Ma chronique #72

Le réveil matin, France Inter, la flemme de changer de fréquence, la voix tonitruante de Demorand annonçant un débat de l’obscène Dominique Seux avec le déférent Thomas Piketty, devrais-je écrire, contre ? Non, avec convient mieux. Le terme débat, étant spolié de son sens par l’habitus de la connivence, sur cette chaîne.

A quelques minutes de cet échange, qui résonne comme un rire sarcastique entre les murs d’une pièce vide, l’arrogante vocifération du Monsieur Loyal (?) de la chaîne nationale, vient haranguer les auditeurs, citant les noms d’une bande de footeux qui vont s’exprimer sur la Coupe d’Europe laquelle commence ce soir, au lieu de l’année dernière.

On mentionne Askolovitch qui viendra passer une tête, c’est dire à quel point parler foot vous met en valeur, vous confère une aura de sachant pleine de crédit.

Il ne s’agit pas de critiquer le foot, ni les joueurs de foot, dont on perçoit de plus en plus souvent, que ce qu’ils possèdent comme génie dans les pieds ne vient pas de la lune, mais de leur cerveau.

Certains bien plus futés que les thuriféraires qui s’apprêtent à entourer Demorand.  Soudain, un cri de vache blessée, Nicolas jouit en direct, essoufflé par l’énumération de ces partenaires de la prochaine séquence.La cuisine. La radio y est calée sur France Culture. Guillaume Erner y cause tranquillement avec François Sureau, d’un autre Guillaume, Apollinaire. Le ton de la conversation. C’est ce que ne connaît plus l’autre chaîne, où on braille, congratule, exulte, comme sur n’importe quelle chaîne privée.

Les libertés publiques, dont Sureau s’indigne qu’elles disparaissent, ces libertés fondamentales, fongibles dans l’idée tenue au-dessus de leur tête, comme le fusil du soldat traversant une rivière, que c’est pour garantir le peuple contre le terrorisme ou le Covid 19, qu’on les réduit. Liberté et égalité, l’une ne va pas sans l’autre, car la seule liberté est celle dans laquelle les individus sont égaux en toutes choses parmi lesquelles le Droit.

Sureau se marre de constater que la seule liberté que nous avons recouvrée le 19 mai dernier, c’est la liberté du Spritz.

La bouffonnerie de nos dirigeants n’a nul besoin de cent mots, dans la bouche de Sureau, c’est une expression sans mots, une boutade, qui donne la mesure exacte de ce qui nous gouverne.

Apollinaire donc, aimait les avions, Lou, Madeleine Pagès et Marie Laurencin. Le poète, sur son lit de mort, dans un appartement du boulevard Saint Germain, entendant les cris de manifestants passant sous ses fenêtres crier des anathèmes dans lesquels il reconnaissait son prénom, Guillaume, demandait, que me veulent-ils ? d’une voix affaiblie par la grippe espagnole, en train de le tuer.

Les manifestants fustigeaient le prussien, pas le poète, le sût-il jamais ?

Apollinaire, sujet du livre de François Sureau, premier d’une série, Ma vie avec ..., chez Gallimard, où il est dit que le poète, aimait les formes nouvelles, sans limites, à une époque où la figure est encore omniprésente, indépassable, Guillaume est cubiste. On devine dans l’érudition contenue, du nouvel académicien, des chemins futurs, des trajets, des itinéraires, sur d’autres traces, comme celles de Max Jacob ou Juan Gris, et le boulevard Picasso, bien sûr.

La liberté du Spritz, Paris tout entier transformé en terrasse. Plus un seul trottoir, Paris est un territoire occupé, par Heineken et Aperol, où flotte le drapeau de la république de la soif, célébrant la liberté de boire et bouffer de la merde, chère, car la liberté se paie au prix fort.

Il m’arrive de me demander comment on fera, si la fièvre d’après Covid ne retombe pas, quand les hordes reviendront, descendront de milliers d’autocars qu’on ne voit plus, sans que le trafic automobile soit devenu moindre et plus supportable, et chercheront une place en terrasse ?

Et la Seine, qui passe, sous le Pont Mirabeau, son flot nerveux, sans bateaux-mouches, que deviendra-t-elle quand les hordes ?

Chaque jour, de cette époque bientôt révolue, j’observe les gens vivre, comme s’ils se remettaient d’une guerre, d’une épidémie de typhus ou de peste, comme si, en eux, s’était creusé un vide existentiel, que seule la bière et la bouffe dégueulasse pouvaient combler.

Mais on ne peut pas leur reprocher de se comporter ainsi me rappelle mon fils. C’est normal de vouloir reprendre une vie normale, et puis il y en a plein qui se sont barrés, à la campagne, ou en province.

La libération, donc, celle du bistrot et du trottoir assiégé.

Non ! nous ne dissimulerons pas cette émotion profonde et sacrée. Il y a là des minutes qui dépassent chacune de nos pauvres vies.

Paris ! Paris outragé ! Paris brisé ! Paris martyrisé ! mais Paris libéré ! libéré par les cafetiers, libéré par les restaurateurs, avec le concours de la Maire de Paris, avec l'appui et le concours des brasseurs et alcooliers, ceux de la France éternelle.

Paraphrase, périphrase, boutade, pastiche du discours du Général, rien de méchant, en attendant l’après, le vrai, le dur, celui que nous préparent les thuriféraires de la Coupe d’Europe et du foot en général, qui regarderont le premier match, ce soir, sur l’écran géant des cabinets ministériels et de l’Élysée.

 

 

 

 

 

 

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