MACRONIQUE EN COVID #12

En ce dimanche de novembre, les grandes marées envoient un vent balèze qui fout la trouille aux nuages. Regarde-les se carapater, dis-je à ma camarade de promenade interdite (la promenade, pas elle). J’ai failli faire demi-tour, agressé par la piqûre de la pluie oblique, froide, coupante, décourageante.

Mais la force de l’habitude … on se dit que ça va passer … direction Nord Est … par la rue Louis Blanc vers le boulevard de la Villette notre but, le bois de Vincennes en passant par la place de la Nation.
Sur le large terre-plein central du boulevard, presque personne, pas de marché, pas de foule. Les chibanis n’occupent pas les bancs, une petite nettoyeuse bruyante qui sent fort le gasoil s’occupe de pousser les feuilles mortes d’un bord à l’autre.
Le temps se calme, le ciel s’ouvre, l’humeur de novembre se fait douce, les gens du coin ne portent pas de masque.
Devant le cimetière du Père-Lachaise, nous renonçons au bois. Le cimetière que nous connaissons par cœur, est ouvert, nous invite à la promenade. C’est aussi bien que le bois, et moins loin. Sur le mur, une longue frise de métal noir gravée porte les noms des victimes parisiennes de l’assassinat de masse de 14/18. A raison de 672 noms par plaque et 152 plaques le nombre de parisiens morts dans la boucherie, s’élève à 102 415.
Pas un seul nom africain ou nord-africain. Devant ce lieu de conservation, situé au milieu d’un quartier où cohabitent aujourd’hui beaucoup de parisiens venus du monde entier, et parmi eux, sans doute une majorité de maghrébins et d’africains, on se demande si, au début du XXème siècle il n’y en avait pas un seul.
Ils étaient près de deux cent mille à être venus mourir dans la boue française. Importés de leurs villages, puisqu’aucun n’était parisien, ils s’appelaient Ouédraogo, Traore, Ouattara, Belkacem ou Harbi, mais aucun monument aux morts ne recense leurs noms.
Paris devrait être le lieu capital de la reconnaissance que la France doit à ces morts pour la patrie (de leurs bourreaux), dont le souvenir n’est matérialisé nulle part.
Quelques plaques de plus pour compenser la honteuse carence, la marque d’une indifférence dégueulasse aux peuples que la France a martyrisés et n’a jamais reconnus comme des égaux en citoyenneté et en héroïsme (c’est le mot approprié pour désigner les pauvres gars que la politique et l’industrie ont sacrifié à leur obscène folie meurtrière). Le long du mur, à droite de l’entrée du cimetière, là où personne ne va, c’est la campagne. Une étroite allée de terre flanquée d’un bref trottoir de pavés disjoints chemine entre des tombes imposantes, des caveaux, des tombeaux entre lesquels de simples dalles dévorées de mousse semblent abandonnées. On trébuche sur les racines noueuses des arbres et des arbustes qui affleurent sous la terre du chemin.
Plus loin, une pierre entièrement recouverte de fleurs et de plantes, au-dessus de laquelle des arceaux métalliques soutiennent une toile de plastique transparente. Une serre.
Nous faisons, hors saison, la montée du mur, cette marche rituelle que les anciens communards entreprenaient dans les dernières décennies du 19e s., à la fin du mois de mai.

On a du mal à imaginer la fosse béante au pied du mur, les canons face aux 147 communards capturés dans le cimetière par les versaillais, l’exécution … Le mur des fédérés ou le Triomphe de l’ordre, par le peintre communard Ernest Picq, dit Pichio, en rend compte.
Pas loin, dans la montée à gauche comme il se doit, des tombes de communistes résistants artistes, écrivains et poètes, de Waldeck Rochet à Paul Eluard et Aragon en passant par Ambroise Croizat, Pierre Semart, Jacques Duclos, Edmonde Charles Roux et bien d’autres.
A quelques pas, un large espace consacré à la mémoire des morts de la Shoah, que l’on traverse comme on fait d’une bourrasque, tête baissée. Plus loin, une petite allée descend entre des tombes très simples dont l’une est une dalle verdie d’une mousse dense, sur laquelle on a posé de petites fleurs colorées. Elle est sertie d’un ornement de métal. Au milieu, de petits cailloux blancs forment le nom KHADY DEMBA.
Un nom africain, celui d’un parisien.

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