MACRONIQUE EN COVID #5

La fin du monde, c’est tous les jours, il n’y a qu’a écouter la radio, regarder la télé, naviguer les réseaux sociaux, survoler les océans furieux de l’Internet. Aujourd’hui est un beau jour pour mourir.

Cette expression est un précipité valeureux d’une posture philosophique incompréhensible pour un occidental que j’ai entendue il y a longtemps de la bouche de Chayton, un Hopi, étudiant en sociologie à UCLA, militant de la cause des indiens Navajo et Hopi dans le territoire des Fours corners Utah, Colorado, Arizona Nouveau Mexique. J’en ai fait mon salut au jour, mon mantra, la seule concession que j’aie jamais faite à la spiritualité. Quelque part en moi, s’ouvre alors une petite faille, par laquelle passe un rai de lumière, vibrant comme une note tenue, aujourd’hui peut-être, ou alors demain.

Hier, j’ai vu que l’humanité croît au rythme de 80 millions d’individus par an. Ce nombre, c’est le solde des naissances, 150 millions, et des morts toutes causes 61 millions, soit 2,7 naissances par seconde dans le monde. Pendant que 250 millions d’êtres humains naissaient, 60% de la faune sauvage disparaissait en quatre décennies.

J’ai rêvé que la Terre allait se désaxer, se mettre à tourner comme un ballon de rugby dans le cosmos, à cause des obèses. Trop lourde, l’humanité qui grossit comme un cochon qu’on engraisse. Imaginez, les savants calculent l’augmentation de la température, le changement du climat, la hauteur des mers et des océans. J’écris la fenêtre ouverte à cause de la chaleur 15° Celsius. Si, si ! Les mêmes ont-ils jamais pensé que les humains, le cerveau lavé bien proprement par les multinationales, vont grossir indéfiniment, jusqu’à peser tellement lourd, que la planète en sera déséquilibrée ? La croissance, c’est ça que ça veut dire. C’est pas vers le haut que ça fonctionne, mais latéralement ! Bientôt il faudra bousiller encore plus d’espèces animales, arracher encore plus d’arbres, pour faire de la place aux bibendums ! C’est Michelin qui va être content !

La fin du monde c’est tous les jours. Voyez, ce monde qui réagit à l’injonction consumériste. Sous le prétexte de se gaver à Noël et au Jour de l’an, à Pâques ou à la Trinité, à l’heure d’une naissance ou celle d’une mort, parce que le reste du temps on bouffe des lasagnes surgelées importées d’Italie. C’est à se demander si le confinement n’est pas conçu pour créer de la frustration. Je les regarde, lâchés dans les boutiques, complètement ivres d’achat quand ils en ont le pouvoir, pour faire des cadeaux, dont la plupart seront revendus 

La fin du monde, c’est tous les jours, la chaleur, 15° C, un 22 décembre, ça fout la trouille. Voyez comme on grimpe quatre à quatre l’escalier vers l’échafaud. Les plus pressés prenant l’ascenseur. Rassurez-vous, il n’y aura pas une goutte de sang. Quand le ballon ovale commencera sa course déséquilibrée dans l’espace, on sera expulsés comme dans un vulgaire accident de la route.

Être heureux, c'est toujours être heureux malgré tout, disait Sophocle. C’est sûr. Après tout qu’est-ce qui est bien ? J’entends, ici et là qu’un vent de mieux se lève, parce que l’année maudite s’achève. Comme si l’année qui s’annonce devait ne pas être pire. L’optimisme de la volonté de consommer, bétonner, polluer, continuera de s’opposer -au pessimisme de la raison, protéger la planète.

Les indiens, ceux qui ont connu les déportations les plus massives au début du XIXe s., déplacés à l’Ouest du Mississippi, à l’époque ou Tocqueville prenait des notes, comme ceux qui vivent dans les réserves de l’Ouest américain, ou dans les états du Nord et au Canada, loin de disparaître se sont multipliés. Ils consomment et grossissent, comme tout le monde.

Je n’ai pas revu Chayton. Mais je me souviens de son sourire, dents parfaites, quand il a planté en moi la graine aujourd’hui est un beau jour pour mourir, je ne pourrais jamais lui dire combien je regrette que l’obsession de la croissance et de la consommation délirante ont renversé le sens de cette belle sentence. 

Oui, Tocqueville a cherché à connaître les indiens, bien qu’il n’y ait consacré que quelques semaines d’un périple trop court. Mais en fin observateur, il a eu la vision et l’intuition de ce qui advenait. C’est pourquoi je le cite :  On n’avait jamais vu, parmi les nations, un développement si prodigieux, ni une destruction si rapide … 

Il parlait des indiens, je parle de l’humanité tout entière.

Serge Malik

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