La récupération: «je suis venu chercher ce qu’on nous a volé»

« Tout ce qui est ici nous appartient » clame Diyabanza Mwazulu, activiste panafricaniste en subtilisant une oeuvre au Musée du Quai Branly. Récit pour mettre toute sa vigilance à ce que notre diversité ne puisse à quelque titre que ce soit, se transformer en altérité.

« Tout ce qui est ici nous appartient ».

Il parle calmement devant les poteaux funéraires de l’aire Afrique, au Musée du Quai Branly – Jacques Chirac. « 90000 pièces : 9000 du Tchad, 9000 et quelque du Nigeria, du Cameroun, 1428 du Congo… du Benin, ainsi de suite... »

Qui parle ?

Nom : Diyabanza ; prénom : Mwazulu. C’est un activiste panafricaniste, né à Kinshasa et vivant à Champigny sur Marne. « Les présidents africains sont incapables de venir récupérer ces biens. Ils demandent la permission à un voleur, à un prévaricateur ». Il vient donc s’y coller à leur place, incarnant un certain lignage politique de la RDC : « Le digne fils de Patrice Lumumba est venu récupérer ce que vous avez volé ».

Il demande même à porter l’autre prénom de son mentor, Emery. Mwazulu procède par coalescences, par progressives généralisations. Il représente son peuple, « tous les enfants de la lignée de Tumba Memba que vous avez déportés aujourd’hui vers les Antilles, les Caraïbes et les Amériques ».

Donnant à son utopie politique une ampleur messianique, il voit grand, prend volontiers de l’altitude : « J'étais dans les océans, j'étais dans les mers. Pendant cette période ô combien inhumaine et dramatique que notre peuple a traversée juste après l’esclavage…» Celui qui a pris la parole est à géométrie variable, il peut se dilater dans l’espace et dans le temps. Il se définit comme « le défenseur de l’Afrique », sans jamais perdre de vue l'objectif que tient la jeune-femme qui l’accompagne : « Vous verrez, nous dit-il, à l'entrée du musée, il y a des noms. C'est les noms des colonisateurs qui ont pillé toutes les œuvres d'art qui sont ici. »

Il sait très bien que ce n'est pas ainsi que le Musée présente ses bienfaiteurs. Mais tout à l’heure, il prendra soin de ruiner les arguments de cette farine en parlant d'eux comme « des personnes soi-disant donatrices ». Il en va de même pour les chefs de ces pillards, déballés dans le désordre : « Je suis venu récupérer ce que Valéry Giscard d'Estaing, Emmanuel Macron, Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy, François Hollande ont volé en Afrique. » Bien sûr, aucun d’eux n’était né. Mais les positions éminentes traînent à leurs basques des responsabilités lointaines ; et la loi du Talion repose toujours sur une mémoire qui s’enfonce dans les générations.

On remarquera que l’assimilation par laquelle il incarne l'Afrique outragée, est celle-là même qui lui permet de désigner les coupables. Il va en être ainsi bientôt, lorsque les gardiens, d’origine africaine eux-aussi, essaieront de l’arrêter : « Vous nous empêchez de partir ! Vous êtes les complices de tous ceux qui ont violé les femmes ! » La culpabilité de l’ennemi rejaillit sur ceux qui se rangent à leurs côtés. Mwazulu procède par amalgames : répréhensibles du point de vue de l'exactitude historique, c'est néanmoins par amalgames, autre nom possible de l'association par contiguïté s’étendant de proche en proche, que fonctionne l’identité dans les mythes. 

Il en va de même pour sa manière de restituer les événements, auxquels il fait subir de formidables ruptures d'échelle : « Nous n'étions pas là. Et ils sont passés. Ils nous ont pris ce qui nous appartient. » Comme si la colonisation n'avait consisté qu’en un vol de quelques objets d’art... « Ils ont été pillés, pendant que des femmes, des enfants étaient massacrés, tués, des hommes, des adolescents violés, torturés…»

On a le sentiment que la colonisation n’a fait ses ravages que le temps d'une absence des intéressés.

Il est fascinant de voir comment son récit aplatit l’épaisseur chronologique. Il abolit la profondeur de champ pour ramener tout à la simplicité sans perspective d’un raid qui aurait mal tourné. Les raccourcis de causes à effets sont également virtuoses : à l'en croire, le président Macron est allé avec ses sbires piller l’Afrique, profitant d’une courte distraction de Mwazulu pour commettre leurs abominations. Sa version des faits est une perle de condensation temporelle, suivant l’organisation de la mémoire propre au traitement mythique des événements. Il arrive même à transformer la France en chefferie et Paris en village. « Je suis allé à l'Élysée ! On m'a dit que c'est dans cette maison que vous avez renfermé nos biens ! dans la maison des vols que vous appelez “musée” ! »

Soudain, c’est tout le récit qui a la saveur et la dimension d'un conflit interethnique. Je peux témoigner que c’est la première fois que la colonisation est racontée de cette manière au Musée du Quai Branly. Et il n'y a pas à le regretter : Mwazulu est en train de créer du mythe en direct, au fil de l'inspiration et de la montée de son adrénaline. Si tant est que l’Afrique ne soit pas entrée dans l’Histoire[i], ce sera certainement pour mieux nous enchanter de l’univers des contes, dussent-ils retracer les pires méfaits.

« Donc aisément aujourd’hui, nous sommes décidés à venir récupérer ce qui nous appartient. » Il monte sur le podium, porte les mains vers un poteau funéraire de son peuple, les Bari, dont le territoire s’étend de la République Démocratique du Congo à l’Ouganda et au Soudan. « On ne demande jamais à un voleur ce qu’il a pris. » Empoigné par la tête, le poteau résiste, entravé comme jadis les esclaves qu’on déportait en Amérique. « Donc, c’est tellement coincé, je suis venu…» Il est inexplicable que le système d’alarme ne se déclenche pas.

Si, au Louvre, les sirènes vous assourdissent dès qu’une main s’aventure au-delà des limites de sécurité, force est de constater qu’il n’y a pas de dispositif analogue au Musée du Quai Branly... Les œuvres n'en vaudraient-elles pas la peine ? Sont-elles touchées elles aussi par quelque discrimination ? Tout se passe en effet comme si le racisme trouvait à s'illustrer jusque dans la gestion des patrimoines. Un gardien finit par l’apostropher : « Monsieur s’il vous plaît ! » L’effort musculaire et l’arrivée des premiers agents expliquent sans doute l'augmentation du volume de sa voix : « Nul n’a le droit de venir prendre ce qui appartient au peuple africain, parce que c’est notre patrimoine ! »

Pourtant, à l’image de la surdité de la législation française ou des tentatives infructueuses de la voie diplomatique, il semble qu’il n’y ait pas jusqu’au soclage des objets qui ne s’oppose au retour de ce patrimoine en Afrique. « Donc, vous voyez que je me démerde pour dévisser ça », il fait jouer le billot de bois dans son étau, appelle ses trois acolytes à la rescousse, « venez, on va partir avec à la maison ».

Enfin libéré, le poteau est brandi, « je viens chercher notre bien au Musée de Quai Branly ! »

C’est le tout début d’après-midi, lorsque les visiteurs sont rares. Il emporte son trophée simplement, sous le bras, n’en usant pas différemment que Marcel Griaule, à l’automne 1931, au Mali. Celui-ci se faisait introduire dans les autels en torchis de différents villages Bamana, dans la région de Bamako, prétextant de vouloir faire accomplir un sacrifice, et il subtilisait les « fétiches »; comment faire autrement, puisqu’il fallait compléter les collections du futur Musée de l’Homme ?

« Je suis venu le jour, pas la nuit ». C’est juste, Mwazulu ne se cache pas, alors que l’ethnologue, lui, dissimulait son larcin en l’enveloppant dans son imperméable. Encore le faisait-il par délicatesse, sachant que femmes et enfants auraient été frappés de mort, si leurs yeux s’étaient posés sur le fétiche défendu. 

Il faut insister sur le fait qu’on n’assiste pas à un vol d’œuvre d’art ; pas même à la récupération de patrimoine africain, forme inversée et intempestive de ce qu’auraient pu être les restitutions promises par la France il y a deux ans et demi. L’essentiel est que la vidéo dure le plus longtemps possible, ne serait-ce que pour prendre en flagrant délit une arrestation trop musclée. De toute façon, il n'est pas prévu de les laisser partir, lui et ses amis, mais seulement de les contenir ; un talky-walky grésille : « fermez le hall de sortie ».

Pendant plus d’une demi-heure, on va le laisser aller et venir comme un lion en cage et ressasser mot pour mot son message. Lui-même ne se fait pas d’illusion sur l’issue de l’aventure, prenant même à un moment la justice à témoin : « Que feriez-vous, vous, Monsieur le Juge, qui m'attendez là-bas dans le bureau ? »

Lorsqu’un groupe d’hommes s’avancera vers lui, il percevra le changement d’atmosphère : « Bonjour, c'est vous le délégué de l'Europe ? – Non, c'est la police ». Il est notoire que le Musée du Quai Branly est le lieu « où dialoguent les cultures ».

La voix du policier lui fera remarquer que la place de l’œuvre est au musée : « Non, sa place est en Afrique » ; que cet objet ne lui appartient pas : « ça m'appartient, la preuve : il y a là-bas un homme assis en tailleur et les mains allongées, si vous voulez je vous montre. Dans ma langue, cette position veut dire “je suis disponible pour le peuple” ; je suis disponible pour ma lignée Tumba Lemba, donc ça m'appartient, directement et aussi indirectement ». Enfin, une voix intimera l'ordre à la fille d'arrêter de filmer, saisissant l’occasion pour débiter un extrait du règlement : « Madame, la diffusion de l'image est interdite dans le musée ».

Mwazulu prendra alors sa défense, en précisant que c’est lui qu’elle filme, non pas les œuvres d’art ; c’est dire s’ils n’enfreignent pas les consignes. Le dialogue des cultures est un dialogue de sourds. 

Pourtant, à ce moment-là, il aura mené à bien son œuvre militante, prouvant que l’art africain contemporain est déjà à l’heure du numérique ; et sans doute, le musée, les services de sécurité, la police, en intervenant si tard, auront largement contribué à la réussite de son happening filmé en direct, merci pour lui. Quand, au tout dernier moment, on entendra : « Vous êtes tous interpellés », la vidéo s’échappera pour inonder la toile, où la diaspora africaine réservera immédiatement à l’initiative de Mwazulu un accueil triomphal.

On peut donc à présent suivre sans risque ses déambulations et ses revendications.

Que pourrait-il au juste ramener à la maison ? Des richesses ? « Ça a été pillé entre 1880 et 1960! Donc, sous la colonisation. L'Afrique a été dépossédée de toutes ses richesses. Pour entrer ici nous avons payé 9 € ! Avant c'était 12 € ! Faites le calcul de ce que ces œuvres d'art ont rapporté ! Des millions et des milliards ! » A qui profite le butin exorbitant des entrées – qui, de fait, ont baissé ? « Aux musées parisiens, donc, français !...»

Il élargit le champ : « ...belges, anglais, allemands… », franchit l’Atlantique, «…américains ! » Ce n’est qu’au nom des derniers bénéficiaires qu'on comprend qu’il n’est pas en train d’énumérer quelques nations vénales, mais de tracer l’orbite de tout l’Occident ennemi. Il crie à présent sa détresse à la face de ses oppresseurs : « Il y a des objets ici qui ont été vendus à un million, à 600000, vous imaginez ? Là où il n’y a plus de routes, plus d'hôpitaux ! là où il n'y a plus rien, en Afrique ! Là où, dans nos villages, tout est pillé, détruit ! alors que vous, vous vous enrichissez ! 12 € par personne! »

L’inacceptable, c’est l’indigence absolue de l’Afrique face à la richesse impudente de l'Occident, qui donne en effet de notre monde l’apparence d’une ville indienne : quelques pépites aux marbres somptueux, émergeant d'un innommable bidonville à perte de vue.

« Rendez tout ! Tout ce qui ne vous appartient pas, bande de receleurs ! » De même, aux Etats-Unis, lorsque la reconnaissance des Droits Civiques mit un terme à la ségrégation sociale, chacun ouvrit les yeux sur les conditions de vie déplorables jusqu’alors reléguées au second plan et révélant une ségrégation économique qu’il restait à combattre.

Il donne à sa culture le prix considérable que les blancs lui ont donné, un prix sonnant et trébuchant, « Restituez les œuvres et l'argent que vous avez amassés ! » Une prodigieuse valeur marchande montée en neige, mais éminemment volatile : cette monnaie n’a cours qu'en Occident. S’ils regagnaient le Congo, les « arts premiers » perdraient aussitôt leur inestimable valeur d’échange pour se déprécier en francs CFA, desquels Mwazulu Diyabanza est un farouche détracteur. Est-il plutôt venu récupérer des œuvres d’art ?

Notre activiste parle français aussi bien que vous et moi. Voilà la réalité d’un siècle et demi de colonisation : une langue parlée par près de 200 millions de personnes. On réfléchit, on refait les calculs, la France et ses 67 millions d’habitants… En ajoutant le pécule de la francophonie, on n’arrive pas à 70 millions ! Où sont les 130 millions excédentaires ? En Afrique ! Si on est conséquent, aujourd’hui, on admettra que le français est une langue africaine, encore parlée dans le pays qui l’a autrefois colonisée. Tout – les décorums républicains, les académies, les replis identitaires – tout est là pour nous masquer l’évidence.

Encore peut-on parler sans danger la langue de l’autre, tant qu'on a l’édifice culturel adéquat pour tenir le cap. Or, il est frappant que la propagande chrétienne affleure çà et là dans le discours de Mwazulu. « C’est le symbole, dit-il, de mon corps et de ma tribu », faisant du poteau qu’il emporte une nouvelle incarnation christique. La colonisation est souvent d'abord religieuse, inaugurant une altération culturelle que l'armée et l'administration viennent ensuite parachever. Car le poteau qu'il vient d'arracher à l'Occident était originellement tout, sauf un symbole : il assurait la continuité territoriale et ancestrale avec son peuple.

Pire : en en parlant comme des œuvres d’art, Mwazulu ne semble plus disposer que des mots de l’autre, pour accueillir ce qu’il a perdu et dont il ne sait plus le nom. Les termes de symbole et d’art prouvent qu’il regarde essentiellement sa culture avec les yeux de ceux qui l’ont colonisé. Pourtant, ce n’est pas de « l’art africain » que la France a emporté pendant la colonisation ; au mieux, c’est à ce qui subsiste du tsunami colonial, qu’au nom du marché, les pays occidentaux ont tardivement conféré le statut d’œuvres d’art et continuent de faire fructifier dans leurs collections.

Il semble l’admettre, dans un instant de lucidité : « Qui vous a donné la permission de voler notre patrimoine intellectuel, spirituel, culturel et moral ? Nos ancêtres l'ont imaginé, réfléchi intelligemment pour produire ces œuvres. Vous l'avez souillé pour faire des millions et des milliards ».

Si Mwazulu repartait avec son butin, qu’en ferait-il désormais ? Lui construirait-il lui aussi des musées ? Ses ancêtres ne faisaient pas de musées.

Décidément, ça ne peut pas être de l’art africain, cette invention des blancs, qu’il est venu récupérer, mais sa culture. « L’Eglise catholique a menti, qui a dit que c’était de la sorcellerie – de la sorcellerie qui rapporte 12 € ! » Il faudrait en effet pouvoir repartir de la « sorcellerie ». Mais désormais, la seule chose qui pourrait regagner le sol natal, ce n’est pas sa culture, c’en sont les décombres, quelques objets définitivement privés de leur valeur d’usage, donnant la mesure de l’ethnocide que l’Afrique a subi.

Plutôt donc que des richesses ou des œuvres d’art, sans doute ce que cherche à rapatrier Mwazulu est sa dignité perdue.

C’est ce que revendique le mouvement UDC, dont il est le porte parole. Absolument non violent, il le proclame : « Au nom de l’Unité, la Dignité et le Courage, ça rentre à la maison ! ». C’est évident lorsque les agents viennent finalement vers lui, « Attends, attends, mon frère ». Il sait qu'avec eux certains arguments sont efficaces : « Tous ceux qui me toucheront, surtout africains, seront frappés d'aveuglement ! » Ils essaient de le ramener à la raison.

« Ce n'est pas vous maintenant qui empêchez l'Afrique de récupérer ses biens ! Vous êtes en complicité avec Macron, la France, l'Allemagne ! » La blessure coloniale entre africains et européens ressaigne de plus belle lorsqu’elle s’intériorise entre ceux qui, comme lui, se révoltent, et les agents de sécurité. « Entre le proprio et les voleurs, vous êtes dans quel camp ? »

Et soudain le miracle opère ; Mwazulu, décidément persuasif, retourne la situation et se prend à morigéner les transfuges : « Vous devez placer la dignité du peuple africain au-dessus de votre salaire et de votre emploi ! Entre l'emploi et la dignité, vous auriez dû choisir la dignité ! Parce que les négriers étaient assistés par des nègres, qui leur permettaient de faire leur travail. » 

L’action de Mwazulu est valeureuse et éminemment morale. Mais quant à redonner à l’Afrique sa souveraineté, il n’est pas au bout de ses peines : « La RDC est en train de sombrer dans un chaos indescriptible, justement parce que vous avez imposé à ces pays une guerre interminable, pour continuer à piller son sous-sol ! Pareil avec le Mali, la Côte d'Ivoire, le Congo Brazzaville, le Gabon... » Rien n’a changé depuis Montaigne : tout reste « au service de la mercadence et de la trafique »[ii].

« Dites-le à vos enfants, de génération en génération, Mwazulu Diyabanza est passé ici avec ses amis pour donner un coup d’arrêt à cette hémorragie, qui ne cesse de faire couler notre sang et nos richesses sous d'autres cieux ! » Le néocolonialisme, sur lequel on a jeté le voile pudique des indépendances, ne se joue plus entre les mêmes acteurs : au lieu des seules puissances européennes, voici que s’y ruent tous les continents. De même, le pillage a changé d’objet : en se concentrant à présent sur les ressources énergétiques et territoriales, il promet l’Afrique, après tant de génocides et un ethnocide à peu près impeccable, à la dévastation d’un écocide.

Il y a de quoi être désorienté…

Mwazulu ne doit pas être un habitué du Musée, car soudain il avoue : « La sortie, c'est où ? ». Comme quoi, il n’y a pas que le public parisien que l'architecture controuvée de Jean Nouvel égare. Je connais bien le Musée, et s’ils veulent me suivre, je peux leur indiquer la sortie…

En dépit du désastre de l’Afrique dont la rodomontade désespérée de Mwazulu témoigne, quelque chose d’intact chez lui demeure… un vrai miracle, après l’énormité du brainwashing colonial : sa prodigieuse force vitale. Il hurle à présent : « Vous oubliez les mains qui ont été coupées au Congo, les femmes qui ont été éventrées, les enfants qui ont été violés ! »

Les formes d’oppression rappelées par Mwazulu présupposent une humanité bornée aux seuls blancs. C’est de cette évidence que découle son corrélat : ceux sur lesquels l’humanité s’est recentrée, s’autorisent à commettre les plus inavouables exactions à l’encontre des peuples qui s’en voient exclus. Ce type de colonisation fut majoritairement perpétré en Afrique subsaharienne, notamment au cours de la période qui court de la traite, cet esclavage des lointains, jusqu’à la colonisation proprement dite, qui est un esclavage à domicile. Sans même ici parler des expéditions génocidaires, qui sont les expressions les plus radicales de l’expropriation et de la coercition, Mwazulu fait référence à l’effrayante colonisation ordinaire, banalisée, jouissant d’une impunité absolue, qui assujettit et exploite sans limites, de toute façon, il n’y aura pas de jugement dernier ; celle qui mutile pour améliorer les rendements du travail forcé[iii] ; qui mène ses actions répressives en allumant au cou des récalcitrants des bâtons de dynamite[iv] ; qui invente les camps de concentration et les manipulations génétiques[v] promis à un bel avenir.

Ce traitement, infligé à ceux à qui est déniée l’humanité, est de loin le plus désespéré, car il ne semble pas avoir d’autre futur que les camps d'extermination. A moins qu’on ne préfère déléguer le sale boulot à ceux des africains qui ont parfaitement intégré les méthodes coloniales, comme dissoudre celui qu’on vient d’assassiner dans de l’acide. C’est ce qui est arrivé au mentor de Mwazulu, Patrice Emery Lumumba.

Ce à quoi fait allusion Mwazulu n’aurait peut-être pas eu la même résonance, si, deux jours plus tôt, Marion Maréchal, qui tient à ce qu’on ajoute « Le Pen » à son nom, n’avait déclaré : « Je n'ai pas à m'excuser parce que je n'ai pas colonisé, je n'ai colonisé personne, je n'ai mis personne en esclavage, de la même manière que tous ces groupes politiques et tous ces militants politiques eux-mêmes n'ont jamais été colonisés ou mis en esclavage ».

Bon, elle n'a pas l’air de se soucier du Contrat Social de Rousseau, qui est sans ambiguïté là-dessus : je tombe sous le coup du pacte social conclu entre mes pères, même à titre rétrospectif. Que deviendrait la solidarité du peuple, s’il nous était loisible de nous en désolidariser au gré des convenances opportunistes ? A la place d’une mémoire, on nous tend une ardoise magique : tout s’efface à chaque instant.

L’amnésie se marie d’ailleurs à merveille avec le somnambulisme qui semble être aussi au programme.

Évidemment ça ne tient pas debout. Pour que ce soit viable, il faudrait que la marche de l’Histoire s’appuie, non sur la vérité, mais sur le refoulement érigé en système… Rien de plus efficace pour vous conduire à l'asile. Mwazulu vient donc rappeler quelque chose d'essentiel que son pays d'adoption, la France, ne veut pas entendre. Cette piqûre de rappel fait mieux que tomber à pic : elle est salvatrice. Tant que les anciennes puissances coloniales voudront biffer, ou même minimiser leur passé infamant, il faudra que Mwazullu ou quelqu’un des siens renouvelle l’esclandre.

Car il ne faut pas s’y tromper, la lobotomisation est un nouvel avatar du révisionnisme ; même l’euphémisation de l’Histoire n’est jamais qu’un révisionnisme timide.

Bien sûr, on allèguera que l’action de Mwazulu et les déclarations de la militante d’extrême droite n'ont rien à voir ; qu’elle faisait référence aux émeutes aux USA, consécutives à la mort de George Floyd, relayées en France par les vagues de l'affaire d'Adama Traoré. Mais justement : l’un et l’autre arrivent au même moment. Et tout ce qui « tombe ensemble » est, par définition, un symptôme[vi]. Le symptôme, c’est le révélateur par qui le mal pointe son nez, cette maladie tant de l’Afrique, que de l’Europe : la mémoire coloniale.

Ainsi, pour qui n’a pas d’écran magique à la place de la mémoire, les atrocités subies par les ancêtres de Mwazulu, il ne faut pas seulement en faire le « travail de mémoire » ; il faut déballer tout sur la place publique. Non pour s'auto-flageller, mais parce que c'est vrai. Nous ne pouvons pas nous en dédouaner au seul prétexte que ce n'est pas nous personnellement qui les avons perpétrées. Si ce n’est pas nous en effet, c’est tout de même bien un représentant comme nous de l’espèce humaine.

Le but n’est pas tant de se sentir coupable pour les générations qui nous ont précédés, mais de se sentir responsable au nom de notre humanité.

C’est bien encore notre humanité, méconnaissable, qui a commis ces forfaits contre-nature à la représentation desquels l’entendement implose. De même, le symptôme douloureux et criant de vérité que porte au jour Mwazulu est le nôtre. Car que veut dire un crime contre l’humanité ? Ce n’est pas seulement un crime contre mon seul prochain. Puisqu'il ne peut y avoir qu'une seule humanité rassemblée, c’est un crime contre l’humanité à laquelle j’appartiens qui attente à elle-même, donc avant tout à moi-même. Dans l’anéantissement des cultures du nouveau monde, dans la Shoah, dans l’élimination de tant d’autres peuples qui ont eu un jour la disgrâce de nous rencontrer, c'est encore et toujours ma propre humanité, à la première personne, qui subit les crimes contre l'humanité.

Mais soudain Mwazulu change de ton : « La puissance spirituelle de l’Afrique renaît ! Vous avez cru avoir vaincu. Or, la lutte ne fait que commencer ! Vous allez voir dans une dizaine d’années ce que deviendra la France ! Je suis venu mettre la France génocidaire à genoux ! » C’est incroyable : notre autre activiste ne disait pas autre chose, il y deux jours, à propos de ceux qu’elle appelle des « groupes antiracistes et indigénistes » : « ils demandent non seulement de nous mettre à genoux, mais en plus de salir la mémoire de nos ancêtres, de cracher sur notre histoire, de purger notre héritage, d'abattre nos statues ».

Tout à coup, ils sont encore unis, non plus en tant que symptôme d‘une colonisation mal liquidée et de son exigence mémorielle, mais dans l’image qu’ils donnent d’une humanité duelle.

À certaines périodes, l’humanité duelle est indiscutablement un progrès, par rapport au moment où seuls les blancs se l’octroyaient. Des populations entières entrent d’un coup dans l’espèce humaine ; mais malheureusement pas au même niveau[vii]. La lutte devient donc indispensable, celle qu’exige une ségrégation, un apartheid ou le système mis en place en Afrique du Nord.

Quelles que soient ses rigueurs, cette partition de l’humain se superpose rigoureusement à une lutte des classes et se trouve néanmoins toujours promise à un espoir ; tôt ou tard, les Martin Luther King, les Mandela, les Frantz Fanon se lèvent. Mais en l’état actuel des choses, on peut se demander si une lutte politique est la plus adéquate.

Les révoltes des Black-Panthers, qui étaient motivée aux USA, seraient totalement anachroniques en France. Il nous faut panser un passé encore à vif, plutôt qu’en prolonger les violences dans les générations. A la limite, on peut défendre avec Mwazulu une cause politique, il se montre d’ailleurs parfaitement à son aise dans la dénonciation, contre Areva, contre les survivances coloniales monétaires, contre le dépeçage des territoires tribaux lors de la conférence de Berlin.

Mais peut-être est-ce encore trop s’avancer que de parler de cause politique ; il pourrait se contenter de défendre une cause morale; car l’autodétermination et la possession de son patrimoine culturel relèvent en effet de la morale la plus élémentaire.

N’étant pas liée à une question de survie, on peut craindre que la dualité humaine dont ils perpétuent l’illusion relève d’une tout autre justification. Sans se ressembler, du moins s’assemblent-ils, rivés l’un à l’autre, par leur crispation identitaire, jusqu'à l'asphyxie ; quelque chose d’aveugle, qui s’alimente à l’envi, les soude, tels les deux revers inséparables de la même médaille : le racisme.

Celui dont la manifestation fondamentale se cristallise immanquablement sur la couleur de peau.

D’aucuns s’y engouffrent, toujours les mêmes, pour la ramener avec leur probité candide et leur peau blanche, cette obsession où ils s’enlisent, qui nous condamne peu à peu à n’être plus qu’une splendeur fanée et désormais hors-jeu..

La militante d’extrême droite ne manquait d’ailleurs pas de le rappeler : « je n'ai pas à m’excuser en tant que blanche ». Bien que ce ne soit pas si flagrant chez Mwazulu, du seul fait qu’il profère au nom de l’Afrique des menaces contre la France, il m’exclut ; il me commet à me ressaisir de manière identitaire. Tout le monde régresse de conserve. Il faut se souvenir que les civil rights ont pu progresser aux USA parce que des américains de toutes origines étaient naturellement gagnés à leur cause ; deux présidents et certains de leurs proches y ont perdu la vie.

Comme le panafricanisme au sein duquel il milite, Mwazulu se ressaisit à partir d’une réalité continentale. Il n’y a qu’un pas pour que l’un et l’autre s’identifient à une couleur sa peau.

C’est l’écueil d’un mouvement comme le Black Power ; si l’humanité est aux prises à la dualité, c’est en raison du conflit causé par des discriminations qu’une humanité surclassée fait subir à une humanité déclassée. Ce ne doit certainement pas être parce qu’elle met en avant une couleur de peau.

Par le passé, la couleur de peau a accrédité le racialisme, théorie délirante qui compartimente et hiérarchise l’humanité en autant de « races ». Mais encore aujourd’hui, c’est la couleur de peau qui ouvre une voie royale au racisme. Il faut faire en sorte de fonder les luttes sur les seuls préjudices subis, sans jamais recourir à la couleur de peau.

Ou bien il faut s’attendre à alimenter ce contre quoi on lutte. C’est le danger suprême. La couleur de peau n'explique ni ne détermine jamais une discrimination objective de l'humain. Au mieux, elle justifie et sert de faire valoir à une discrimination qui est immanquablement subjective et arbitraire. 

Il nous incombe désormais de refuser que l’humanité puisse se scinder, surtout en raison de la couleur de peau. James Baldwin, avant tout autre considération, se comptait au nombre des américains, qui, quelle que soit leur origine, ont construit ensemble l'Amérique pendant quatre siècles. Par contre, si d’aventure devait s’imposer la couleur de peau, il fallait que ce soit uniquement parce que l’Amérique blanche avait besoin d’exclure cette autre Amérique qui ne l’est pas.

Cette position, qui part d'une unité, pour admettre, à son corps défendant, des clivages contextuels dont la seule motivation ne peut qu’être raciste, pourrait être baptisée du nom de panhumanisme. Il a permis à Baldwin, né dans le Harlem de la ségrégation, de finir ses jours dans la lumière invraisemblablement réconciliée de Saint-Paul de Vence.

Dans un autre domaine, cette réconciliation est encore celle accomplie dans le jazz. On voit qu’il n’est rien, chez James Baldwin, qui amorce un mouvement comparable au Black Power, ni même, dans un autre contexte, au panafricanisme. L’écart qui se creuse entre Malcolm X et lui reproduit celui qui sépare Franz Fanon d’Edouard Glissant[viii], dont le concept équivalent de Mondialité, n’admet que la diversité.

Il faut mettre toute sa vigilance à ce que notre diversité ne puisse à quelque titre que ce soit, se transformer en altérité. Il faut laisser à l’autre la responsabilité de son racisme, s’en dégager d’emblée.

Mwazulu, comme d’autres jeunes idéologues africains, semble plus attiré par les premiers. Les seconds ont ceci d’irremplaçable que leur position, en dépit de l’Histoire, se montre plus intransigeante qu’elle sur la question du racisme. Elle est d’autant plus précieuse à une époque où ce racisme est partout en recrudescence. Car cette humanité, rassemblée par principe, est la seule qui permettra demain de réaliser historiquement une réconciliation. Telle un viatique, elle anticipe le jour où la conception d’une humanité qui n’apparaissait que blanche sera un incompréhensible souvenir ; le jour où l’humanité noire n’aura plus à s’affirmer en opposition à l’humanité blanche pour revenir à la vie ; le jour où l’idée d’humanité enveloppera enfin la totalité de l’espèce.

Après tant d’atrocités, c’est la position qui offrira à notre humanité endommagée une véritable convalescence, la seule authentique récupération dont nous avons besoin.

 

Serge Palin

[i] Allusion au discours du Président Nicolas Sarkozy, à Dakar, en juillet 2007. Cette idée, reprise à Hegel, a rendu difficile le séjour des ressortissants français en Afrique pendant quelques mois.

[ii] Montaigne, Des Coches, Essais, III, 6

[iii] Les pieds et mains coupés au Congo Belge, que les photographies d’Alice Harris ont révélés en Europe au début du XXe siècle, étaient un moyen destiné à exhorter les populations à améliorer leur rendement dans la récolte du caoutchouc.

[iv] L’affaire de Fort Crampel, connue aussi sous le nom d’affaire Toqué-Gaud, du nom des agents coloniaux meurtriers, a eu lieu en 1903, en Oubangui-Chari, sur le territoire de l’Afrique Equatoriale Française.

[v] Shark Island en Namibie, surnommée «l’île de la mort», est la création du général allemand Adrian Dietrich Lothar Von Trotha entre 1905 et 1907. Quant au trafic de cadavres, destiné à prouver « la supériorité de la race blanche», il est mis en place par le généticien Eugen Fischer, dont Josef Mengele a été l’élève et l’assistant.

[vi] «Symptôme» en grec (de syn, avec, et du verbe piptein, tomber), signifie en effet «tomber ensemble».

[vii] C’est ce que dénonce aux Etats Unis un sociologue comme W.E.B. Du Bois, lorsque l’abolition de l’esclavage met en place la ségrégation. Pour lui, il est inadmissible que la condition des américains se joue à deux niveaux, donnant le coup d’envoi à ce qui débouche un siècle plus tard sur les Civil Rights.

[viii] La trajectoire d’Edouard Glissant correspond parfaitement à ce passage d’une humanité duelle, liée dans sa jeunesse à une action politique, à cette pensée « poétique », si essentielle à notre présent, d’une humanité rassemblée dans le Tout-Monde.

La vidéo :   https://www.youtube.com/watch?v=jyjH-ZIvBDo

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