Le 7 janvier était le crime. Le 11, l’Etat, escorte du malheur public et du nombre, préparait « les banlieues » comme thème de s

Le 7 janvier était le crime. Le 11, l’Etat, escorte du malheur public et du nombre, préparait « les banlieues » comme thème de sortie.  Aujourd’hui, nous y sommes.

 

 

Le 11 janvier, les millions de manifestants faisant un sont là. Les visages affligés mais assemblés applaudissent le silence qu’impose leur nombre immense, vif, qui tonne et clame.

Quoi ?

Le récit de jours abominables où s’offre la dévorante obscurité d’inutiles attentats, pas tant la crainte de quelques nouvelles tempêtes mais l’ardente soif de paix, l’espoir qu’une mer d’hommes assurée de son nombre, sans péril, nous tienne tous libres et égaux.

La foule, par qui chacun soupire que rien ne puisse troubler le cortège, s’unit.

 

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La puissance criminelle est-elle repoussée, une fois de telles bornes passées ? Quelle est-elle ? Elle est forte. Forte de quelques assassins mais aussi de certains Etats qui leur tiennent la main, de leurs chefs qui ressentirent l’obligation de se joindre, indistincts et muets, au cortège. La preuve, Nethanyahou était là !

Face à la France levée contre le crime, lui, le meneur sanglant d’une politique qui frappe tout un peuple, ne se sent pas coupable, ose donner la leçon et, au premier rang, défile.

Profanés ! Les millions qui, au même instant, conviaient leur propre multitude à célébrer dans la rue la paix civile et l’ordre public le plus fécond :la fraternité. Pourquoiautoriser un Etat criminel à faire sienne une manifestation condamnant l’assassinat? Sa présence renouvelant celle du crime, quel lâche désir satisfait ce consentement ?

Ne jamais se lasser des Etats, les vouloir à toute force meilleurs? Ployer devant la majesté et l’éclat orgueilleux du pouvoir ? Il n‘y a pas de crime illustre. Les puissances arrogantes qui récoltent en vain les fruits des crimes de masse sur leur propre sol ou ceux de décimations lointaines portent le nom collectif des funestes aventuriers ou des phalanges meurtrières qui partout tuent et regorgent de sang.

Le crime de masse est la négation du monde. Il franchit la limite du monde. Ce par quoi elle se manifeste et nous prend. La sommation de ce saisissement culmine quand nous voyons et ne prétendons pas détourner les yeux.

Le nazisme a donné la figure contemporaine « prétenduement dépassée », dit Lacan, de l’holocauste. Les profondeurs de cette monstruosité sont encore cachées, non que nous ne voyons pas mais parce que bien au contraire nous voyons tout. Vu les photographies et les films, entendu les témoins, compté éperduement les cadavres amoncelés, inlassablement démontée la mécanique de la tuerie mais, comme aveuglés, nous n’avons pas encore aperçu son étendue marquante, pris la mesure exacte du fait moral et politique du sacrifice. L’accablement de ce siècle, sa face criminelle, ne cesse de s’accomplir en nous.

Le fait encore ontologiquement impénétrable et politiquement non identifié survient au centre d’une guerre. Cette tuerie dépasse la guerre, qui n’exigeait pas le sacrifice des juifs. Une guerre sans intérêt tangible n’est pas une guerre car il faut à celle-ci un gain. Celle, interne, menée contre une race n’en est donc pas une. Elle est crime de masse et doit porter ce nom ; celui ensanglanté et inavouable d’une lâche et vaine tuerie.

L’articulation exacte avec la guerre peut nous échapper, celle avec le nazisme moins. La loi politique et morale aboutissant au sacrifice de millions de gens est écrite. Le parti et l’Etat nazis exigent une race pour un territoire. Ce désir de pureté incarné par un parti, un Etat, une nation conduit à changer le peuple allemand, dans sa totalité. Car, on l’oublie, le peuple allemand amputés de ses juifs, de ses communistes et d’autres encore est devenu étranger à lui-même. Il dut, fatalité, se reconnaître dans le miroir trouble d’une pure Allemagne, objet de pur amour, jusqu’à tenir pour indispensable le meurtre de tous ceux qui ne pouvaient s’y assujettir.

 

Dans le siècle où nous sommes, chacun, à égalité avec les autres, dans sa propre adversité, s’astreint, est fidèle à un lieu, lequel porte le nom de pays. Par une insensible voie, la France s’aventure à donner un autre visage, sinon un autre destin à celle qu’elle est, cherchant le contour exact de la « citoyenneté », de son acception proprement « française ». Disons-le tout net : les sales menées de quelques puissants, de quelques partis vantant une étrange « pureté » française, même accolée au très vide et très actuel «républicain », sèment la division, l’injustice et le désespoir. Elles doivent être combattues sans merci.

Aucun nom, murmuré ou proclamé : race, religion, Etat, politique, république, drapeau ne peut usurper celui, tout à la fois libre, privé et public, qui nous attache à ce pays. Ce nom, jamais énoncé toujours informulé, dont on ne saurait dire s’il suffit à révéler ce que nous sommes obéit a un dessein primitif. Un anachronisme saisissant a mené l’antique égalité de la grande Révolutionjusqu’à nos portes déposant à nos pieds le lieu comme seul nom véritable désignant la communauté de tous ceux qui le peuplent. Le pays, ni ne divise, ni ne disperse, ni n’abandonne !

 

D’où vient à chacun d’entre nous la volonté égale, proclamée ici d’une voix commune, de repousser dans ce pays toute politique criminelle.

 

 

Le propos infâme s’installe, avec lui le crime. Sa représentation et sa propagation dans un ordre des choses amoindri, par exemple sous couvert du fait littéraire, glorifie les faits médiocres. Ils conviennent peut être à ce siècle immobile mais fabriquent, en passant, foulant le néant, un Houellebecq. Insistons sur ce côté « air de rien », platement indifférent et indolent de la lente diffusion des propos anti arabes, anti noirs, antisémites venus autoriser le solide fait raciste, lui, indubitable.

Jetés au vent, rapportés par Le Monde sous le titre « Houellebecq sort de son silence au pays de Pégida », voici quelques mots de cette réthorique hideuse, terreau contemporain du meurtre: « Nethanyahou exagère quand il dit que les juifs doivent partir (de France). Vals aussi quand il dit qu’ils doivent rester. Si j’étais juif à Saint-Denis, je ne resterai pas. Mais il y a d’autres solutions que partir en Israël : mon dentiste part dans un village du Sud-Ouest ».

Ne faites pas l’erreur de traduire, d’interpréter !

Vous avez bien lu et compris. Un trop obscur attachement aux mots pousserait à chercher une nuance, un mi-dire équivoque mais non ! La vérité inéxorable de l’attaque, emportant dans son sillage les juifs, les « Saint-denis » et d’autres, est le tout. Tout, un ensemble de parties, une liste non close de gens sans droits: noirs, arabes, islamiques, femmes voilées même à demi, jeunes et pauvres des banlieues, Roms, réfugiés... Qui doivent proprement débarasser le plancher. L’espoir de leur éloignement ne dédaigne pas le voisinage criminel. Il semble murmurer : « puisqu’ils n’ont pas de droits, allons au meurtre… ! »

Le 7 janvier, qui sont les assassins ? Des esprits de la pureté éternelle formés à une tuerie sans loi, qui ne peuvent vivre sans crime ni survivre àla mort. Ceuxpour qui l’élimination totale et définitive d’une partie des gens est licite. Le nom des victimes, ici caricaturistes ou juifs, est assurément pour les meurtriers celui de ceux qu’on tue.

Mais il porte en vérité le nom générique, l’ombre ineffaçable de tous les gens qu’une autre fatalité frappe en permanence, un ensemble comprenant tous les rejetés, tous semblables en ce qu’ils sont la partie grandissante et dévastée du peuple que l’inégalité a formée. Le crime irrémissible, que la tuerie du 7 cache, est bien celui-là.

Le 11 jette dans la rue le grand nombre, le camp indistinct mais indissoluble des gens horrifiés. Après le tumulte post traque, sécuritaire et protestataire des jours qui ont suivi, sort, ou ressort, sous le nom réprouvé de «banlieue », comme une trouvaille, le profil révélé des quartiers, abimés par leurs propres enfants dits incultes et menaçants.

Pour l’Etat, le 11 passé, la banlieue est au terrorisme ce que le tout est à sa partie. Toujours la même , toujours impliquée. Surgie comme silence dans la vaste manifestation, elle est aujourd’hui, tout au contraire, une formule invocatoire, impérative et inattendue au moment où lâchement se règlent les comptes ; au moment où la fonction défaillante de l’Etat, quand il s’est agi de protéger les gens, apparaît un peu plus. Les banlieues populaires et leurs jeunes sont cyniquement déclarés fauteurs de troubles.

Derrière les mots récents de Vals : « apartheid territorial, social, ethnique », il faut entendre « changer la politique de peuplement », « casser les concentrations ethniques » et donc « changer les règles d’attribution des logements sociaux », « forcer la mixité sociale », « obtenir une plus grande mobilité sociale ». En pratique, cette politique, déjà appliquée, s’accentuera et se renforcera. Elle n’apporte pasla paix. Sesétapes opératoires sont connues : restructurer les quartiers, démolir certains immeubles pour déconcentrer, disperser les gens, tenter d’empêcher les regroupements, ne pas endiguer la disparition les services publics…D’ores et déjà retranchés de la vie ordinaire des villes, ceux qui y demeurent sont tenus sous les lois de l’Etat plus étroitement que jamais. A terme, les politiques réelles pratiquées conduiront à l’élimination des banlieues et à l’édification d’un droit négatif. 

Dispersion, abandon et élimination sont les degrés des politiques nouvelles de l’Etat, dans bien des domaines. On le sent de l’intérieur quand on décide de s’y opposer. Nous le faisons en ce moment, contre la mairie de Paris qui abandonne, au mépris de toutes les lois, les jeunes étrangers, mineurs, vivant dansla rue. Noussentons cette politique de dispersion s’installer. Des personnes volontaires et des militants  accompagnent les jeunes qui sont isolés pour qu’ils aient l’indispensable : manger, avoir un toit, se soigner. Dans un but : les regrouper et contraindre la mairie de Paris à changer sa politique.

L’abandon préfigure l’élimination. Dans les cités comme pour les jeunes étrangers nous avons la certitude qu’il faut agir. Cependant le devenir « Etat » de la politique ne nous intéresse pas. Son avatar électoral encore moins. Les assemblées et les gouvernements, portés au pouvoir par les élections ne représentent plus que leur propre puissance. L’intérêt public est absent, le leurre électoral permanent, transfigurant le vote en événement indécent et solennel dela servitude. Voyezcomme l’Etat, en refusant de protéger les mineurs étrangers, ne craint plus d’enfreindre ses propres lois ! Celles-ci ne sont-elles pas votées ? 

 

En conséquence, faire face à l’immédiat et ne pas craindre de saisir la politique populaire dans son expression et sa pensée la plus vive pour chacun, telle pourrait être notre devise.

 

 

 

 

 

 

 

 

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