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Billet de blog 6 déc. 2022

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Sciences Po Grenoble de retour dans l’actualité

De manière cyclique, on assiste à des allers et venues de l’affaire des collage de Sciences Po Grenoble dans l’actualité. Ce mois de décembre, comme le précédent, est témoin d’une nouvelle occurrence de ce thème dans les médias. Retour sur une panique morale qui s’éternise.

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Depuis l’éclatement de l’affaire dite de « Sciences Po Grenoble » début 2021, dévoilée au grand public lorsque les noms de deux professeurs, accusés de fascisme, ont été placardés sur les murs de l’Institut d’Etudes Politiques (IEP) de Grenoble, l’établissement est régulièrement replacé dans l’actualité. Chacun s’en souviendra, l’Institut avait été érigé en modèle (ou en symptôme, selon les interlocuteurs) d’une dérive des sciences sociales, marquées par l’intersectionnalité, le « wokisme » venu d’ailleurs ou le désormais fameux courant islamo-gauchiste. En décembre 2021, il avait effectué un retour sur la scène nationale, au cœur de la polémique consécutive à la suspension de Klaus Kinzler, accusé de fascisme en février, motivée par les « propos diffamatoires » tenus par ce-dernier lors de ses (très) nombreux plateaux, passages en radio et interviews. Un an après le début de l’affaire, en février 2022, il publie un livre : L’islamogauchisme ne m’a pas tué : Un enseignant défend sa liberté d’expression (Editions du Rocher, 2022). Ces derniers jours, il a une nouvelle fois été question de l’IEP dans les médias, pour une deux raisons : la fin du financement des bourses aux étudiants auparavant accordées par la Région Auvergne-Rhône-Alpes et la tenue du procès de dix prévenus pour « menaces de mort » à l’encontre de la directrice d’alors du laboratoire Pacte, Anne-Laure Amilhat Szary.

            La coupe des subventions régionales à Sciences Po Grenoble avait été décidées en décembre 2021. Laurent Wauquiez avait publié sur twitter un message justifiant sa décision, prise car l’IEP serait en proie à « une dérive idéologique et communautariste inacceptable ». Par cette déclaration, l’élu républicain réagissait à un article du Figaro rapportant la suspension de Klaus Kinzler par la direction au motif de diffamation. Il faut bien dire que l’interview accordée par ce-dernier le 8 décembre à l’Opinion, où il affirme que « Sciences Po Grenoble est devenu un camp de rééducation politique », n’a pas dû convaincre ses supérieurs hiérarchiques de sa bonne foi, à l’entendre en tout cas.

Cette interview est un condensé de la ligne de victimisation défendue par Klaus Kinzler depuis le début de cette affaire. Il s’y est estimé victime d’une campagne de cyberharcèlement « déchaînée » sur Facebook, en omettant de manière bien pratique que les échanges tenus entre lui et son interlocutrice Claire M., bien entendus non-anonymisés, ont en fait été rendus publics… par sa personne, sur son propre site. Sans minimiser la violence en ligne dont le professeur a été la victime, il faut bien souligner sa responsabilité de premier plan dans la suite des évènements. Il soutient également que la direction l’a « sacrifié comme un pion ». « Elle m’aurait défendu dès le début en disant simplement que j’étais un bon enseignant, elle se serait épargné cette tempête médiatique » relate-t-il.

Difficile, toutefois, pour un Institut en sciences sociales de renommée internationale, de défendre l’agressivité dont a fait preuve le professeur dans les échanges, frôlant parfois l’invective en défendant que l’islamophobie était un concept inventé par des « fous de Dieu », qualifiant les étudiants « d’ayatollah en germes ». Un communiqué de la direction en date du 2 mars 2021 à destination du personnel employé et des étudiants avait affirmé son attachement aux « controverses publiques », au droit « de militer et d’être syndiqué » et soulignait que l’Université n’est « pas le berceau de la radicalisation mais doit en être le rempart ». Le communiqué rappelait également que « l’usage des mails et des réseaux sociaux doit faire l’objet de retenue ». Ce (sage) conseil a manifestement été ignoré par Klaus Kinzler.

Dans cette situation, il est raisonnable de concevoir que le motif de diffamation invoqué dans le cas de Klaus Kinzler puisse être justifié. Le 1er décembre 2022, Laurent Wauquiez trouve à y redire et acte la coupure des fonds. Ce processus exclut les nouveaux étudiants à l’IEP des dispositifs de bourses à la mobilité internationale, pourtant obligatoire en deuxième année du cursus à Sciences Po Grenoble. De leur côté, les élus insoumis dénoncent une décision « injuste » et « discriminatoire » selon un article du Dauphiné Libéré. Dans un communiqué de la direction adressé le 6 décembre 2022 à la communauté de l’établissement, on apprend que la perte pour les étudiants est évaluée à 400.000 €, impactant 300 étudiants pour l’année de mobilité mais également pour les stages réalisés à l’étranger. Sabine Saurugger, directrice, rappelle que 38% des étudiants sont boursiers, exonérés de droit d’inscription. Cela fait autant de situations individuelles dans lesquelles la mobilité hors de nos frontières risquent de constituer une source de stress énorme, voire un risque pour la scolarité, la formation.

Le hasard du calendrier fit que, le jour de sortie de l’article du Dauphiné Libéré fut aussi celui de la publication de l’article de David Perrotin pour Mediapart. Le papier revient sur le procès intenté à plusieurs septuagénaires, mais on trouve aussi des prévenus plus jeunes, de 32 ou 56 ans, pour les menaces de mort ou le harcèlement qu’ils ont fait subir à Anne-Laure Amilhat Szary, alors directrice du laboratoire Pacte. Le laboratoire est une entité de recherche en sciences sociales, née de l’association de l’Université Grenoble-Alpes (UGA), de l’IEP de Grenoble et du Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS). A elle seule, cette collaboration devrait suffire à démontrer tout le sérieux et la rigueur de l’institution, ce qui n’empêchent ni Praud, qui voit en sa directrice une incarnation d’un « terrorisme intellectuel », ni Fourest, ni Marianne de désigner la chercheuse à la tête du laboratoire comme l’une des principales instigatrice du lynchage vécu par Klaus Kinzler, premier protagoniste à nommer la géographe dans l’affaire. Comme Claire M., l’interlocutrice du professeur d’allemand lors de l’échange des mails à l’origine de l’affaire, Anne-Laure Amilhat Szary reçoit immédiatement un flot de menaces de mort. Il faut ici rappeler que, contrairement à Claire M., la professeure n’a pas bénéficié de protection policière. Chacun jugera à l’aune de la liste de messages lui étant adressés, dressée par Mediapart, du caractère profondément violent de la campagne de cyberharcèlement dont a été victime la chercheuse.

Malgré ces évènements, le soutien institutionnel à l’ancienne directrice de Pacte s’est fait particulièrement discret quand il s’est fait tout court. Dans un article du Monde datant du 2 juillet 2021, la journaliste Soazig Le Nevé souligne déjà le « Grand silence du CNRS », pourtant fondateur de Pacte.  Si Anne-Laure Amilhat Szary a bénéficié du soutien public de nombreux syndicats, de plusieurs chercheurs en sciences sociales tel qu’Éric Fassin dans un tweet du 15 avril 2021, les institutions pourtant bien concernées par l’affaire se sont montrées avares de communiqués à l’endroit de la directrice de Pacte, alors qu’il aurait sans doute pertinent de défendre une chercheuse attaquée dans le champ médiatique pour être intervenue lors d’un conflit ouvert dans un cadre universitaire, au cours duquel sa collègue subissait ce qui ressemblait davantage à une agression écrite qu’à une critique académique constructive de la part de Klaus Kinzler.

A ce jour, l’IEP de Grenoble n’a publié aucun communiqué au sujet de Anne-Laure Amilhat Szary. Comme le relève l’article du Monde, aucun communiqué institutionnel de la part du CNRS n’a été émis, alors même que fleurissaient déjà les soutiens du monde universitaire, à l’exemple de la motion du soutien adoptée par la section 39 du CNRS en mars 2021. Cités dans l’article du monde, plusieurs directeurs de laboratoire s’inquiétaient pourtant déjà que cette passivité ne revienne à « résumer la situation à une opposition entre deux points de vue » quand il aurait fallu « rappeler qu’une simple opinion ne vaut pas les résultats d’une recherche ». Comme depuis le début de cette affaire, les institutions, peut-être par conviction réelle qu’il est mauvais que le monde académique se mêle au débat public, jouent la carte de l’apaisement par le silence, au risque d’envenimer une situation déjà à l’origine d’un climat malsain à l’IEP. Au regard de l’émotion provoquée par la publication des messages reçus par la chercheuse, au regard de leur gravité objective, il aurait été nécessaire de prendre une position de soutien à la chercheuse, et par là même, à la recherche et aux débats universitaires.

A croire que, près d’un an après l’appel des directeurs de laboratoire, il n’a toujours pas été entendu. Près de deux ans après le collage des affiches, le climat de tension subsiste à l’IEP, et ses étudiants subissent aujourd’hui les retombées bien concrètes des prises de paroles ignorantes et médiatiques de journalistes bien en vue. Quitte à affronter ces difficultés, ne vaudrait-il pas mieux, pour tourner véritablement la page de cette « tempête médiatique », assumer une position de soutien sans faille à la recherche universitaire, assumer une condamnation claire de ce qui la met en péril, y compris une controverse éminemment politique, au risque de froisser quelques élus, quelques éditorialistes qui, de toute manière, ont déjà pris parti contre ces valeurs ?

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