Boualem Sansal et les « contrebandiers de l’histoire » - par Youcef Benzatat

Tapirus terrestris Tapirus terrestris

Par Youcef Benzatat / Le 28 octobre 2017

Dans une interview publiée sur le quotidien El Watan du 26 octobre 2017, Boualem Sansal répond à son tour, après Yasmina Khadra et Kamel Daoud, à l’offensive intellectuelle de Rachid Boudjedra dans son dernier livre, dans lequel il a qualifié ces trois écrivains de « contrebandiers de l’histoire ». L’initiative était louable, de la part de ce quotidien, de faire réagir Boualem Sansal devant cet affront, qui aurait pu amorcer l’ouverture d’un véritable débat d’idées sur la place de l’écrivain, sur les enjeux de la littérature, sur le sens de la production de la pensée, son utilité et son rôle dans l’édification et la consolidation du système de signes qui structurent la conscience collective et qui lui permettent de s’arrimer à la contemporanéité du monde.

Ni l’écrivain, ni le journaliste qui a réalisé l’interview n’ont répondu présent au rendez-vous de l’histoire fixé par le doyen de la littérature algérienne, Rachid Boudjedra. Aussi bien l’orientation des questions du journaliste que les réponses apportées par Boualam Sansal n’ont à aucun moment donné l’impression d’aller dans le sens de la recherche de l’ouverture de ce débat, si nécessaire pourtant pour les enjeux que l’offensive de Boudjedra semblait ouvrir.

Rien d’étonnant devant le clivage de certains hommes de culture en réseaux que structurent des intérêts régionalistes, identitaires, claniques et autres connivences, parfois même d’ordre pécuniers. Boualam Sansal, apparemment dépourvu d’arguments, se contenta de mimer Daoud et Khadra dans leurs convulsions de querelles de chiffonniers en une réaction violente, sans avoir pu opposer d’arguments intellectuels dignes du statut d’écrivains dont ils se prévalent. Daoud menaçant de poser plainte contre Boudjedra et Khadra d’égrener ses succès commerciaux internationaux, le tout enrobé par une accusation de jalousie désespérée que Rachid Boudjedra aurait du mal à contenir devant le succès international de ses compatriotes écrivains !

Pour leur défense, ces « contrebandiers de l’histoire » semblent user de cette même rhétorique chaque fois qu’ils se retrouvent face à cette situation. Ils considèrent généralement inutile d’ouvrir un débat sincère et pragmatique avec leurs compatriotes qui ne partagent pas leurs stratégies discursives, sous ce prétexte, qu’ils sont animés de jalousie pour leur réussite sous d’autres aires culturelles. En somme, le degré zéro de la pensée. Pourtant, ces mêmes « jaloux » éprouvent tant de fierté et d’orgueil contenu de savoir que des compatriotes connaissent des succès significatifs dans d’autres domaines - dont la recherche scientifique dans les plus prestigieuses universités du monde. S’agit-il donc d’une jalousie « sélective », pour reprendre une expression chère à l’un d’entre eux, qui en a fait un alibi pour se dédouaner de la responsabilité d’éprouver publiquement sa douleur face à la souffrance du peuple palestinien, devant l’injustice qu’il subit face à la passivité et la complicité de ceux-là mêmes qui lui ont ouvert les portes de son relatif succès ! Paradoxale jalousie sélective, tout de même !

A cet argument compulsif de la jalousie sélective, qui exprime plus une fuite en avant qu’un véritable fond de justification, s’ajoute cet autre cliché véhiculé massivement et sournoisement par leurs hôtes, qui leur tapissent les lits de la luxure du succès et de la visibilité à outrance, pour arriver à leur propre but. Etouffer toute expression pragmatique - non alignée dirait-on dans une autre époque - qui serait l’émanation d’authentiques intellectuels, artistes, écrivains ou politiques indépendants qui résistent aux embrigadements et proposent d’autres systèmes de représentation et d’action de la conscience collective. A ce propos, Boualem Sansal balaie d’un revers de la main la possibilité de l’existence de cette Algérie vivante, qui résiste à tous les vents qui viendraient alimenter comme un effet de boule de neige sa fin du monde 2084.

A la question : « Vous êtes un écrivain clivant et qui déchaîne les passions ; avec Kamel Daoud, vous êtes les deux écrivains algériens les plus attaqués par certains cercles 'médiatico-intellectuels' algérois... Cela révèle quoi de notre époque ? » - une question qui contient au préalable sa propre réponse déjà -, Boualem Sansal ne fait que confirmer sa mauvaise foi et son caractère autiste en déployant grossièrement ce cliché sournois de ses mécènes faussaires : « A mon avis, ça tient à l’atonie politique et culturelle du pays. Ce pays est à mourir d’ennui, il ne se passe rien, tout est fermé, gelé, éteint, ça sent le deuil. Sur le plan culturel, l’Algérie est bonne dernière dans le classement mondial. Elle a deux, trois pauvres écrivains et que fait-elle, elle veut les faire taire. Kamel Daoud et moi serions clivants ? Pas du tout, les médiatico-intellectuels dont vous parlez voient des crimes de lèse-majesté là où il y a tout banalement des opinions différentes. Ils sont encore dans la culture FLN version Messaâdia, les constantes nationales, l’unanimisme, la pensée unique, le respect de la ligne. ».

Devant cette assertion sans fondements pour quiconque connait la société algérienne et le bouillonnement culturel qu’elle exprime sur les réseaux sociaux et les productions culturelles singulières, censurées des deux côtés de la Méditerranée, par des procédés inquisitoires très sophistiqués contre leur visibilité, on est amené à transposer la question sur le terrain même sur lequel Sansal aurait acquis la reconnaissance de son opinion singulière, émancipée de tout « unanimisme », de « pensée unique » et de « respect de la ligne ». A y regarder de près, on constate que les mécènes faussaires - qui sont à l’origine de sa consécration et la visibilité outrancière dont il bénéficie avec Kamel Daoud - ce sont ceux-là mêmes qui sont à la manœuvre dans la définition de la ligne de partage entre l’unanimisme de la colonisation positive et du devoir d’ingérence humanitaire comme alibi pour piller les richesses des peuples sans défense, et le reste de l’élite intellectuelle qui résiste à cette dérive totalitaire de l’Occident impérialiste, dont elle se démarque sans bruit, à défaut de visibilité. C’est ce qui fait que le borgne peut jubiler en se pavanant en roi au pays des aveugles.

De toute évidence, pour exister, chaque système doit se protéger par des lignes, mais ici comme ailleurs, les lignes sont constamment transgressées par de véritables intellectuels indépendants qui produisent l’essentiel de la pensée humaniste universelle. Une chose est certaine : aucun penseur de cette noble élite occidentale n’a à ce jour adhéré ou soutenu ces écrivains « clivants ». Et nous sommes également en droit, chez nous, de formuler notre rejet des stratégies discursives de ces écrivains clivants sans pour autant faire partie de ces soi-disant « médiatico-intellectuels » qui obéiraient au doigt et à l’œil à ce système de pouvoir archaïque. Quand bien même cette catégorie d’intellectuels organiques existe réellement et leurs nuisances si nocives. Mais de là à mettre tout le monde dans le même sac, dénote une mauvaise foi qui est la traduction de leur propre malaise de se retrouver piégés dans la même situation dans l’aire culturelle où ils étaient censés se réfugier pour échapper à leur condition. C’est cette situation dans laquelle ils se retrouvent piégés qui les pousse de plus en plus vers une fuite en avant sans horizon. Allant jusqu’à rabâcher les clichés les plus éculés dans le lexique d’intimidation et de tentative de déstabilisation des militants qui s’opposent à cette propension à la réanimalisation de l’humanité entière par l’Occident impérialiste. En atteste la réponse de Boualem Sansal à la question du journaliste du quotidien El Watan : « Pourquoi, dès qu’un écrivain algérien est salué par la critique en Occident, il est vite «crucifié» en Algérie ? » : « Il est possible qu’ils espèrent quelque reconnaissance pour hauts faits d’armes. Attraper un traître ou un contrebandier, c’est la gloire. » Un cliché assez répandu en Occident pour neutraliser toute pensée alternative à la dérive de l’impérialisme envahissant, destructeur des valeurs humanistes. Un cliché qui renvoie une image naïve du militant politique ou intellectuel qui combat ce système, le dépeignant comme un militant romantique, idéaliste, utopique, voire populiste - comme c’est le cas pour Jean Luc Mélenchon en France - pour le discréditer devant l’opinion publique.

Comment ne pas s’offusquer et s’indigner devant la dérive et l’égarement de ces deux écrivains, victimes du piège de la carotte tendue de la consécration ! Il ne se passe pas un jour sans qu’ils ne soient convoqués à s’exprimer sur les médias de l’empire, depuis leur consécration en tant que marionnettes-alibi au déni du crime colonial et du refoulé sur sa poursuite aujourd’hui sous sa forme néocoloniale. L’empire, c’est la mondialisation des groupes financiers, militaires et diplomatiques qui prennent en otage l’émancipation des peuples du Sud, voire également ceux du Nord, victimes à leur tour d'être privés de décider de leur destin par le truchement d’une démocratie de façade malmenée par ces mêmes groupes hégémoniques.

La dernière sortie médiatique de Kamel Daoud fut sur le magazine Le Point, dans un texte intitulé : « Kamel Daoud – Le postcolonial m’étouffe », sous-titré : « Le discours de repentance de l’Occident est sclérosant. Il faut se libérer des explications postcoloniales et penser au-delà de la victimisation. ». De tendance centre-droit, où sévit le sinistre Bernard Henri Levy, Le Point touche environ 4,5 millions d'euros par an de subventions de l’Etat français, auxquelles s'ajoutent des aides financières allouées par le ministère de la Culture et de la Communication. Plus qu’un magazine d’information, on dirait plutôt un organe de propagande au service de son mécénat. A ce niveau d’instrumentalisation de la pensée d’un écrivain piégé par la consécration, on ne prête plus attention aux aberrations qu’il exprime, ce qui importe c’est l’effet du discours et les mots clefs qui y sont déployés. Daoud confond postcolonial et néocolonial. Une confusion à laquelle la rédaction ne prête même pas attention, pourvu que le message passe au commun des lecteurs, qui ne sont pas forcément des érudits en philosophie et qui n’ont certainement pas lu La condition postmoderne ou Le différend de François Lyotard (le philosophe, pas le politique) !

La condition dans laquelle ces deux écrivains semblent piégés a eu un effet destructeur sur leur capacité de discernement et de création littéraire, au point que leur expression est vidée de toute forme d’humour. L'humour est la politesse du désespoir...  ce dicton, un des plus beaux de la langue française, porte en lui la grande leçon freudienne sur l'humour, cette forme de ténacité inébranlable face à l'adversité. L'humour trouve son origine dans le surmoi et celui-ci trouve à son tour son origine dans l'instance parentale, telle est la thèse freudienne. La fonction de l'humour est la dédramatisation où le surmoi se tourne vers le moi et le console de la perte de l'objet aimé. Chez nos deux écrivains tout se passe comme si cette dimension du surmoi était absente, au profit exclusif de sa dimension agressive et persécutrice. L'Algérie et les Algériens sont dépeints sans sympathie, parfois presque avec obscénité, comme pour mieux signifier le rejet haineux de ce pays. Il n'y a pas cet humour si particulier aux Algériens leur permettant de rire des situations les plus tragiques et absurdes et qui les grandit dans la douleur, montrant ainsi qu'ils sont capables de prendre de la distance par rapport à leur propre malheur. Au contraire de cela, leurs expressions semblent surtout figées dans une position de repli mélancolique chargé de reproches.

Outre à plonger dans la déprime, l'absence d'humour peut se révéler fâcheuse, devenir une posture : bien que dépourvus de ce précieux carburant, leurs textes rencontrent beaucoup de succès et même une certaine consécration ; le revers de la médaille étant que les médias de l’empire les recherchent surtout pour ça, que ces écrivains finissent par se complaire à cette place d'éternels dépressifs, fâchés avec leur pays d'origine et pratiquement l'ensemble de sa population, captifs du rôle de fustigeurs de tares au détriment de la réalité des Algériens qui, comme tous les peuples du monde sont pourvus de toutes les qualités des êtres humains, y compris celles leur permettant de survivre, avec entêtement et opiniâtreté, à l'injustice, l'obscurantisme religieux ou la misère.

 

 

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