A l'Orient et de retour

Le mois d'octobre, Antoine Perraud a publié un entretien sur le poète syrien Adonis, nous donnant du même coup l'opportunité de revenir à des articles antérieurs sur ce poète, passés ensuite aux archives de Mediapart. On peut y trouver par exemple un article, renvoyant à une lettre d'Adonis datant de juin 2011, il y a donc un peu plus de deux ans, où le poète exilé écrit publiquement au président syrien toujours en charge, Bachar Al Assad. 

Le mois d'octobre, Antoine Perraud a publié un entretien sur le poète syrien Adonis, nous donnant du même coup l'opportunité de revenir à des articles antérieurs sur ce poète, passés ensuite aux archives de Mediapart. On peut y trouver par exemple un article, renvoyant à une lettre d'Adonis datant de juin 2011, il y a donc un peu plus de deux ans, où le poète exilé écrit publiquement au président syrien toujours en charge, Bachar Al Assad. 

Le texte intégral de la lettre que le poète adresse au chef de l'état syrien, environ trois mois après le soulèvement populaire, a été publiée originairement en arabe sur le journal libanais As-Safir. Dans les médias français, les allusions à cette lettre sont nombreuses, mais du texte lui-même dans son intégralité, je n'ai pas trouvé de trace, seulement quelques rares extraits qui en neutralisent la portée d'ensemble. 

 

Je ne suis pas en mesure de savoir si Adonis s'adresserait aujourd'hui avec les mêmes mots au président syrien ni comment les Syriens conçoivent aujourd'hui la portée de ce texte, la situation syrienne à l'heure de sa publication était très différente de celle d'aujourd'hui, une horrible guerre a ravagé ce pays et elle dure encore, tant de gens sont morts, ont quitté leurs maisons, leurs villes. Mais cette dure réalité ne doit pas nous faire perdre de vue à la fois le futur et les fondements mêmes de ce qu'on a essayé de détruire en Syrie, sa civilisation plurimillénaire. 

La publication de ce texte* maintenant n'a d'autre visée donc, que de mettre à disposition du lecteur l'intégralité d'un document dont la valeur est historique en tant que témoignage, et esthétique pour sa portée littéraire, donc dépassant par là même la contingence historique, y compris dans son contenu. Parce qu'on y retrouve le fil d'une réflexion construite pour durer, des questions fondamentales et universelles sur ce qu'est une civilisation.  

Une petit indice que ce texte restera c'est que, malgré que la traduction française ne figure pratiquement pas sur internet, l'expression "le peuple qui a inventé l'alphabet" y est assez récurrente, surtout dans les écrits récents. Le point fort de ce texte est à mon avis celui-là, non seulement nous parler de la langue, mais repérer le noeud où se joue le transculturel, ce qui permet d'aller au-delà de la particularité linguistique, parce que l'alphabet a été une invention définitive de la civilisation de cette aire culturelle, et parce que la civilisation est évolution en soi et au-delà de l'aire qu'elle recouvre. 

Adonis revient sur cette invention dans une émission récente, sur France Culture**, mais cette fois en exposant par un raccourci qui ne sied qu'aux poètes, - tellement là il y faut de vue elliptique pour concentrer en peu de mots un aussi vaste pan d'imaginaire transculturel - entre l'étymologie des noms de villes du Moyen Orient, et les mythes grecs, en particulier celui d'Europe, dont on connaît généralement la première partie, mais dont la deuxième en fait, mène à la question des migrations de l'alphabet phénicien dans l'aire méditerranéenne. 

Une lettre toujours actuelle donc mais surtout un programme, adressé non seulement à la Syrie en tant que nation, mais aussi à toute l'aire civilisationnelle arabophone ainsi qu'aux autres civilisations humaines entre lesquelles se tisse depuis plusieurs millénaires un dialogue incessant de création collective. 

 

 

 

* La version présentée est une traduction de l'italien, le texte est donc déjà passé par deux traductions. Que son auteur pardonne les inévitables entorses au texte d'origine, s'il y a des corrections à y apporter elles seront effectuées. Le site de Rouge Midi en avait déjà publié une traduction, le seul ayant à ma connaissance publié l'intégralité du texte. Le site présente une courte introduction expliquant le contexte de publication ainsi qu'une interprétation des raisons qui entourent cette lettre de silence. 

Nous sommes décidément emportés par le flux des événements. Le discours que Vladimir Poutine a fait au Sénat américain, publié en anglais dans le New York Times, a subi le même sort. C'est certes moins grave, son texte n'étant pas celui d'un poète. Et puis c'est plus facile de passer de l'anglais au français, que de l'arabe aux autres langues. De toute façon y ont remédié, encore une fois, les petites mains des blogueurs. Au plus fort de notre crise civilisationnelle - et là je m'adresse à l'Europe - gageons encore sur un internet mondialisé qui sauvera peut-être la mise !

 

 ** Adonis revient sur la langue arabe dans la rubrique hebdomadaire sur France Culture "Tire ta langue" d'Antoine Perraud, épisode du dimanche 10 novembre, "Les lumières impénitentes d'Adonis", vers la fin de l'entretien, 20e minute.

 

 

 

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"Ecoutez le peuple qui inventa l'alphabet"

 

Lettre du poète Adonis à M. Al Assad

 

 

 

Monsieur le Président Bashar Al Assad,

 

personne ne croit, ce ne serait pas réaliste, que la démocratie puisse se réaliser en Syrie immédiatement après la chute de l'actuel régime. Mais en comparaison, il est incroyable et irréaliste que la violence systématique pour rétablir l'ordre continue en Syrie, et c'est ça le problème : d'une part, en Syrie, la démocratie ne peut naître si ce n'est dans le contexte de conditions et de principes inviolables. Mais il faut en constituer les fondations, depuis le début, maintenant et non pas demain. D'autre part, sans la démocratie il y aura seulement l'arriération jusqu'au saut dans le vide.

 

Il est superflu de dire que les arabes, politiquement, dans leur histoire récente comme dans l'ancienne, n'ont pas connu la démocratie. Elle est étrangère à leur patrimoine culturel. Ceci ne signifie pas qu'il soit impossible d'y travailler pour la fonder, un tel travail courageux a pris naissance depuis l'aube de l'indépendance. Cela signifie, par contre, qu'elle est une oeuvre qui requiert des conditions politiques fondamentales. La première de ces conditions est le passage de la société, politico-culturelle, du "temps du ciel, collectif et divin" au "temps terrestre, individuel et humain", autrement dit : une totale séparation entre ce qui est religieux, et ce qui est politique, social et culturel. Pour cela ont lutté, depuis les premiers siècles de la fondation de l'Etat arabe islamique jusqu'à aujourd'hui, beaucoup de penseurs qui non seulement ont failli, mais ont aussi été brimés, tués et accusés d'apostasie.

 

La religion institutionnelle a été celle qui a gagné, et continue encore de gagner. Mélanger le religieux et le politique est encore aux fondations de la conception et de la pratique, dans la vie arabo-islamique. C'est le principe par lequel l'homme est assassiné légalement : parfois comme pensée, parfois physiquement, à cause de l'interprétation du Texte. Comment peut naître une démocratie dans un climat qui ne tient pas compte de la liberté individuelle, refusant l'autre, le différent, le tuant ou l'accusant d'apostasie, et ne voit pas la vie, la culture et la civilisation de l'homme sinon à travers le miroir déformant de sa lecture du Texte, qui est, comme nous savons, plurielle ? Fondamentalement il n'y a pas de démocratie dans la religion, au sens communément établi dans le contexte culturel greco-occidental. La religion est par nature l'appartenance au ciel, la terre est soudée au ciel, comme les hommes aux Textes.

 

 

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Fonder une démocratie présuppose donc la totale séparation de ce qui est religieux d'une part, et ce qui est politique, social et culturel de l'autre. Ceci est précisément ce que le parti arabe socialiste Baath n'a pas fait. C'est même le contraire, il a endossé les vieux habits : il a dominé l'arène du vieux "jeu" et gouverné avec l'ancienne mentalité. Ainsi dans la praxis il s'est transformé dans un parti semi- "raciste" pour tout ce qui concerne les ethnies arabes, spécialement les kurdes. Tous les experts s'accordent pour dire que l'expérience idéologique du parti dans la vie arabe a failli sur tous les fronts, et a failli aussi son modèle communiste. Le parti arabe socialiste Baath est partie prenante de cette faillite. Il n'est pas parvenu à maintenir le contrôle sur la Syrie avec la force de l'idéologie mais avec une main de fer. Mais l'expérience historique confirme que la main qui a été stable, ne peut assurer la domination si ce n'est pour une brève période et ne peut offrir au peuple que le démembrement et l'arriération au-delà de l'humiliation de la dignité humaine. 

 

Monsieur le Président, le parti n'a rien fondé qui puisse être considéré comme nouveau et important, dans aucun secteur, au contraire, il est dans la pratique et sur le plan culturel un parti traditionnel, réactionnaire et dans beaucoup de cas religieux, particulièrement dans l'instruction. Il n'a donné aucune importance à l'homme en tant que tel, au-delà de ses appartenances. Il n'a pas construit une seule institution qui soit une modèle de savoir. Il a été une sorte d'association "religieuse" : il a entravé le développement d'une culture libre urbaine, laminé la moralité des hommes, évaluant la culture sur la base de la fidélité et considérant comme ennemis ses ennemis.

 

Le défaut des autorités du parti consiste à s'être approprié d'un contexte vieux tout en en confirmant les logiques et les méthodes. Elles se sont insérées dans un Texte politique et religieux qui pouvait seulement phagocyter celui qui y entre. C'est ainsi que s'est produite la culture des faveurs, de l'exclusion, des accusations, au-delà de la culture tribale, confessionnelle, de clan. Le parti a fait tout cela avec un seul objectif : détenir le pouvoir. Il était intéressé plus au pouvoir qu'à la construction d'une société nouvelle, une culture nouvelle, un homme nouveau. Ainsi son pouvoir s'est transformé en un pouvoir réactionnaire qui ne requiert pas une révolution pour l'abattre parce qu'il porte en soi l'origine de sa chute. 

 

Personne ne met en doute que revendiquer la démocratie n'implique pas nécessairement que celui qui s'en revendique soit vraiment démocratique. La démocratie se réalise seulement par deux facteurs : appartenir en tant que citoyen à la société en tant qu'unité indivisible, avant d'appartenir à une religion ou à une ethnie ; reconnaître l'autre, le différent en tant qu'il est, tout autant que moi, membre de cette société, avec les mêmes droits que les miens. Il est exact que la pensée oriente, mais elle ne doit pas gouverner. C'est pour cela que la pensée de l'opposition doit être tout aussi claire.

 

Lorsque l'opposition, ou une partie d'elle, revendique en Syrie la chute du régime, elle aura à expliciter ses objectifs pour l'après régime. Mais quelle est l'opposition aujourd'hui ? Il y a des "voix", des penseurs, des écrivains, des artistes, des intellectuels, des jeunes, qui ont des points de vue et des aspirations nobles et justes, mais qui ne sont pas réunies autour d'un document qui éclaircisse leurs objectifs. Une voix qui ne se concrétise reste une voix mais elle n'entre pas nécessairement dans le tissu pratique de la réalité, elle reste ou bien en dessous ou bien au-dessus. 

 

Monsieur le Président, le défi auquel vous devez faire face est double. Premièrement, que vous exerciez votre activité aujourd'hui en tant que président d'un peuple et non pas d'un parti. Il est nécessaire, en tant que président élu, de préparer le terrain pour l'alternance de gouvernement sur la base d'élections libres. Deuxièmement : observer la situation syrienne avec une perspective qui aille au-delà des limites de la sécurité et qui comprenne que la permanence du parti comme guide ne convainc plus la majorité des syriens. Ainsi la question n'est plus celle de la sauvegarde du régime, mais la question est sauver la Syrie, peuple et terre. Autrement, ce sera le parti, le premier à contribuer non seulement à sa propre destruction mais aussi à celle de la Syrie tout entière. 

 

Monsieur le Président, la Syrie a besoin aujourd'hui plus que jamais d'inventer pour les arabes un abécédaire politique pour compléter ce qu'elle avait inventé dans le passé dans beaucoup de domaines. Un tel abécédaire s'érige sur le refus de l'identification entre patrie et parti, entre leader et peuple. Cette identification est le propre des seuls tyrans. Le calife Omar ne l'avait pas pratiquée et l'imam Ali non plus. Vous êtes maintenant invité à démanteler cette identification entre Syrie et parti arabe socialiste al-Baath. La Syrie est plus vaste, plus riche, plus grande pour être résumée dans ce parti ou tout autre. Vous êtes invité, donc, humainement et civilement, à être du côté de la Syrie, non pas du côté du parti. L'expérience confirme sa totale faillite. L'arrogance est inutile. La force ou la violence serviront uniquement à confirmer le contraire. Les prisons peuvent contenir les individus mais ne peuvent contenir les peuples. Les prisons politiques indiquent seulement la faillite. Au contraire, le parti dans sa gestion du pouvoir dans toute cette période a endommagé beaucoup l'identité culturelle syrienne. Elle a privilégié l'appartenance à la race et à la religion plutôt que à la langue et à la culture, tout en fondant ainsi une culture à une seule dimension, produite par une société à une seule dimension. Une culture rétrécie, nostalgique, reposant sur la contre-opposition : accuser le différent de trahison et apostasie, le refuser. Un panarabisme qui a pris la place de la théologie.

 

Monsieur le Président, une révision radicale est nécessaire, même si le parti parvenait à arrêter la révolution. Sans cela, il sera lui-même un élément fondamental dans l'effondrement total : pousser la Syrie vers une longue guerre civile qui pourrait être plus dangereuse que ce qui est arrivé en Iraq, parce qu'elle amènerait à un démembrement de cette terre singulière appelée Syrie. Elle poussera par conséquent tous ses habitants, inventeurs de l'alphabet, à errer tout du long de latitudes d'une terre, qui promet seulement des chevaux d'anges, qui volent avec les ailes des sept cieux.

 

 

Adonis

 

 

(traduit depuis le texte d'origine en langue arabe via sa traduction italienne, parue sur le quotidien en ligne La Repubblica, 6.07.2011, "Lettera a Assad : "ascolti il popolo che invento' l'alfabeto" " )

http://ricerca.repubblica.it/repubblica/archivio/repubblica/2011/07/06/lettera-assad.html

 

 

 

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L'article de la Rédaction de Mediapart, dans lequel on trouve celui de Tewfiq Akem "Vu des médias arabes. De drôles d'intellectuels arabes…" :

http://www.mediapart.fr/journal/international/130711/vu-des-medias-arabes-de-droles-dintellectuels-arabes?onglet=full

 

Le lien de Rouge Midi ici :

http://www.rougemidi.org/spip.php?article5996 

 

Les vidéos d'Adonis :

http://www.youtube.com/watch?v=KWDZYm-8dC4#t=25

http://www.youtube.com/watch?v=S5NmgRamg64  

 

Le lien à l'émission d'Antoine Perraud sur Adonis du 10 novembre 2013 :

http://www.franceculture.fr/emission-tire-ta-langue-les-lumieres-impenitentes-d-adonis-2013-11-10

 

Première image : inscription en langue arabe écrite dans l'alphabet nabatéen (4er s. après J.-C.) :

http://emmanuel.guyetand.free.fr/Oeil_du_marin/HEGRA/ECRITURES_HIST_ALPHAB_ARAB.htm

Deuxième image : écriture phénicienne :

http://www.cliolamuse.com/spip.php?article266

Troisième image : écriture ougaritique :

http://aleph2at.free.fr/index.php?art=1135

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