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Billet de blog 22 août 2022

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SOLUTIONS

Le président de la fédération nationale des salles de cinéma, en français la FNSC parle à la radio, il raconte la baisse de fréquentation du cinéma. A cause du Covid et de la mauvaise qualité des scénarii, dit-il. Puis il invoque les nouvelles manières de consommer de l’image.

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J’étais déjà inquiet, entendant Maxime Le Forestier, conclure également à la radio, le même matin, une Nuit avec Brassens. Il disait que dans cinquante ans, plus personne ne comprendrait les mots du poète sétois.

La solution, au sens chimique, de tout ce qu’on a connu par les nouvelles manières de consommer, est inéluctable.

Reste alors à chercher, et si possible à trouver, des solutions, au sens de la résolution des problèmes. Non pas nécessairement de préserver ou conserver ce qui tend à disparaître, mais inventer, créer, ces éléments qui forment des univers mentaux, des imaginations, des modes de penser, des manières de faire, qui ne soient pas assimilables au concept délétère de consommation.

De nouveaux mots, concepts, idées, pensées, au lieu de ces objets de consommation que sont devenus les images de Truffaut ou de Pasolini, de Bergmann ou Kusturica, la poésie sombre d’Isidore Ducasse ou celle de Rimbaud, les phrases ciselées de Brassens, Nougaro, Barbara, les rythmes, les textures de Bashung et Taha, laissés à l’initiative des nouveaux sauvages.

Les nouveaux sauvages pianotent à longueur de journée pour trouver un endroit ou boire une bière pas chère, commander des yaourts à un dark store parce qu’il faut absolument le bouffer dans dix minutes, pas une de plus. Les mêmes, ont commandé 3 fois dans la même journée des trucs en dix minutes, font la queue pendant 45’ pour acheter un falafel, rue des Rosiers, ou un poke rue Lamartine.

Les nouveaux sauvages, partout, y compris à la radio ou à la télé, dans les journaux papier ou sur les réseaux sociaux, massacrent leur langue maternelle. Aucun respect pour la matrice !

On pourrait penser qu’avilissant leurs idées en méprisant les mots qui les expriment, ils inventent une autre façon de parler. Mais non. Point d’argot, juste un décapage du vocabulaire, un strip-tease de la grammaire, un viol de la syntaxe.

On coupe on taille, on ne dit plus, on expire, vite fait une onomatopée, que l’autre, faute de la comprendre, interprétera comme il peut.

Inventer, profilant un hypothétique passant d’un potentiel, espérance ironique d’une rencontre, créer, sans prétention, comme çà, plutôt que d’abattre la forêt des connaissances plantée de longue date, d’espèces faites pour durer, peaufinées à l’école, à coup de méchante ignorance, d’indifférence.

Maxime Le Forestier a certainement raison. Écoutant une conversation, entre Breton, Reverdy et Ponge, à la radio évidemment, je me dis que, déjà, la langue française est à son crépuscule :

Pierre Reverdy, pour quila poésie a toujours été vitale ; une œuvre c’est le lieu de rendez-vous que le poète donne aux autres hommes, le seul où il vaille la peine d’aller le trouver.

Francis PongeLes choses n’acceptent pas de rester sages comme des images. Quand j’aurai dit qu’un rosier ressemble à un coq de combat je n’aurai pourtant pas exprimé ce qui est plus important que cette analogie : la qualité différentielle de l’un et de l’autre.

André BretonPlutôt que d’émouvoir, je crois en effet que le rôle du poète est d’exalter ce qu’il nomme. Musset ou Heine ou Laforgue ont eu l’intention d’émouvoir. Ils nous ont émus à une échelle très vaste mais ne nous émeuvent plus. Ce qui me parait être le secret de la poésie c’est la faculté, départie à bien peu, de transmuer une réalité sensible en la portant tout d’abord à cette sorte d’incandescence qui permet de la faire virer dans une catégorie supérieure. Je crois qu’il suffit pour cela de grandes réserves d’amour. In Rencontres et témoignages - La poésie - Par André Parinaud

Là, ça parlait poésie, une langue très largement étrangère aujourd’hui.

La vernaculaire, comme la véhiculaire, ne sont plus travaillées par les artisans du verbe que furent Beckett, Jarry, Audiard, et Coluche, Desproges et Devos.

Puiser dans les profondeurs plutôt que de se complaire aux éclats de la lyre, disait Reverdy, n’est pas à l’ordre du jour. Allons-nous regarder se dissoudre la langue comme on regarde fondre les glaciers, brûler les forêts, bouillir les océans ?

En vertu de l’affirmation du philosophe François Recanati, selon laquelle un langage est un système de signes doué de sens, s’ils n’avaient pas de sens ils ne seraient pas des signes, espérons que ce que nous prenons pour une entreprise de destruction, serait de construction.

Ceux qui auront fait l’expérience de la notion caverneuse de destruction créatrice y trouveront certainement leur compte.

Illustration 1
Un singe en hiver © Serge Malik

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