Guinée : l’impact des stratégies de promotion de l’abandon des MGF

Depuis plus d’une trentaine d’années, des efforts multiples et diverses ont été entrepris avec une multiplicité d’approches et de stratégies, des centaines d’intervenants nationaux et étrangers et des financements importants pour réduire la prévalence de l’excision en Guinée. En dépit de ces efforts, l’excision n’a pas reculé en Guinée et serait même, selon les données disponibles, en progression.

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Pr Alpha Amadou Bano Barry (Sociologue) Enseignant-Chercheur . Auteur de « Les violences collectives en Afrique: le cas guinéen  » Crédit photos: page facebook Pr Alpha Amadou Bano Barry (Sociologue) Enseignant-Chercheur . Auteur de « Les violences collectives en Afrique: le cas guinéen » Crédit photos: page facebook
Depuis plus d’une trentaine d’années, des efforts multiples et diverses ont été entrepris avec une multiplicité d’approches et de stratégies, des centaines d’intervenants nationaux et étrangers et des financements importants pour réduire la prévalence de l’excision en Guinée. En dépit de ces efforts, l’excision n’a pas reculé en Guinée et serait même, selon les données disponibles, en progression. Comment expliquer l’échec de ses stratégies et de ses actions à atteindre les objectifs visés ?

En dépit de cette diversité des stratégies menées et de la non réduction de la prévalence de l’excision, est-il possible de déterminer pour les principales stratégies menées des éléments de leur pertinence, de leur efficacité, de leur efficience et de leur impact ?

Ces questions sont au centre de la présente recherche qui est une évaluation qui a utilisé, dans la collecte des données, une abondante recherche documentaire (données administratives et données secondaires) et quelques entretiens avec les acteurs de la promotion de l’abandon de l’excision qui ont permis de déterminer les zones d’enquête (préfectures, communes urbaines/rurales, quartiers/secteurs), les intervenants dans ces zones, les stratégies menées, les périodes et la durée de ces interventions.

Le second instrument utilisé a été le questionnaire qui a permis d’interroger 1 980 personnes sur 2 497 ciblées dans l’échantillon de départ. Sur les 1 980 sondés, 142, 4 sont des médecins, 18 sont des infirmiers, 68 sont des sages-femmes, 43 sont des agents techniques de santé et 9 ont déclaré qu’ils sont des agents de santé sans aucune précision sur leurs niveaux de qualification. L’enquête a aussi rencontré 39 des exciseuses dites « traditionnelles ».

Sur les 1 980 sondés, 197 sont des leaders communautaires (imams, muezzins, chefs coutumiers, etc.). 113 de ces leaders communautaires ont été interrogés en milieu rural et 84 en milieu urbain.

Les enquêtés ciblés et rencontrés habitent onze communes (sept urbaines et quinze rurales) de Guinée (Ratoma, Matoto, Forécariah, Télimélé, Mamou, Labé, Pita, Kouroussa, Kankan, Guéckédou, Kissidougou et N’Zérékoré). A l’intérieur de ces communes, les sondés ont été tirés dans quarante six quartiers et/ou districts et auprès de 105 secteurs et/ou villages. 58% des personnes interrogées habitent en milieu rural et 42% le milieu urbain. Une soixantaine d’entretiens individuels ont été réalisés et trois entretiens de groupe.

Après la collecte, le traitement et l’analyse des données deux catégories d’informations apparaissent. La première porte sur les effets des stratégies de promotion sur la perception et l’opinion des sondés et la seconde sur l’impact réel et perçu de ces stratégies.

Sur le premier aspect, il est possible de conclure que certaines opinions voulues et défendues par les stratégies se sont installées. Il s’agit de la déconstruction du lien entre la religion et l’excision. Les données collectées indiquent que sept sondés sur dix savent que la religion, en particulier celle musulmane ne commande pas l’excision.

Cette opinion installée ne doit exclure les leaders religieux parmi les acteurs sur lesquels il faut travailler, car ils sont considérés par tous les intervenants comme des acteurs qui pèsent et encouragent plutôt, même s’ils disent le contraire lors des entretiens, la pratique de l’excision.

L’autre opinion installée est le fait d’approuver à 83% les différents messages de promotion de l’abandon de l’excision. Cette forte approbation cache de légères différences entre ceux qui habitent en milieu urbain et en milieu rural.

Lorsqu’on regarde l’opinion des populations rencontrées sur les stratégies développées dans le pays, il apparaît que la sensibilisation n’est pas désignée comme la plus appropriée. Elle ne recueille un avis favorable que d’1% des personnes rencontrées.

L’utilisation des SMS et les réseaux sociaux est récente et n’a pas touché beaucoup de personnes. Pourtant et en dépit des difficultés de leurs manipulations qui exigent savoir et compétences en langue française, les SMS et les réseaux sociaux apparaissent comme une stratégie qui pourrait être efficace, pertinente et durable dans la promotion de l’abandon de l’excision dans certaines circonstances surtout avec les jeunes.

La même situation de faible exposition est observable au travers de la tenue des tables-rondes et à des foras. En dépit d’une telle situation, les populations rencontrées apprécient le fait d’avoir le droit de prendre la parole dans ces lieux d’échanges.

Les rites alternatifs sont désignés comme la première stratégie appropriée pour assurer la promotion de l’abandon de l’excision. Ce score des rites initiatiques découle du choix élevé des sondés qui vivent en milieu rural et surtout en région forestière (Guéckédou, Kissidougou, N’Zérékoré).

Les visites à domicile et le dialogue de générations sont aussi fortement souhaités par les habitants en milieu rural. A l’inverse, les déclarations d’abandon et les tables-rondes sont considérées inappropriées. Les supports éducatifs sont l’unique stratégie qui apparait comme durable selon les sondés. Malheureusement, cette stratégie reste encore très marginale sur le terrain.

La reconversion des exciseuses est aussi l’une des plus vieilles stratégies utilisées en Guinée et est très connue par les sondés, en raison de sa forte médiatisation. Néanmoins, les personnes rencontrées (citoyens, personnel de santé et exciseuses) s’entendent pour dire qu’après les « dépôts de couteaux », les exciseuses sont remplacées par des membres de leurs familles et surtout par les agents de santé. Ce remplacement par les agents de santé encourage plutôt la pratique par la réduction des risques sanitaires.

L’identification et la protection des filles sont appréciées par ceux qui habitent en milieu rural. Cependant, les personnes rencontrées sont conscientes de la difficulté pour les filles protégées de rester définitivement non excisées en raison des moqueries de l’entourage et des personnes au courant de cette identification et du rejet de l’entourage.

Dans tous les cas, cette stratégie risque d’être difficile de mettre en œuvre en raison de certaines contraintes comme la véracité des déclarations des ONG et la surveillance des filles. En tout état de cause, il est difficile de se substituer aux familles dans leurs responsabilités de parents qui ont l’obligation de protéger leurs filles contre les violences.

On peut inscrire la pénalisation de l’excision dans le même registre avec toutefois une différence certaine : l’existence d’organes de contrôle et de sanctions contre les déviances.

Certaines de ces stratégies ont été rencontrées d’avantage dans certaines zones que dans d’autres, dans certaines préfectures que dans d’autres.

Enfin et à titre illustratif, on peut dire que les visites à domicile et les tables rondes semblent avoir été surtout développées davantage en milieu rural qu’en milieu urbain. Les rites alternatifs ne l’ont été qu’en milieu rural et les déclarations publiques d’abandon de l’excision l’ont été surtout, mais pas exclusivement, en milieu rural. L’identification des filles non excisées, pour assurer leur protection, et les affiches l’ont été surtout en milieu urbain.

Les préfectures de Kankan, Labé, Télimélé, Kouroussa, Guéckédou et Kissidougou semblent être celles dans lesquelles il y a eu plus de pluralité de stratégies développées. C’est aussi dans ces préfectures que la participation des populations a semblé être la plus significative, surtout pour celles qui vivent en milieu rural.

Après trente ans de promotion d’abandon de l’excision, on peut noter des modifications dans le comportement des populations. Il n’est pas possible d’attribuer ces modifications à une stratégie en particulier, sauf celles en rapport aux opinions qu’on peut rattacher, en grande partie, aux campagnes d’IEC.

La prévalence de l’excision reste encore forte, mais il y a des frémissements qui suggèrent une tendance à la baisse qui avait été ressentie dans les EDS de 2005 et 2012 et qui se confirment par la présente étude avec une prévalence de 96% des mères rencontrées et de 40% des filles de ces mêmes femmes. Certes, plusieurs mères disent attendre la disponibilité de la fille (les vacances scolaires), l’âge des filles et les moyens pour faire face à l’excision. Mais il est fort probable que la proportion de la dernière génération des filles soit moins importante que celle des mères.

Les changements les plus significatifs sont observables sur le lieu, l’âge, le nombre, le type, l’âge de l’excision et les acteurs qui interviennent dans le processus de l’excision. L’excision est passée de la « brousse » avec des exciseuses traditionnelles vers les structures de santé. Alors qu’il n’y avait que 18% des mères qui avaient été excisées dans une structure sanitaire (on pourrait dire dans les 15 années de l’indépendance de la Guinée), c’est le cas de 31% des aînés, de 34% des cadettes et à 42% pour les benjamines.

L’autre tendance qui se dessine sur le lieu de l’excision est le fait de transporter l’excision dans le domicile des parents ou dans celui de l’exciseuse en milieu rural. Le fait de transformer le domicile de l’exciseuse en un lieu double d’excision et de convalescence perpétue la tradition de la case de l’excision des anciens temps avec l’exciseuse « opératrice sanitaire » de l’acte et « gardienne de la tradition et de la diffusion initiatique » comme dans les temps anciens.

Cette médicalisation de l’excision est un gain dans la santé, mais ne protège pas totalement les excisées de complications sanitaire juste après l’acte. 90 familles (54 en milieu rural et 36 en milieu rural) ont indiqué avoir constaté des complications sanitaires sur leurs filles dès après l’excision.

L’âge de l’excision glisse et se fait autour de 7 à 10 ans et entre 10 et 13 ans pour la très grande majorité. A partir de 13 ans, l’intensité baisse sérieusement et devient rare au-delà de 16 ans, sauf dans la région forestière où l’excision est aussi initiatique. Les variations entre milieu urbain et celui rural est faible, à l’exception de l’excision après 16 ans qui ne concerne que le milieu rural.

Il apparaît aussi que les grandes masses de filles qui déambulent dans les rues dans leurs tenues particulières est invisibles, car l’excision s’individualise en milieu urbain même si elle reste encore collective en milieu rural.

Les modifications les plus tangibles des campagnes de promotion de l’abandon de l’excision se remarquent surtout sur le type d’excision. Alors que le type dominant du temps des mères était « d’enlever des chaires de la zone vaginale » avec 70% des mères rencontrées, cette proportion descend à 61% chez les aînés avant de se situer à 41% chez la benjamine.

Le fait « d’entailler » qui concernait 28% des mères est passé à 43% pour les aînés des filles à 54% pour les benjamines. A l’époque des mères, personne ne faisait « semblant » et très peu procédait à la « fermeture du vagin ». Le « faire semblant » progresse lentement chez les filles en zone rurale passant de 1% à 2% et un peu plus rapidement en zone urbaine passant de 1% à 5%.

Même s’il est impossible d’attribuer cette situation aux campagnes de promotion de l’abandon de l’excision, on constate aussi le recul du père comme contributeur financier principal de l’excision qui laisse la place à son épouse.

On peut aussi constater des effets des différentes campagnes de promotion de l’abandon de l’excision sur la personne qui prend la décision sur le type d’excision pratiqué sur les filles. Si du temps des mères rencontrées, la décision venait d’abord de leur mère avec des pères qui ne venaient qu’en quatrième position, bien après les homonymes, les grands-mères, les tantes paternelles et les exciseuses, on se rend compte qu’avec les filles de ces femmes la mère reste toujours une actrice majeure, mais le père reprend de l’importance et se positionne juste derrière son épouse.

Le père et la mère n’apparaissent pas comme ceux qui accompagnent les filles dans les structures sanitaires. Dans cette tâche, les « tantes paternelles » et les « homonymes sont les plus actives et précèdent les mères.

Cependant, il existe une tendance qui refait surface dans les communautés peulhs et malinkés de revenir à l’infibulation. Ce souhait est inquiétant et pourrait découler des problèmes dans la gestion de la sexualité des adolescents, mais aussi l’effet de nouvelles orientations religieuses. Si cette seconde hypothèse, la Guinée devrait s’inquiéter.

Les impacts les plus significatifs sont dans le domaine des indicateurs de processus (le nombre de personnes mobilisées, informées et/ou sensibilisées, le nombre d’ateliers, etc.). Les progrès sont réels dans la formation et l’outillage théorique et pratique des acteurs de l’excision (personnel de santé et exciseuses, religieux, auxiliaire de justice, journalistes et autres acteurs). Cependant, ces acteurs n’ont pas encore joué suffisamment leur rôle dans l’impact sur l’abandon de l’excision. On peut même dire que les effets boomerang sont importants chez certains acteurs comme le personnel de santé avec la forte médicalisation de l’excision.

Enfin, les campagnes de promotion de l’abandon de l’excision ont permis d’asseoir des opinions, mais pas encore des attitudes et des comportements attendus : la baisse significative de la prévalence de l’excision. Il reste donc le gros du chantier, celui d’opérer « l’ensemble des changements significatifs et durables dans la vie et l’environnement des personnes et des groupes ayant un lien de causalité direct ou indirect avec les projets menés ».

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