19 mars 1962: commémoration ou communication présidentielle?

La décision de François Hollande de venir commémorer le 19 mars 1962 en personne relève d’un usage politique du passé. Elle lui permet de se resituer à gauche en réactivant le clivage droite/gauche traditionnelle sur cette question du choix de la date de commémoration pour la Guerre d'Algérie, au moment où ces lignes de démarcation sont, pour lui, plus que brouillées dans son propre camp.

Les dates commémoratives sont régulièrement le théâtre de conflits de mémoire qui mêlent usages politiques du passé, défense de groupes mémoriels et expériences historiques individuelles. Celle concernant la Guerre d’Algérie vient de connaître une nouvelle séquence qu’il apparait nécessaire de décrypter sur un temps plus long. La commémoration officielle du 19 mars 1962, marquant le cessez-le-feu en Algérie à la suite des accords d’Evian, a été instituée par une loi votée au Sénat en décembre 2012. Cette loi qui rend hommage ce jour-là aux victimes civiles et militaires de la Guerre d’Algérie et des combats en Tunisie et au Maroc, proposée par le sénateur socialiste Alain Néri, reprenait en fait la loi votée à l’Assemblée nationale dix ans plus tôt, en janvier 2002, sur proposition du même Alain Néri, alors député. A l’époque, ce texte auquel l’ensemble des députés UMP s’était vivement opposé fut enterré par le premier ministre Lionel Jospin qui avait pris acte des divisions de la représentation nationale sur ce sujet. Elle ne fut donc pas présentée au Sénat.

Derrière une certaine rhétorique entendue ces jours-ci par la majorité sur le thème « il faut savoir tourner la page et dépasser les rancœurs du passé » (tribune de Jean-Marc Todeschini Le Monde du 18 mars),  la décision de François Hollande de commémorer le 19 mars en personne relève d’un usage très politique du passé. Elle lui permet de se resituer à  gauche en réactivant le clivage droite/gauche classique sur cette question du 19 mars au moment où ces lignes de démarcation sont, pour lui, plus que brouillées dans son propre camp (texte sur la déchéance de nationalité, projet de loi sur le code du travail). Les réactions de la droite parlementaire et de l’extrême droite ne se sont pas fait attendre, ce qui était précisément recherché par le Président de la République en marquant de sa présence la commémoration du 19 mars. Du côté de la droite, la montée au créneau de Nicolas Sarkozy contre l’initiative de François Hollande répond à sa défense traditionnelle des rapatriés français de la Guerre d’Algérie mais se produit également de façon très opportuniste à la suite de son accord avec François Hollande sur le texte de révision constitutionnelle, et de son désaveu par une majorité de députés qui ont refusé de le voter à l’Assemblée nationale, suivant la ligne de François Fillon, son rival aux primaires. Chacun souhaite remobiliser son camp autour de sa personne à un an des élections présidentielles et malheureusement, la mémoire de la Guerre d’Algérie semble toujours constituer un marqueur politique opérant, en tout cas aux yeux des acteurs politiques.

Depuis la Guerre d’Algérie, les différentes expériences collectives qui lui sont liées ont régulièrement trouvé des relais politiques. La FNACA, association d’anciens combattants situés à gauche a très tôt revendiqué l’instauration d’une commémoration officielle le 19 mars,  tandis que les associations des rapatriés Français de la Guerre d’Algérie, considérant cette date comme le point de départ de leur émigration forcée vers la métropole, ont été défendu par la droite. Dans l’imaginaire politique, cette guerre a continué de nourrir des clivages déjà à l’œuvre entre les partisans de l’indépendance algérienne et ceux de la présence coloniale française.

Si la gauche au pouvoir estimait au début des années 1990 qu’il était encore trop tôt pour trancher la question particulièrement sensible de la date commémorative de cette période, des consensus politiques sont intervenus par d’autres biais à partir de la fin des années 1990. La décision de reconnaître la « Guerre d’Algérie » a fait l’objet d’un vote rassemblant la droite et la gauche en 1999. Après l’opposition de la droite et l’abandon par Lionel Jospin de l’initiative parlementaire socialiste en 2002 pour instituer une journée commémorative le 19 mars, Jacques Chirac a tenté une autre voie en choisissant par décret en 2003 la date du 5 décembre pour « rendre hommage aux “morts pour la Franceˮ » pendant la Guerre d’Algérie et les combats du Maroc et de la Tunisie ». Cette date marquait l’inauguration le 5 décembre 2002 du mémorial des anciens combattants au quai Branly, un projet initié sous le gouvernement Jospin.  Si Jacques Chirac avait bénéficié d’un consensus à la fois politique et social sur la commémoration de la rafle du Vel’ d’Hiv, son choix du 5 décembre, qui ne reposait pas sur une date historique, n’a jamais entrainé l’adhésion des premiers concernés, les anciens combattants toujours attachés à la date du 19 mars.  La mémoire de la Guerre d’Algérie a de nouveau été le théâtre d’affrontements avec la loi dite Mekachera du 23 février 2005 proposée par le gouvernement Raffarin, et portant cette fois sur la reconnaissance de « l’œuvre positive » des Français dans les territoires administrés par la France pendant la période coloniale. Elle intégrait aussi les rapatriés d’Afrique du Nord et les populations civiles victimes de massacres après le 19 mars 1962 dans la journée commémorative du 5 décembre (article 2). S’ils n’ont pas voté la loi, ces dispositions n’ont pas entrainé de fortes oppositions de la part des parlementaires de la gauche qui souhaitaient y associer les massacres de harkis et demandaient la mise en place d’une commission d’enquête sur les assassinats de civils français commis par l’OAS. C’est de la société civile cette fois qu’est venue une forte opposition, d’abord initiée par des historiens et des enseignants, contre l’article 4 de la loi portant sur la reconnaissance dans les programmes scolaires du « rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du nord.

L’avenir nous dira si le 19 mars s’inscrira progressivement dans le calendrier national par un certain effet de consensus ou si cette date servira comme aujourd’hui à réactiver des clivages politiques par des acteurs en quête de légitimation.

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