La nation au passé recomposé

Nous assistons depuis les attentats du 13 novembre à des réponses faites dans l’urgence en matière sécuritaire et militaire. Des réponses plus pertinentes doivent être apportées sur le temps long à cette question à la fois simple et vertigineuse : comment des Français ont-ils pu opérer de tels massacres sur d’autres Français ?

Nous assistons depuis les attentats du 13 novembre à des réponses faites dans l’urgence en matière sécuritaire et militaire. Des réponses plus pertinentes doivent être apportées sur le temps long à cette question posée à la fois simple et vertigineuse : comment des Français ont-ils pu opérer de tels massacres sur d’autres Français ? On a déjà entendu de multiples réponses plus ou moins bien inspirées face à cette interrogation qui pointe, sur un mode dramatique, des fractures identitaires à l’échelle individuelle et collective. Parmi elles, le projet concernant la déchéance de la nationalité, outre son inefficacité déjà relevée, vient ainsi dans ce contexte, particulièrement mal à propos justement sur le plan symbolique. Il ne relève pas simplement d’une erreur de discernement, il va à contre contre-courant de l’histoire.

 Il nous semble en effet que le discours sur la nation française -et avec lui notre récit national- est en jeu, exigeant une reformulation et même une refondation de celui-ci. Une telle refondation ne peut consister en une restauration d’un ordre préexistant, soit une nation -d’ailleurs fantasmée-, qui aurait été mise à mal depuis un certain temps par l’effraction de cultures étrangères au corps national perçu dans une vision nostalgique d’une identité  malheureuse. La question n’est pas de faire de l’identité nationale ce que nous aimerions qu’elle soit mais de la construire avec ceux et celles qui vivent sur le sol national, et qui portent des appartenances culturelle diverses. L’héritage n’est pas clos, il est à inventer dans une fidélité aux passés et au présent. La reconstruction d’un récit national ne peut ainsi s’élaborer que sous une forme hybride, en tenant compte à la fois de la dimension plurielle de la population française actuelle et de la spécificité de notre passé national. Or, le discours sur la nation française a été capté et instrumentalisé par l’extrême droite et une partie de la droite depuis près de quarante ans autour de l’immigration puis de l’islam pour cliver la société en portant une acception de la définition du citoyen français excluant essentiellement les populations anciennement colonisées par la France. Dans son esprit et son contexte, le projet de déchéance de la nationalité n’en est que le prolongement. Renforcée par des ségrégations ethniques vécues comme une confirmation, dans la réalité des expériences sociales (voir le récent rapport de l’INED), de ce discours sur la nation et la définition du citoyen français, cette mise à l’écart a eu pour effet une reprise du stigmate de certains jeunes de quartiers populaires nés pourtant en France, comprenant la communauté des Français comme celle des Blancs à laquelle ils ne pouvaient par conséquent appartenir. Le cercle s’est refermé définitivement dans la dénonciation de cette défiance envers la France interprétée comme la marque tangible du caractère inassimilable de ces populations d’origine étrangère. Il s’agit aujourd’hui de briser ce cercle vicieux enfermant chacun dans ses ressentiments au potentiel de violences que nul ne saurait désormais ignorer.

Pour contrer cette approche nationaliste, l’une des réponses apportées par les acteurs politiques de droite comme de gauche a consisté à reconnaitre les crimes commis par la France à l’égard de différentes communautés (complicité de Vichy dans le génocide des Juifs, participation active de l’Etat français dans la traite transatlantique et l’esclavage) pour favoriser leur intégration dans la communauté nationale. Après un récit national glorifiant la nation française à travers ses grandes figures, un nouveau récit s’est ainsi polarisé depuis les années 1990 sur la nécessaire reconnaissance et réparations des traumatismes vécus par différentes communautés vivant en France. Cette injonction que l’on peut considérer comme parfaitement légitime d’un point de vue éthique, a produit aussi des impasses sur notre relation au passé comme sur notre conception du vivre ensemble. Elle a d’abord permis aux acteurs politiques d’établir des actions mémorielles qui sont venues dépolitisées les questions d’intégration en continuant à assigner certains groupes issus de l’immigration postcoloniale à la marge de la société par une approche bienveillante, paternaliste, de la puissance publique ou des partis politiques à leur égard, sans consentir dans le même temps à leur faire partager l’expérience du politique à parts égales. Ces politiques mémorielles ont dans le même temps marqué la prégnance d’une racialisation des relations sociales et de notre rapport au passé en rétribuant, la plupart du temps symboliquement, parfois matériellement, des groupes sur une base ethnique, entrainant immanquablement des concurrences intercommunautaires et des frustrations à l’égard de l’Etat français. Elles ont en outre acté et institutionnalisé une rupture de notre horizon d’attente par la mise en avant de passés traumatiques dans lesquels la France était engagée, évidant ainsi l’entité nationale de toute vision progressiste de l’histoire. Le temps est venu de réévaluer cette entrée dans une France multiculturelle par le biais de passés victimaires dont la nation porte la responsabilité.

Tout récit national, reposant sur des choix et donc des ellipses historiques, institue pour les contemporains un certain rapport au passé et à la nation. Il nous semble particulièrement indiqué aujourd’hui de reprendre possession du discours sur la nation que la gauche a délaissé dans l’héritage des luttes anticoloniales et de considérer que les Français ont besoin de rituels faisant communauté, à la condition qu’ils délivrent des narrations émancipatrices. Cette démarche exige la redéfinition du récit national par la remémoration des luttes politiques et des résistances sociales, par la mise en exergue des acteurs qui en ont été les porteurs au cours de l’histoire pour instituer comme horizon d’attente la liberté, l’égalité et la fraternité, et étendre toujours davantage ces aspirations. Remettre en perspective non des valeurs inertes ou de type patrimonial mais des expériences historiques qui ont participé à la construction de la nation française n’est pas braconner sur les terres du Front national. Une telle intention signifie au contraire remettre la France dans le sens de l’histoire à l’heure où celle-ci frappe de nouveau à sa porte de la façon la plus violente qui soit. Une histoire de conquêtes faites depuis le XVIIIe siècle par des individus ou des groupes dominés, en raison de leur statut social, de leur couleur de peau, de leur genre ou de leur religion. Une histoire qui doit continuer aujourd’hui, construisant les promesses inaccomplies du passé en s’affiliant dans cet héritage des luttes sociales et politiques émancipatrices, et se projeter dans le mouvement du monde par des voix plurielles qui éclaireront et poursuivront demain ce récit singulier de la nation française plus que jamais adossée à la République.

 

(Texte publié par Libération le 11 février 2016 dans une version plus courte sous le titre « Remettre la nation en récit »)

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