement auprès des banques moyennant escompte-  s'élevant à 250 millions d’euros. Presstalis s’est aussi accaparée pendant six semaines de l’argent de son concurrent les MLP en conservant les commissions provenant des dépôts qui devaient lui revenir. Le Conseil Supérieur des Messageries de Presse qui veille au respect de, la loi, lui a ordonné de mettre immédiatement fin à cette retenue, tout comme le tribunal de grande instance saisi par les MLP.
Certes, lorsque madame Benbunan aura perçu la manne financière qu’elle réclame, elle n’aura plus plus besoin de recourir à l’affacturage ou à ces ponctions d’office.
Ergoter, dès lors, sur la date à laquelle la société aura épuisé toute sa trésorerie ne fait pas sens tant l’issue est connue. Françoise Nyssen, ministre de la Culture et Bruno Lemaire le savent parfaitement depuis qu’ils ont lu le rapport de Gérard Rameix concluant à la nécessité du dépôt de bilan. Un document qu’ils n’ont pas communiqué à la représentation nationale et encore moins rendu public.

                                                                                                                                                  La privatisation du système lancée
En plein accord avec l’Elysée, le plan d’urgence de Presstalis a donc été décidé par Bercy afin de permettre à la société de survivre le temps qu’il faudra pour mettre sur pied un autre système de distribution. Le processus est enclenché: Marc Schwartz qui gère le dossier pour le compte du gouvernement a affirmé aux administrateurs  que le gouvernement voulait supprimer l’article 4 de 1947 dite la loi Bichet.
Un texte obscur qui signifie simplement que ce sont les coopératives de quotidiens et de magazines qui gèrent la distribution de la presse:
« Si les sociétés coopératives décident de confier l'exécution de certaines opérations matérielles à des entreprises commerciales, elles devront s'assurer une participation majoritaire dans la direction de ces entreprises, leur garantissant l'impartialité de cette gestion et la surveillance de leurs comptabilités ».
Supprimer cette disposition équivaut à confier la distribution de la presse au privé. Bruno Studer qui a reçu mission de lancer cette réforme a commencé  à convoquer les différents protagonistes en vue de leur audition.
Cette volonté du pouvoir de retirer aux éditeurs toute responsabilité correspond au souhait de Michèle Benbunan qui n’a de cesse de dénoncer la collusion clients-administrateurs( Sénat le 31 janvier, Europe 1 le 22 février). Comme la présidente de Presstalis a débauché Isabelle Hazard d’Hachette Livre pour lui confier la direction commerciale et a embauché François Lieutard avec qui elle a travaillé jusqu’en 2009 pour le nommer à la direction de la logistique, des spéculations laissant entendre qu'elle pourrait être le poisson pilote d’Hachette Livre qui prendrait le contrôle de Presstalis circulent. Si l’on ajoute à ces extrapolations le fait que Claudia Ferrazzi, conseillère culture d’Emmanuel Macron, est l’épouse de Fabrice Bakhouche,membre de l’équipe de campagne d’En Marche !, et directeur de la stratégie de Hachette Livre, il n’y a qu’un pas que beaucoup franchissent allègrement.

                                                                                                                                             Lancement du  compte à rebours

Certes, le retour d’Hachette aux commandes des messageries serait bien accepté par les éditeurs même si ceux-ci manifesteront, pour la forme, leur opposition. Du temps de Jean Luc Lagardère, l’opérateur n’était pas décrié comme il l’est aujourd’hui et la maison Hachette s’est accommodée pendant 64 ans des dispositions de la loi Bichet qui l’obligeaient à distribuer tous les titres, sans rien trouver à y redire. Contrairement à madame Benbunan qui rompt, sur ce point, avec la tradition de l’entreprise.
Ce scénario connait néanmoins une objection de taille Arnaud Lagardère, propriétaire d’Hachette Livre a quitté les NMPP, l’ancienne dénomination de Presstalis, et il n’est jamais revenu, à ce jour, sur une décision qu’il a prise. Pour qu’il change d’avis, il faudrait que l’Etat lui propose des compensations financières telles que les pouvoirs publics réfléchiront à deux fois avant de les accorder. Ou qu’il ait besoin de leur soutien soutien pour réaliser des opérations jugées stratégiques par l’Etat. Même la cession d’Europe 1 à un groupe étranger- qui n’est pas à l’ordre du jour- ne rentre pas dans ce cas de figure.
Hachette n’est pas le seul candidat potentiel. Le groupe LVMH, propriétaire du Parisien et des Echos qui dispose d’un réseau de distribution Proximy sur l’Ile-de-France pourrait aussi  prétendre, en se développant, à ce rôle.
Il n’y a donc aujourd’hui, aucune société qui puisse se substituer, dans les 24 heures, à Presstalis. Les MLP, le concurrent, pourraient, bien sûr, reprendre la distribution des journaux français mais iil lui faudrait six mois pour mettre au point un plan B. Et les administrateurs comme l'Etat ne veulent pas que ces messageries lpuissent jouer un tel rôle.
En mettant fin à la loi Bichet, le gouvernement lance le compte à rebours de la fin du système de distribution de la presse, française et il ouvre la boite de Pandore. En l'absence d'une loi protectrice des libertés de la presse et de la création, rien n'interdira à un grand groupe de décider de tout, des conditions de rémunération comme des titres de presse qu’il acceptera de prendre ou pas. Il lui suffira, comme cela se passe dans le monde de la distribution du cinéma avec les blockbusters, de menacer les marchands de presse de ne plus leur livrer les titres les plus rentables .

 

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