"J'assume parfaitement de mentir pour protéger le président"

Alors que le président Macron s'engage solennellement pour défendre la liberté d'expression, il peut être utile de revenir sur la déclaration surprenante de sa chargée de communication Sibeth Ndiaye.

Lettre à Sibeth Ndiaye, la conseillère du président qui assume de mentir pour le défendre.

 

Sibeth Ndiaye

Chargée de mission auprès du président de la République.

À Lille, le 10 septembre 2018.

Madame,

Je me permets de vous écrire car je voudrais vous soumettre quelques questions que je soulève souvent lorsque j’étudie le récit de l’écrivain argentin Borges Tema del traidor y del héroe avec mes élèves. Je pense que la manière toute personnelle dont vous vous acquittez des fonctions éminentes que le président vous a confiées peut être éclairée utilement par ce récit. Je pense pouvoir ainsi montrer à mes élèves qu’une fiction écrite au mitan du XXème siècle nous aide à penser le monde d’aujourd’hui. En retour, la confrontation du texte avec notre présent en enrichira la lecture. Je pense aussi que d’autres collègues sont susceptibles d’être intéressés par votre éclairage. Si vous trouvez le temps de me le transmettre, je ferai de mon mieux pour le diffuser largement.

Dans le récit que je vous soumets, un homme, Ryan, découvre que son arrière-grand-père n’est pas, comme on le croit, le grand héros de la lutte de l’Irlande pour l’indépendance, mais un traître qui fournissait des informations à l’adversaire anglais. Ryan décide d’occulter sa découverte et écrit une biographie à la gloire du prétendu héros. Il protège ainsi et le mythe fondationnel de l’Irlande et la réputation de son aïeul.

Je demande à mes élèves si, à la place de Ryan, ils auraient agi comme lui ou si, au contraire, ils auraient dévoilé la vérité1.

Un article de l’Express du 12/07/2017, vous attribue la phrase suivante :

J’assume parfaitement de mentir pour protéger le président.2

À ma connaissance, vous n’avez pas démenti cette phrase. Je pose donc dans ce qui suit que vous l’assumez, pour reprendre vos paroles3.

Auriez-vous, madame la chargée de mission, menti à la place de Ryan ? Auriez-vous occulté la vérité pour protéger le héros national et le mythe qu’il incarne ?

Plus généralement, madame :

Faut-il mentir pour construire un héros ? Faut-il mentir pour nourrir un mythe ? Faut-il mentir pour exercer le pouvoir ?

Nos élèves nous demandent parfois -et se demandent souvent- : À quoi ça sert, la littérature ? Pourquoi est-ce qu’il faut qu’on étudie des histoires inventées ?

C’est une question pertinente, pourrai-je répondre désormais. Tenez, une très proche collaboratrice, du chef de l’état, madame Ndiaye, a déclaré qu’elle assumait de mentir pour protéger monsieur Macron. Vous le voyez, la fiction écrite par Borges en 1944 nous permet non seulement d’aborder les notions de notre programme4, mais, en plus, de comprendre la manière dont travaillent les collaborateurs les plus proches du président.

Une autre question intéressante que suscite le récit de Borges est celle du statut du récit futur de Ryan par lequel, comme je vous le disais, celui-ci apporte sa contribution au mythe de son grand-père : est-ce un mensonge ?, est-ce une fiction ?, est-ce, malgré tout, une forme de vérité ? Votre collègue Kellyanne Conway, porte-parole de la Maison Blanche, parle de faits alternatifsalternative facts– lorsque le président Trump présente comme vrais des faits objectivement faux. Est-ce dans le cadre théorique dessiné par cette notion que vous vous inscrivez, madame la chargée de mission ? Platon, lui aussi, pensait que l’on pouvait parfois mentir, notamment lorsqu’il s’agissait de justifier la hiérarchie sociale. Il recommandait d’inculquer le mythe aux enfants dès leur plus jeune âge, avant donc qu’ils ne soient en capacité d’exercer leur raison5.

Ceux qui pensent que les faits alternatifs n’ont pas d’existence réelle désignent souvent par l’expression anglaise fake news ces faits faux qui sont présentés comme vrais et diffusés en tant que tels. Le concept, de façon plus générale, recouvre le fait de mentir sciemment, comme vous affirmez le faire ou comme vous affirmez assumer de le faire. L’Éducation Nationale, vous le savez sans doute, se mobilise fortement autour de cette thématique6 et le président Macron lui-même est à l’origine d’une proposition de loi7 destinée à lutter contre les fake news. Ici aussi, ce texte écrit en 1944 par Borges permet d’interroger utilement des questions d’aujourd’hui : quelle est, à votre estime, la nature de la biographie qu’écrit Ryan ? Relève-t-elle du genre de la fake news, est-ce un fait alternatif ? Et quid lorsqu’un chargé de communication ment pour protéger un président ? Comment qualifieriez-vous vos propres propos, madame ? Au cours de son histoire, l’humanité n’a eu de cesse d’interroger la frontière souvent poreuse entre fiction, réalité et mensonge. Les travaux de madame Lavocat (Fait et fiction. Pour une frontière) ou ceux de monsieur Schaeffer (Pourquoi la fiction ?) montrent que la question est toujours d’actualité chez nos chercheurs.

Il est habituel que les États diffusent des fausses informations, qu’ils mentent, pour dire les choses avec la franche clarté que vous affectionnez. L’histoire récente fournit de cette pratique des exemples nombreux : les armes de destruction massive prétendument possédées par l’Irak, le Rainbow Warrior ou le nuage de Tchernobyl en sont des exemples, que je choisis à dessein relativement loin dans le temps pour éviter toute polémique. Il est cependant moins courant qu’un chargé de communication déclare explicitement assumer le fait de mentir. Pourquoi l’avoir fait, madame ?

Permettez-moi de monter un peu en abstraction, les récits de Borges nous y invitent en permanence.

Votre déclaration évoque le paradoxe du barbier de Russell :

Le barbier qui doit raser tous les hommes qui ne se rasent pas, doit-il se raser lui-même ?8

Le président qui lutte contre les fake news doit-il se combattre lui-même ou doit-il combattre son équipe, attendu qu’un membre éminent de celle-ci assume le fait de diffuser des fake news ?9

On le sait, le paradoxe de Russell a permis de mettre en évidence qu’une théorie des ensembles trop naïve pouvait conduire à de véritables antinomies. Pour éviter un excès de naïveté, il faudrait faire en sorte que la règle de droit ne produise pas ses effets de façon trop générale : ainsi, les fake news de Russia Today seraient poursuivies, mais non celles qui émaneraient de l’équipe du président ou, plus précisément, de sa chargée de mission Ndiaye. Il y a quelques années, j’avais demandé à mes élèves d’imaginer quelle forme aurait dû prendre l’injonction du barbier pour ne pas créer la situation impossible à laquelle le barbier doit faire face. Je referais volontiers l’exercice cette année : comment donc un président doit-il formuler une norme qui incrimine ou pénalise la diffusion de fake news tout en évitant d’être puni lui-même, ou son équipe ?10

Madame la chargée de mission, permettez-moi de vous poser une dernière question. Lorsque j’interroge mes élèves sur ce qu’ils feraient à la place de Ryan, ils sont nombreux à dire qu’ils mentiraient pour protéger la réputation de leur arrière-grand-père. Curieusement, lorsque je leur demande s’ils approuveraient que leur enseignant leur mente en des circonstances analogues, ils changent pratiquement tous d’avis. Ni mes élèves, ni moi ne savons très bien expliquer leur changement d’avis. J’ai l’impression que, pour eux, ce qui détermine l’attitude à adopter est non un engagement à l’égard d’une valeur, la vérité, ou d’une collectivité qui leur paraît trop abstraite, la Nation, mais la proximité avec soi de ceux qui subissent le mensonge et de ceux que le mensonge protège. On est fidèle aux siens, pas à une idée abstraite. Est-ce que chez vous cette forme d’attachement primaire à monsieur Macron, au chef, prime sur la loyauté à la Nation ? Approuveriez-vous que moi, enseignant, je mente à vos enfants pour protéger le chef de l’État, madame Ndyiae11 ?

Madame la chargée de mission, vous avez des responsabilités éminentes et les questions que je vous soumets sont nombreuses. Aurez-vous le temps et l’amabilité infinie d’y répondre ? Si je m’autorise à vous écrire, c’est que j’ai la conviction que votre réponse, si elle me parvient, serait de nature à aider puissamment les élèves du cycle terminal à penser l’articulation qu’il y a -ou qu’il peut y avoir dans certains gouvernements- entre des notions telles que fiction, mensonge, mythe et pouvoir.

Dans l’attente de votre réponse, je vous prie d’agréer, madame la chargée de communication, l’expression de toute ma considération.

Esteban Nierenstein,

professeur agrégé.

PS : Madame, lors de la première publication de ce texte, j’ai reçu un message enthousiaste d’un militant du Front National qui m’a laissé perplexe. Ce monsieur qualifiait la présidence de monsieur Macron de « présidence fake news« . Son message illustrait parfaitement la parabole biblique de la poutre et de la paille. Sur les accommodements avec la vérité de madame Le Pen lors du débat qui l’a opposée au candidat Macron, j’ai eu l’occasion de l’interpeller. L’échange avec le Front National est disponible ici.

Par ailleurs, je sais que vous avez été l’objet d’indignes attaques racistes. Ces attaques me répugnent. Je tenais à vous le dire ici et, aussi, à vous exprimer toute ma solidarité lorsqu’on s’en prend ainsi à vous et, en somme, à la République tout entière et à ses valeurs.

(Je poursuis la publication des écrits d’Esteban Nierenstein, professeur agrégé dans un autre univers et qui a choisi de publier chez nous pour éviter les sanctions dont on le menace dans son monde à lui. Je dois dire que j’ai du mal à comprendre la vindicte dont on poursuit mon collègue ; il ne dit rien de mal. SN)

1Afin de protéger la liberté de conscience de mes élèves, qui n’est garantie que si l’on peut tenir secrètes ses pensées, je leur demande d’argumenter en faveur d’une position ou d’une autre, tout en indiquant que chacun peut embrasser une position qui n’est pas la sienne, si tel est son souhait.

2https://www.lexpress.fr/actualite/politique/comment-emmanuel-macron-verrouille-sa-communication_1926379.html

3On ne saurait exclure, bien entendu, que le journaliste ait menti et que vous n’ayez pas jugé opportun ou nécessaire de le contredire publiquement ou de l’attirer devant un tribunal. J’écris à L’Express pour demander confirmation de l’authenticité des propos que le journal vous prête. Vous pouvez consulter la lettre ici.

4Les élèves du cycle terminal abordent quatre notions dont Lieux et formes du pouvoir et Mythes et héros.

5Voir, à ce sujet, Jean-Marie SCHAEFFER, Pourquoi la fiction ? Seuil, 2008, p. 37.

6Voir, par exemple : http://eduscol.education.fr/cid95488/deconstruire-la-desinformation-et-les-theories-conspirationnistes.html

7Voir, par exemple : https://abonnes.lemonde.fr/actualite-medias/article/2018/03/07/fake-news-les-pistes-du-texte-de-loi-en-preparation_5266947_3236.html?

8Reproduisons ici les mots employés par Russell lui-même dans la lettre qu’il adressa à Frege : There is just one point where I have encountered a difficulty. You state (p. 17 [p. 23 above]) that a function too, can act as the indeterminate element. This I formerly believed, but now this view seems doubtful to me because of the following contradiction. Let w be the predicate: to be a predicate that cannot be predicated of itself. Can w be predicated of itself? From each answer its opposite follows. Therefore we must conclude that w is not a predicate. Likewise there is no class (as a totality) of those classes which, each taken as a totality, do not belong to themselves. From this I conclude that under certain circumstances a definable collection [Menge] does not form a totality.

9Il faut toujours être prudent avec les analogies, comme nous le rappelle Bouveresse dans Prestiges et vertiges de l’analogie. Je me défendrai, cependant, en indiquant qu’ici, je ne me réfère pas à l’énoncé logico-mathématique de Russell, mais à l’illustration didactique qu’il en fait lui-même. Par ailleurs, l’idée d’un être tout-puissant confronté à sa propre puissance nourrit des paradoxes depuis longtemps : Dieu peut-il créer une pierre tellement lourde qu’il ne pourrait pas la soulever ? La mythologie nordique contient cette phrase étonnante d’Odin : Moi à moi-même sacrifié. Imagine-t-on le président jupitérien à lui-même sacrifié ?

Voici ce que dit Odin, (Óðinn), en vieux norrois :

Veit eg að eg hékk

vindgameiði á

nætur allar níu,

geiri undaður

og gefinn Óðni,

sjálfur sjálfum mér,

á þeim meiði

er manngi veit

hvers af rótum renn

Je suis impatient de soumettre ce dossier à des collègues islandais, je crois qu’ils seront heureux de disposer d’un matériel pédagogique qui associe Borges, la mythologie nordique, les fake news et les présidents Trump et Macron.

10La lutte contre le complotisme est souvent associée à celle qui est menée contre les fake news. Sur les antinomies que comporte la lutte contre le complotisme, on peut consulter http://sebastiannowenstein.blog.lemonde.fr/2018/07/18/lettre-a-linspecteur-cattagna-apres-une-formation-portant-sur-le-complotisme/

11Dans El Indigno, de Borges aussi, un jeune homme doit décider entre dénoncer un ami ou obéir à la loi. Dans le Martín Fierro, un soldat se met à combattre aux côtés d’un fugitif contre ses propres hommes, qui incarnent une Loi trop abstraite pour qu’elle puisse emporter l’adhésion face à un homme courageux qui se bat. Javert, dans Les Misérables, au contraire, choisit la Loi. Peut-être qu’un jour, si notre échange se développe, j’aurai l’occasion de vous soumettre ces textes que j’étudie volontiers avec mes élèves. Il me semble, qu’ils éclairent utilement les conflits de loyauté auxquels nous avons assisté dans l’affaire Benalla.

Publié initialement dans http://sebastiannowenstein.blog.lemonde.fr/2018/09/12/lettre-de-nierenstein-a-girel-chercheur-par-laquelle-il-le-prie-de-contribuer-a-son-projet/

Prière de s'y référer pour toute considération d'ordre légal concernant ce texte.

Voir aussi : http://sebastiannowenstein.blog.lemonde.fr/?s=macron

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