(IN)ÉGALITÉ = - FRATERNITÉ - LIBERTÉ

Un rapport mondial publié le 15 décembre dernier tire un constat que plus personne ne remet en question aujourd'hui : les inégalités se creusent. Et alors ?

Un soir comme un autre, je buvais un verre de vin avec des amis sur une terrasse chauffée. Un vendeur de roses nous a abordés, un serre-tête lumineux sur les cheveux : "non merci", petit sourire gêné et la conversation a repris. Plus tard dans la nuit j'ai pris le métro pour rentrer, une famille syrienne mendiait dans la station. Dans la rame, je me suis assis pour lire le Monde diplo : « L'agriculture africaine dans les tenailles libre-échangistes : pour la première fois depuis dix ans, la famine ne recule plus dans le monde. Ce désastre…». Sur le trajet entre ma station et mon appartement, j'ai échangé deux phrases avec Ed, qui dort quelques fois au bas de mon immeuble. Je suis arrivé chez moi, j'ai pris une douche chaude et me suis mis au lit pour lire Cyrano de Bergerac, parce que j'avais vu la pièce Edmond au théâtre du Palais Royal et qu'elle m'avait beaucoup plu. Tout en lisant, j'ai pensé que j'avais quand même de la chance.

 De la chance. C'est une chance que je dorme au chaud. Oui. Mais eux ? Eux, se sont des exploités ou des oppressés. On dit d'ailleurs défavorisés maintenant, comme pour faire croire que personne n'est responsable. Je me suis senti néanmoins coupable d'une injustice qu'il me semblait paradoxalement ne pas avoir commise : pourquoi moi je dors au chaud et pas eux ? Il a fait quoi, Ed, ou qu'est-ce qu'il n'a pas fait de bien, Ed, pour mériter d'être à la rue et pas moi ? Dans le même ordre d'idée : est-ce que le vendeur d'armes Serge Dassault mérite de gagner par heure ce qu'un de ses salariés touche en six mois ?

 Non. Il y a bien longtemps maintenant que j'ai compris que le mérite individuel était une illusion, et que si nous étions responsables de nos actes devant les autres, notre bien-être matériel ne dépendait pas de notre mérite. Les inégalités subies tout comme les richesses accumulées, ne sont pas dues à un quelconque mérite, mais à des phénomènes inconscients et structurels. Je vais parler ici de ces derniers.

Mais avant tout, et pardon pour cette trop longue introduction, pourquoi l'inégalité est-elle un problème en soi ? Car après tout, si le marché veut que l'ami Dassault soit riche, tant mieux pour lui, et si son salarié gagne assez pour vivre, de quoi se plaindrait-il au juste, ce jaloux ? 

I : - Égalité = - Fraternité

Pour commencer, c'est mal nous connaître que de penser qu'on se contente passivement de l'injustice. Et pour cause : la vidéo de ces deux singes me semble une parfaite illustration. Ce n'est pas le concombre que le singe de gauche rejette. Mais le concombre par rapport au raisin de son voisin. Le sens de la justice semble assez ancré chez certains animaux sociaux. Il suffit d'observer une cour de récréation pour s'en rendre rapidement compte. Le neuro-psychologue Gazzaniga montre d'ailleurs que les enfants valorisent les comportements altruistes. 

Expérience amusante sur un singe. © jacq35000

C. Boehm, historien des sociétés de chasseurs-cueilleurs, a découvert que ces communautés étaient non seulement extraordinairement égalitaires (partage de nourriture, échange de papouilles contre enlevage de poux, etc.), mais qu'elles maintenaient cette égalité, vitale pour la stabilité du groupe et la survie de tous, en ridiculisant, exilant ou tuant ceux qui voulaient être supérieurs.

N'auraient-ils rien à nous apprendre ces ancêtres mangeurs de groseilles ? La survie de tous semble effectivement remise en question par ceux qui veulent consommer plus que les autres. Quant à la stabilité du groupe, ils ont devancé de quelques millénaires certains philosophes, sociologues et politologues qui concluent qu'une communauté politique ne peut fonctionner qu’à condition que ses membres, avec toute la richesse de leurs différences par ailleurs, partagent un minimum d'expériences communes de vie, et donc un niveau d'aisance matérielle sans trop d'écart. J. Dewey nous dit que c'est l'expérience d'un problème commun et la volonté collective de le résoudre qui est à l'origine de la communauté politique et de l'institutionnalisation de l'État.

Que ce passe-t-il lorsque nos dirigeants, tous ou presque issus des classes aisées ou hautes, nous parlent d'un pain au chocolat à 10 centimes, un ticket de métro à 4 euros, ou, plus grave, quand l'ancienne ministre du Travail ne sait pas le nombre de fois qu'un CDD peut-être renouvelé ? Lorsqu'ils n’ont pas ces problèmes financiers qui les poussent à comparer les prix des yaourts au supermarché pour trouver le moins cher, ne connaissent pas la frustration des refus successifs pour louer un petit 15m2 parce que « l'agence n'accepte que les CDI », qu'ils ne ressentent pas la stigmatisation, la honte ou la culpabilité qui fait renoncer volontairement au RSA près de 30% des gens qui pourraient le toucher ? Peuvent-ils alors comprendre, dans toutes leurs implications de la vie quotidienne, les conséquences d'une baisse de 5 euros des APL, d'une augmentation de 3% du pass Navigo, ou d'un renforcement du contrôle des chômeurs (qui, au passage, ont tous cotisé pour toucher le chômage). Bien sûr, on peut comprendre la misère sans la vivre : Engels, Hugo, Jaurès et Gandhi en sont de parfaits exemples. Mais lorsque les préoccupations des uns c'est de pouvoir manger à la fin du mois, et que celle des autres c'est de choisir le meilleur vin pour aller avec la pintade, le tissu politique se disloque. On devrait pouvoir trinquer tous ensemble.

Prince Charles et Camilla Parker-Bowles en photos - À la santé du Pays de Galles © Paris Match Prince Charles et Camilla Parker-Bowles en photos - À la santé du Pays de Galles © Paris Match

Les hommes politiques avisés ont d'ailleurs toujours su qu'une bonne petite guerre permettait d'unifier un peuple en faisant partager à ses membres une épreuve commune afin qu'ils trinquent tous ensemble. L'unification de l'Empire allemand après la guerre de 1870 préméditée par Bismarck en est une bonne illustration. Mais lorsqu'il n'y a pas de « bonne petite guerre » à portée de main, et que les inégalités se creusent, le tissu politique peine à s'unifier : la mort de Johnny ne suffit pas. Éric Uslaner, politologue de l'Université de Maryland, montre que plus les inégalités sont fortes dans un pays, plus la valeur qui l'emporte est « la défiance » tandis que « la confiance dans les autres » décline voire disparaît, tout comme les actes de réciprocité et … l'auto-stop. À l'inverse, Tocqueville a brillamment montré dans De la démocratie en Amérique tome 1, un texte de 1835 tellement d'actualité, «l'influence prodigieuse de l'égalité des conditions» (du moins pour les blancs) sur l'esprit d'entre-aide.

Si l'Égalité et la Fraternité sont accolées dans notre devise nationale, ce n'est pas un hasard : la seconde ne peut factuellement pas exister sans la première. L'Égalité, ou du moins l'impression d'égalité, est une condition sine qua non d'une communauté politique stable. Hervé le Bras et Joël Gombin, le premier démographe et le second politologue, ont récemment montré qu'en France, la carte des inégalités recoupe presque parfaitement la carte des votes FN. Ceci doit nous faire réfléchir. Je vais donc le réécrire : en France, la carte des inégalités recoupe presque parfaitement la carte des votes FN. À ceci près que dans les grandes villes, où les inégalités sont plus fortes, le vote FN est moindre que dans les petites villes où la dispersion des capitaux est plus faible : « Ceci montre que les électeurs choisissent plus en fonction de leurs perspectives d’avenir que de leur situation réelle. Dans les zones éloignées du centre, les habitants se sentent oubliés et ont l’impression de ne pas pouvoir changer leur situation » (ref). C'est aussi un des facteurs à l'origine d'autres formes d'extrémisme. Selon F. Khosrokhavar, sociologue à l'EHESS, le djihadisme résulterait d'une « absence d'issue politique dans des sociétés de plus en plus inégalitaires ».

Source : Wikipedia Source : Wikipedia

Je pourrais encore parler de Richard Wilkinson, épidémiologiste anglais, professeur honoraire à l'University College de Londres, qui dans son ouvrage Pourquoi l'égalité est meilleur pour tous, démontre que parmi les pays développés, plus les inégalités sont élevées, plus la fraternité diminue, plus les dépenses de santé (à cause des maladies liées au stress des situations précaires), ainsi que les dépenses, sécuritaires, policières et pénitentiaires sont élevées. Il conclut par cette belle phrase : « Ce n’est pas la richesse qui fait le bonheur des sociétés, mais l’égalité des conditions. » 

On peut continuer à subir ou traiter aveuglément les symptômes de l'inégalité économique comme les Américains qui, de plus en plus inégaux depuis le début des années 1970, ont augmenté le nombre d'incarcération de 400% pour passer à 2,5 millions (soit 20% de l'ensemble des prisonniers du monde, et autant que le maximum de prisonniers dans les Goulags à l'époque de Staline. Ceci dit, heureusement que les Américains ne torturent pas leurs prisonniers). Ne pourrait-on pas prend le problème à la racine, sortir de la pauvreté les 9 millions de Français qui la subisse, reconstruire une communauté politique digne de ce nom et tout simplement éviter la délinquance, l'insécurité et des coûts de santé élevés ? À cette heure, ce n'est qu'une question de choix politique, puisque cela est même rentable (parler de rentabilité ne me réjouis guère, mais c'est aujourd'hui obligatoire pour être crédible).

II - Égalité = - Liberté

 Mais, me diraient mes nombreux amis macronistes, si la Liberté est en premier dans notre devise, n'est-ce pas parce qu'elle est la plus importante ? N'est-ce pas elle le moteur et l'horizon de notre société ? Tout le monde peut sortir de la pauvreté, réussir, s'il s'en donne les moyens. Et il faut encourager cette volonté d'entreprendre, libérer des passions tristes « les forces vives du pays », Jupitère n'a-t-il pas dit : « il faut des jeunes Français qui aient envie de devenir milliardaires » ? Et s'ils deviennent riches, ils paieront des impôts (euh non… disons plutôt qu') ils investiront et ça profitera à tout le monde, même aux plus pauvres ! L'Égalité des chances, ok, mais l'égalitarisme, c'est un carcan, c'est le communisme, c'est le Vénézuela, c'est Staline ! Du calme. Et reprenons point par point.

<=> Liberté = $ - Egalité 

Cette dernière idée, celle qui prétend que la liberté de chacun permet l'enrichissement de tous est un vieux dogme sur lequel je vais passer rapidement. Il prend racine avec La fable des abeilles de Mandeville dont la morale est que les vices privés, dont le luxe des riches, profitent à tous. Charmant programme. ll passe ensuite par « la main invisible » d'A. Smith. Pour aboutir, schématiquement, à « la théorie du ruissellement ». Soyons clairs : ce mythe subsiste comme a subsisté celui qui certifiait que la terre était plate : parce que ça donne du pouvoir aux uns, et par habitude (ou paresse) de pensée des autres.

Primo : aucun économiste n'a jamais théorisé « la théorie du ruissellement » d'après Gaël Giraud, économiste en chef de l'Agence Française du Développement. Quelques chiffres suffisent à la démonter : en 2015, le FMI et l'OCDE publiaient respectivement deux rapports montrant que depuis 30 ans, la croissance diminue dans un pays lorsque la proportion de riches augmente, et qu'inversement la croissance est positive lorsque l'argent est redistribué aux 20% les plus pauvres. Ils concluent que de trop fortes inégalités nuisent à la croissance : vous voyez que c’est plus rentable d’être équitable ! Deuxio, les gens feraient mieux de relire A. Smith car ils travestissent allègrement le concept de la « main invisible », qu'il ne mentionne que trois fois dans toute son oeuvre : il écrit à de nombreuses reprises que l'intérêt de la classe des gros entrepreneurs et des commerçants est toujours, d'une manière ou d'une autre, contraire à celui de la communauté qu'elle cherche en permanence, et réussie souvent, à tromper. Et tertio, si on entend par cette théorie « la politique de l'offre », qui avance que les producteurs sont étranglés par des surcoûts et des régulations qui empêchent l'initiative privée de produire ses effets dynamiques, elle non plus, n'a pas d'assise empirique. Ceci doit nous faire réfléchir. Je vais donc le réécrire : « la politique de l'offre » n'a pas d'assise empirique. Parmi mille références, dont Piketty, Atkinson, Galbraith, les nobels d'économie Krugman et Stiglitz pour qui : "cette politique, totalement discréditée, n'est même plus un sujet de débat pour les économistes, seulement pour les Allemands et pour quelques Français", voici la vidéo de Eloi Laurent, professeur à Sciences Po. et Stanford, que j'avais déjà publiée dans un précédent article

Laurent Eloi - Professeur à Sciences Po. et Stanford © France inter
 

Point final. (Mais comme disait Nietzsche : Dieu est mort, mais il nous faut encore vaincre son ombre…).

<=> Liberté + $ - Egalité = 0

Quant à l'idée qu'il faut récompenser économiquement les entrepreneurs pour les encourager dans cette voie, cette idée se révèle encore une fois fausse, archi-fausse, n'en déplaise au Mac. D'abord, les entrepreneurs veulent-ils « gagner de l'argent » ? Je ne crois pas qu'Albert Einstein, Louis Pasteur, l'Abbé Pierre ou Jimmy Wales (co-fondateur de Wikipedia) aient entrepris leurs actions, qui ont littéralement changé le monde, par une quelconque avidité de dollars. Claudine, Antoine et les centaines de présidents et présidentes d'associations qui ont entrepris de venir bénévolement en aide aux réfugiés ou de faire vivre le club de foot du village, avaient-ils un quelconque appât du gain ? (cela n'empêche pas qu'ils aient besoin de moyens, je vous invite à voir cette tribune très humaine de F. Ruffin sur la question à l'Assemblée nationale).

Les études sur les aspirations des entrepreneurs (qui produisent de la valeur marchande) montrent que « la réussite économique » n'apparaît pas, ou loin derrière, celles d'« être son propre patron » et de « s'épanouir ». Les entrepreneurs sociaux sont eux animés par la volonté « d'améliorer le monde ». Dans l'ESS (économie sociale et solidaire) les écarts de salaire sont pourtant légalement limités de 1 à 7, et plus de 90% des bénéfices doivent être réinvestis : ça n'empêche pas 60 % des 18 - 24 ans d'être attirés par ce secteur en pleine croissance depuis une dizaine d'années qui représente 10% du PIB et des emplois en France. Ok, va pour les jeunes, mais les experts-chefs d'entreprise, eux il faut les attirer, ces perles rares, et plus on les récompense, plus ils sont productifs au bénéfice de tous… Et bien non, c'est tout l'inverse : les études abondent depuis les années 80 pour montrer qu'il n'y a pas de corrélation entre l'augmentation de l'intéressement des patrons des grandes entreprises et les résultats de celles-ci. Pourtant depuis ces années là, et une crise économique majeure plus tard causée en partie par eux, la différence de salaire est passée de 30 à 300 en moyenne aux États-Unis (tu commences à travailler à la mort de Louis XIV pour toucher ce que ton patron touche depuis janvier dernier). Rationalité économique, quand tu nous tiens…

<=> Liberté = 0

 © Socialterre © Socialterre
 La dernière idée est peut-être la plus importante de toutes. Celle qui nous fait croire qu'on est individuellement libre d'entreprendre notre vie et qu'on mérite individuellement les recettes de notre dur labeur. Cette idée-là est encore plus tenace, encore plus enracinée que les deux précédentes. En deux mots : c'est le mythe qui sauve le capitalisme : un travail = un salaire. Et avec ça l'illusion, répandue dans les populations aux portes de la classe moyenne, de pouvoir s'en sortir. On galère certes, mais on est toujours libre de s'enrichir si on travaille dur. C'était peut-être vrai à l'époque de la conquête de l'Ouest (moyennant quelques tueries d'Indiens) lorsqu'on vivait avec sa famille dans une petite maison dans la prairie pour trouver de l’or. C'est peut-être vrai dans la plupart des films américains à l'exemple d'A la recherche du Bonheur avec Will Smith dans le rôle d'un pauvre, mais brave gars, qui à force d'y croire finit par s'en sortir. Et c'est encore vrai dans la tête des Américains, n'en déplaise le titre de l'article, dont plus de 65 % croient encore possible l'«American dream». Le problème, c’est que le pays connaît un des taux de mobilité sociale les plus bas. En France, avec l'élection du Président start-upper, le succès relatif de l'auto-entrepreneuriat (dont on commence à mesurer le désastre économique et social qu'il représente) et la nouvelle vague pseudo-spirituelle des yogis développeurs d'applications « deviens entrepreneur de ta vie en deux semaines », ce mythe a encore de beaux jours devant lui. Mais ce mythe ne résiste pas à la réalité ici non plus.

Qui peut encore remettre en question les résultats du sociologue Pierre Bourdieu ou de l’économiste Thomas Piketty que Shakespear avait déjà si bien résumés : « Fortune, cette franche putain ; sa porte aux pauvres n'ouvre point ».

La chose est simple : 1) plus on est riche, plus on s'enrichit; 2) plus on est riche, plus nos enfants ont des chances de l'être. Et ce qui est vrai du capital économique l'est tout autant du capital social et culturel : le fils d'un médecin a statistiquement plus de chance de devenir médecin que le fils d'un ouvrier (ref). Qu'on me comprenne bien, je ne nie pas l'effort que le fils du médecin doit faire pour devenir médecin. Mais s'il fait cet effort et ces longues études, c'est parce qu'il est confiant de pouvoir les faire, qu'il n'a pas à travailler pour les faire, que ses amis les font aussi, qu'il a quelques cours particuliers ou que ses parents peuvent l'aider. On parle d'ailleurs un français correct à la maison, on va de temps en temps au Centre Pompidou et au Théâtre, et le nom de Shakespear lui dit quelque chose puisqu'un de ces livres traine dans la grande bibliothèque. Des exceptions il y en a, beaucoup, mais elles ne sont pas majoritaires. Si la psychologie et la sociologie ont une chose à nous apprendre sur nous-mêmes, c'est que nous nous construisons en interaction avec notre contexte matériel et social. Auriez-vous eu tel goût pour le jazz et les huitres, telles manières de rire, manger et marcher, telles valeurs et tels espoirs en l'avenir si vous étiez nés à Djibouti, à Trappes ou à Saint-Étienne, vécu pendant les années 1939, 1968 ou 1991 ? Pourtant, mérite-t-on le lieu et la date de notre naissance, notre famille, notre entourage ?

Bobo Bobo

 Mais, me direz-vous, cela vaut pour les enfants, mais une fois adultes, ne sommes-nous pas émancipés et les propres constructeurs de notre destin ? Encore non, mille fois non. Notre destin n'est rien sans les autres, sans le langage, sans Internet, sans l'eau courante, sans les routes, sans les vêtements que nous serions bien incapables de produire nous-mêmes individuellement. Songez aux milliers de pauvres qui depuis les cultivateurs de coton d'Ouzbékistan jusqu'aux vendeurs d'H&M ont été sous-payés pour que vous puissiez acheter en solde et un dimanche le pantalon que vous portez en ce moment ; les mineurs de Chine et les vendeurs d'Apple pour que vous puissiez lire cet article. Tout ce que vous avez mangé ce midi a été cultivé, ramassé, conditionné, transporté, vendu et revendu par des millions de braves gens ; tout ce que vous lisez, apprenez et pensez a été pensé avant vous, écrit et transmis par de grands (et petits) esprits : où en serait la réflexion sur la démocratie sans Aristote et sur l'inégalité homme-femme sans Simone de Beauvoir ? ; tous les déplacements que vous faites en métro, TGV, avion ou vélo ne sont possibles que grâce à ces tonnes d'acier et de goudron qui ont été extraites, transportées, façonnées et posées par des millions de bras ; toutes les rues, les gares, les bureaux et les toilettes où vous passez ont été nettoyés pour vous chaque jour par des gens très tôt le matin ; votre appartement a été construit pour vous par des ouvriers incapables d'en payer le loyer… Lorsqu’on élargit ainsi un instant notre conscience, on réalise que tous les objets et toutes les idées qui nous entourent, nous traversent et nous constituent, ce que nous faisons et nous pensons, tout cela est le fruit de mains et de sueur et de concentration et du travail passé et du travail toujours recommencé d'ingénieurs et d'ouvriers, de chauffeurs algériens et de génies perses, de maçons polonais et de philosophes écossais, de nourrices portugaises et d'écrivains tchèques : comment alors est-ce encore possible de vivre dans l'illusion qu'une réussite peut être individuelle… Comment est-ce possible de croire que l'inégalité est une question de mérite ? Et comment croire encore que ces millions de gens sont libres de faire ce qu'ils veulent et qu'ils sont tous libres en récurant nos chiottes ? 

 CONCLUSION

 Une phrase des Misérables m'avait marqué et disait quelque chose comme : le paradis (entendez la liberté) des riches est pavé de l'enfer (entendez l'oppression) des pauvres. 150 ans plus tard, notre société produit encore de nouveaux valets invisibles pour nous servir, ici ou délocalisés, et pour ceux qui n’ont pas la chance de l'être, faute d'emplois précaires, nous les soupçonnons de paresse et de fraude. La Liberté est un mot vide si seuls certains en jouissent. On comprend maintenant pourquoi la Liberté, si elle est première, est succédée par l'Égalité, qui en est sa condition. Qu'elle Égalité ? Politique. Mais pour qu'elle puisse avoir un sens, il faut au préalable l'Egalité économique. Qu'entendons nous par là ? La même chose que l'ami Rousseau : « que nul citoyen ne soit assez opulent pour en pouvoir acheter un autre, et nul assez pauvre pour être contraint de se vendre ». Un écart de 1 à 7 devrait faire l'affaire. 

Pour l'heure, nous n'avons que cette trompeuse liberté économique : « celle du riche de s'enrichir indéfiniment et celle du pauvre de mourir de faim ». Il faut que cela change.

 Liberté + Egalité + Fraternité + (Imagination x volonté) politique = : )

Un des rapports les plus complets sur les inégalités est paru il y a quelques semaines. Elles ont augmenté dans toutes les régions du monde depuis 1980. Que peut-on faire ?

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 Leur rapport conclu : « La forte disparité du degré d’inégalité observée d’un pays à l’autre, même lorsque ces pays sont à des niveaux de développement comparables, met en lumière le rôle déterminant des institutions et des politiques publiques nationales dans l’évolution des inégalités ».

Volonté politique

Je pense qu'une première étape est donc de redistribuer les richesses, évidemment, puisque rien ne justifie, et j'ai essayé de le montrer, qu'une partie de la population s'enrichisse quand une autre, généralement au service de la première, s'appauvrit. Redistribuer par l'impôt, les prestations sociales et les services publics dignes de ce nom et pour tous. Ce qui aura, en plus de vertus morales et politiques, des retombés sur la croissance économique comme nous l'avons vu. Plus d'excuses. 

Imagination politique

Mais je pense que ce n'est qu'une étape. Le capitalisme est par nature inégalitaire lorsqu'il n'est pas régulé. La courbe historique le montre bien, les inégalités explosent après la fin des années 1970 plus fortement aux Etats-Unis et au Royaume-uni à cause de la politique néolibérale instaurée par Reagan et Thatcher. Mais les gouvernements actuels, notamment en France, semblent aveugles à de telles évidences, en dérégulant le droit du travail, en supprimant l'ISF ou en réduisant les budgets des prestations sociales.

De plus, l'automatisation et l'algorithmie sont en passe de remplacer certains des métiers les plus pénibles comme certains des plus intellectuels et ils vont conduire inéluctablement à une réduction du temps de travail nécessaire pour une production équivalente ou supérieure. Mais nous n'avons toujours pas trouvé de modèle économique, social et environnemental pour faire de ce fait une bonne nouvelle pour tous. Nous ne savons pas comment passer d'une civilisation productive, salariale, consumériste et inégalitaire à celle du temps libéré pour tous qu'A. Gorz appelait de ces voeux : « une civilisation qui, tout en garantissant à tous une autonomie et une sécurité existentielles croissantes, élimine progressivement les consommations pléthoriques, source de manque de temps, de nuisances, de gaspillages (...) au profit d’une vie plus conviviale et libre ». 

Il faut trouver des modèles alternatifs, et certains ne nous ont pas attendus pour prouver qu'ils marchent. Il faut s'intéresser au projet politique des communs qui institue de nouvelle formes productives et démocratiques viables, plus ou moins proches de l'Etat selon les versions, dont Wikipedia, Linux ou la gestion de l'eau à Naples sont des exemples marquants. Les entreprises de l'ESS, les SCOP, les SCIC, et toutes les formes de coopératives sont beaucoup plus égalitaires pour leurs membres, socialement positives et économiquement pérennes : elles représentent 11 % du PIB, 10,5 % des emplois en France et ces chiffres sont en croissance. Le cas des villes rebelles espagnoles, dont Barcelone, ou encore la Cooperativa Intergral Catalana doivent nous inspirer. Il faut redorer le blason, et grossir les bourses, du tissu associatif - culturel, artistique et sportif - qui est la chair sociale de ce pays. Il faut encourager les expériences de revenus de base qui se multiplient en France ainsi que prendre au sérieux les recherches de B. Friot sur le salariat ou des Économistes atterrées sur la monnaie. Toutes ces expériences ont en commun de penser la production, le temps libéré, et l'activité politique dans un tout cohérent, englobant une communauté, ses membres, et son environnement. « Pareil étoffement du tissu social relativisera l’importance du revenu monétaire. En restreignant la sphère de l’économie marchande, il permettra un arbitrage permanent entre travail rémunéré et activités sans but monétaire, entre niveau de consommation et degré d’autonomie, entre "avoir" et "être" » nous dit Monsieur Gorz. 

Bref, l'avenir est plein de possibles déjà là. Pour aller plus loin, il suffit (doux euphémisme) qu’on sorte des carcans du «  réalisme » économique qui ne repose plus que sur un système toujours plus fragile, mais toujours aussi destructeur pour notre planète et injuste pour nos sociétés. Tout commence par une prise de conscience massive de l'impact économique, politique et social des inégalités économiques, politiques et sociales. C'est à cette tâche qu'a essayé de contribuer modestement cet article.

 

 

 

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