RETOUR SUR DEUX SPECTACLES VUS CET ÉTÉ EN AVIGNON-OFF

CHRONIQUES D'AVIGNON

Avant de m’embarquer mi-Juillet pour Avignon, dans la fournaise estivale et dont la température au sol avoisinait les 50 degrés, un ami, bien ou mal intentionné, me disait ceci : 

" Ne va pas au OFF d’Avignon.  C’est une véritable pétaudière.  Vilar et Benedetto, qui ont initié  le Off,  s'ils savaient que les  trois spectacles programmés en 1969, hors TNP,   feraient surgir, 50 ans plus tard, une sorte de poulailler où seraient pondus 1500  œufs  disséminés  dans le moindre petit garage, à condition qu'il soit climatisé! S'ils avaient su qu'ils allaient  couver l'irréparable,  crois-tu qu'ils ne seraient pas effrayés d'avoir pris une si noble et courageuse initiative?  Et encore! Si tous les œufs étaient dans le même panier? Passe encore! Mais non!  Il y en a pour tous les goûts! Les bons comme les mauvais! Un chat de gouttière ne retrouverait pas ses petits, perdus dans une foule considérable qui fait provision de spectacles pour toute l'année. Voilà ce qu'est devenu le OFF, cher ami! Une multitude de corps sans âme, battant tambour et sonnant des trompettes pour attirer le spectateur comme les camelots d'autrefois,  juchés haut sur leurs estrades pour vendre leurs pommades antirides . Voilà le OFF cher ami. Vas y  donc,  si le cœur t'en dit. Mais le cœur a besoin de tes jambes et s'il flanche, nul doute qu'il  ne te donnera plus la force de prendre les jambes à ton cou pour sortir de cette pétaudière! " 

Ainsi maugréait cet ami dont je peux dire ce matin, qu'il mettait tous ses œufs dans le même panier pour finalement n'en faire qu'une omelette. Alors qu'il faut  les goûter un par un " à la coque" avec de croquantes mouillettes. Car sinon,  on passe à côté de la plaque et on risque de commettre l'irréparable.

Oui! L'IRRÉPARABLE serait de passer à côté de deux spectacles exemplaires.


Le premier :

DISCOURS DE LA SERVITUDE VOLONTAIRE d’Etienne de La Boétie.

Mise en scène : Stéphane VERRUE. Interprétation : François CLAVIER


Si vous flânez en Avignon parmi les milliers d'affamés de théâtre qui courent,  du Palais des Papes aux Corps Saints, pour s'abreuver  pendant la canicule,  de mots,  de gestes, de sons et de musiques...

Ce qui est tout a fait contraire aux conseils que  l'on vous prodigue pour résister aux méfaits de la canicule...

Si donc vous hésitez à entrer dans un théâtre, ne serait-ce que pour vous rafraichir une heure sous les volutes bruyantes dispensées par le moteur d'une climatisation...

N'hésitez pas!

Entrez à 17h à la Bourse du Travail, rue Campane.

Là,  l'excellent comédien François Clavier s'empare d'un texte terriblement actuel aujourd’hui.  Écrit  par un jeune garçon d'à peine 18 ans. Féru d'histoire grecque et romaine,  ayant déjà  lu Platon, Sénèque... Tous les philosophes incontournables de ces temps anciens qu'il sollicite pour écrire son "Discours de la Servitude Volontaire".  

Et qui va nous mettre en garde..

Pire même !  Nous secouer nous autres,  hommes et femmes,  vivant cinq siècles après La Boétie, présents dans cette salle.

Nous dire enfin qu'il n'est pas possible que nous nous maintenions encore dans cet état de servitude alors qu'il a brillamment démontré dans son discours combien il est nuisible pour chacun de vivre sous la férule des Grands.

François Clavier énonce ce propos dans un état de naïveté grave et prophétique. Nous sommes littéralement en quête de ces mots rares,  extraits de la souffrance de ce jeune homme qui, longtemps avant nous, a tracé le chemin tortueux de l'humanité. Sans le savoir, ses cadets en littérature... je citerai Brecht et Nazim Hikmet … se retrouvent dans ses propos qui fortifient les prises de conscience pour les temps à venir...

Allons! Un spectacle comme celui-ci vous aide à repartir dans les villes brûlantes et asphaltées avec moins de moiteur dans la cervelle.

Pour l’instant, il n’est pas programmé au cours de la saison prochaine. Mais ce serait d’une injustice criante que de mettre ce spectacle sous l’éteignoir alors qu’il fait partie des œuvres utiles et urgentes pour aider à alimenter la clairvoyance de nos concitoyens…C’est dit !

 

Le second spectacle que je recommande :


ET LE COEUR FUME ENCORE.

Compagnie NOVA

Conception, montage et écriture: Alice Carré et Margaux Eskenazi.


Tout de suite après avoir vu ce spectacle, je suis rentré aussi  vite que j'ai pu pour me murmurer seul tout ce que je venais de revivre dans ma carapace intérieure...

Pensez! J'avais 20  ans quand le couvercle s'est refermé. Pendant 27 mois, en Algérie,  ma jeunesse s'est prise les pieds dans les Rangers et je l'ai contrainte, sous peine de subir une punition exemplaire, à frôler des cadavres, à supporter des choses abominables telles que la torture et tout ce qui s'ensuit et se fait ordinairement dans les guerres. Même dans "une Guerre sans nom”, comme l'avait titrée Bertrand Tavernier...Et au terme de cette escapade involontaire, 27 mois après, j'ai soulevé  le couvercle pour revoir ma maison et le père et la mère qui savaient ce que j'avais souffert. Mais aux autres, je n'ai rien dit, pas un mot, pas un souffle car j'avais  la honte et je l'ai cachée tout au fond de moi  avec le rire au-dessus pour qu'ils ne voient rien de mes deux années de forfaiture innocentée. Car, selon la formule officielle: “ Vous n'avez rien à vous reprocher car  vous avez servi la France..."

Et voilà que nos petits enfants parlent à notre place ! Ils nous disent: " 60 ans sans rien nous  dire,...Ça suffit, non? Il y a prescription : Puisque vous ne voulez rien dire, nous serons vos porte-voix. Les accoucheurs de votre mémoire. Comprenez que l'on en a besoin pour jalonner notre propre histoire qui commence aujourd’hui,  au même âge que le vôtre,  quand vous aviez 20 ans. "  C'est le saut habituel. Les enfants respectent le silence des pères qui en ont bavé. Mais la génération suivante ouvre respectueusement les bouches muettes et  débouche les oreilles endolories.  Le roman d'Alice Zeniter "L'art de perdre" est un  exemple très concret. 

Les interprètes de la troupe qui jouent ce spectacle événementiel ont entre 20 et 30 ans, il me semble. Oh! Je ne dis pas qu'ils font une œuvre salutaire digne de leurs grands aînés. Tel Vilar qui su rendre citoyen son Théâtre Populaire lorsque notre Pays risquait de basculer vers les franges ignominieuses...Non! Ils sont à leur place, présents dans ce théâtre boulimique d'aujourd'hui qui déplace constamment le curseur entre toutes ces pièces qui ne sont pas toutes bonnes à prendre...Mais il y a celle-ci que je vous recommande et qui ne parle pas que des appelés en Algérie, Ce sont toutes ces années de guerre,  et les ravages causés par la prégnance du colonialisme après l'indépendance de l'Algérie,  qui servent de  trame à cette chronique.  

Je vous  recommande ce beau spectacle. Comme le feraient sans doute  tous les spectateurs qui l'ont vu : Tous  debout à la fin du spectacle. Applaudissant à tout rompre...et même pour tenter de rompre les murs de l'indifférence ...

Guettez bien la programmation du Théâtre Gérard Philippe à Saint-Denis où ils sont invités en Décembre. Et j'ai ouï-dire que Jean Bellorini, nouveau directeur du TNP de Villeurbanne, allait les associer dans sa prochaine saison.

C'est dire déjà combien leur propos s'inscrit dans ce "long fleuve du Théâtre Populaire", comme l'a décrit  mon ami André Degaine,   dans son merveilleux livre "Histoire du théâtre dessinée" ...

Serge PAUTHE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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