MACRONIQUE EN COVID #2

Vieillir et continuer à vivre dans cette atmosphère délétère sous le gouvernement d’un virus. Tellement de femmes et d’hommes, dans le monde des humains, se sentent stigmatisés du fait de leur âge.

On les dit seniors ou ok boomers, plus jamais vieux, comme on parle de mal ou de non voyant au lieu d’aveugle et la litanie des autres mots, transformés pour les besoins du marketing de consommation ou politique. Ces gens, ces vieux, perçoivent leur âge comme un mal qu’on leur fait, comme une accélération de la pente qui les précipite, d’abord vers la sénilité puis vers la mort. Ils n’ont rien fait pour ça, sauf vivre, passer les jours et les années dans la machine à fabriquer de l’hier, du passé. Les vieux, sages entre les sages, sont devenus des vieux cons, vieillis sous le harnais, qui ont épuisé leurs forces aux travaux ingrats ou aux bullshit jobs, aussi à la mode en ce moment que les cropped tops des jeunes filles en fleur dans les antagonismes médiatiques. C’est vrai que beaucoup de vieux sont des cons, et qu’on aurait du mal à trouver des sages parmi les abrutis vieillis par macération dans le jus de télé-réalité, le racisme ordinaire et l’individualisme.
Mais aussi dans l’utilisation dévoyée des réseaux sociaux, l’accomplissement d’une liberté matérialisée par LE camping-car, les habitudes débilitantes les croisières en bateaux-hlm et les treks au Maroc ou en Thaïlande à prix Groupon. N’empêche, qu’est-ce que c’est que la vieillesse, sinon l’accumulation d’années de jeunesse ? C’est une lapalissade, mais il y a du jeune dans le vieux, il en est même plein, d’une jeunesse accomplie, enfin achevée, ses doutes et ses incertitudes dissoutes par le temps qui a passé. La vieillesse est une prépa à la grande école de la finitude, qui n’a pas de contingence temporelle, on peut la faire en cinq, dix, vingt ou quarante ans, ça dépend à quel âge on s’inscrit et à quel âge on en sort. Cette prépa, sert à ne pas rater le moment ultime, celui ou on laisse le monde, conscient de ce qu’on y a vécu, celui ou on libère l’espace et le temps qu’on occupait, parfois insensible à la consistance de l’un comme de l’autre. Finir. Ce n’est ni un objectif, ni un projet, nulle ambition n’est nécessaire pour y parvenir sauf à vouloir le faire en beauté, (voir plus haut), c’est un but cependant, celui de la nature et de la biologie, qui dégradent les organismes, tous, pour mieux en générer de tous neufs. Vieillir ce n’est pas grandir, ni avoir, posséder, grossir en masse corporelle ou en biens accumulés, en capital. C’est rapetisser, se débarrasser du poids devenu trop lourd à porter de ses excès de chair et de son trop-plein de biens. Être, enfin, plutôt qu’avoir.
Le pouvoir d’être plutôt que celui de posséder.
Concentrer ces forces sur l’esprit plutôt que sur le corps et continuer d’aimer et de se passionner, cultiver sa curiosité, cette capacité inusable à s’émerveiller. « Tu parles d’il y a quarante ans ! » Interjettent mes jeunes - qui se sentent dans leur trentaine, déjà vieillissants -, quand je rapporte une chose entendue ou vue. Je me marre, parce qu’il y a seulement cinq ou dix ans, c’est à dire hier, c’est devenu quarante ans. Ils me reçoivent comme le vieux que je me refuse à admettre comme ma réalité. Ils ont raison, bien entendu : je suis vieux. Mais ils ne savent pas que la vieillesse ne se ressent pas. Ce n’est pas une douleur, ni un regret. Ce n’est rien, la vieillesse que la perception que les autres ont de vous en vous regardant. Le chagrin, s’il en faut, c’est la montée en puissance du jeunisme un mot qui commence comme jeunesse et finit comme nazisme. Le jeunisme est une défense.
On considère comme obsolète, moisi, inaudible, tout ce qui vient du vieux. Pas du plus vieux, l’aîné qui pèse son poids de conviction, non, c’est du vieux qu’il s’agit. Quel jeune considère aujourd’hui la parole d’un vieux comme celle d’un sage ? Je croise beaucoup de vieux cons, mais pas moins de jeunes imbéciles qui finiront cons, tout frétillants qu’ils sont encore, d’ambition et d’orgueil, calmés seulement par la peur d’un virus chinois qui en veut à leur mode de vie, à leurs bars et leurs lieux de rassemblement, ces clusters de solitude qui émettent le bruit de la fête dans l’odeur de bière et l’ambiance de happy hour qui n’ont de joyeux que le nom. Ce virus qui questionne la problématique du genre, est-ce le Covid ou la Covid ? Qui, à part un commentateur zélé de radio-télé dit « la Covid » ? Il questionne aussi la perception que l’on a des événements, passés au filtre des réseaux sociaux et des ruines de media de vieux d’il y a quarante ans que sont télés et radios, sans parler de la presse papier.

Retraite © Serge Malik Retraite © Serge Malik

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