eloge-de-la-faiblesse.gif"... trop de personnes  ne s'arrêtent qu'à cet aspect obscur, négatif de notre situation, sans en entrevoir les ouvertures. Elles ne voient que l'escargot dans la personne handicapée, ou plus généralement dans l'individu différent. Je n'arrive pas à expliquer ce phénomène étrange. Les événements que je relate ont provoqué des souffrances aiguës. Omniprésence de la solitude, séparation d'avec nos parents, douleur indescriptible : tel était notre lot quotidien. Le dimanche, jour où je quittais mes parents et mon frère, mes pleurs signalaient mon départ trois heures à l'avance. Et tandis que l'autocar nous (r)amenait au Centre, j'observais, par la fenêtre,  chaque mètre qui m'éloignait toujours plus de maman. Malgré cela, ou peut-être grâce à cela, nous nous réjouissions beaucoup, et pour peu de chose finalement. Ce contentement dominait toute notre existence et revêtait des formes différentes : joie d'exister, joie de connaître des compagnons pour affronter des difficultés, d'avoir des parents qui nous aiment (...) Au centre, les simples choses de la vie quotidienne, un sourire, un bon dessert, procuraient un sentiment de bonheur. La douceur de la vie dans sa simplicité la plus pure rappelle qu'il faut profiter d'elle envers et contre tout (...)"

 

Eloge de la faiblesse retrace un itinéraire intérieur, une sorte de conversion à la philosophie. L'auteur, handicapé de naissance, imagine recevoir la visite de Socrate en personne. Dès lors, s'en suit un échange où de proche en proche émergent des outils pour apprendre à progresser, à garder le cap et ne pas se laisser déterminer par le regard de l'autre. Peu à peu une conversion s'opère : le faible, la vulnérabilité, l'épreuve deviennent des lieux fertiles de réflexion et de liberté jusqu'à constituer une force.

 

"... Je me suis effectivement surpris à éprouver un sentiment semblable à l'égard d'un aveugle. Ce faisant, je projette sur l'individu différent toute l'angoisse, la peur, le malaise qu'engendre la dissemblance. Faute d'expérience, je ne saurais expliquer ce sentiment très complexe qui, assurément, trouve sa source d'abord en nous-mêmes."

 

Philosophe de formation, Alexandre Jollien est né en 1975 en Suisse ; il a vécu 17 ans dans une institution.

1212872-gf.jpgDans ce récit autobiographique qui apporte une fois de plus l’étonnante preuve de la capacité d’adaptation de l’être humain, le cheminement d’Alexandre Jollien qui s’interroge sur la distinction entre normal et anormal, et le sens de la dissemblance - interrogation philosophique s’il en est car la philosophie n’incarne-t-elle pas cet exigeant et continuel effort de « regarder autrement » ? -, révèle le problème que l’homme est pour lui-même, et la valeur de l’amitié sans laquelle tout espoir de rendre la vie supportable s’évaporerait ; amitié ciment de l’édifice qu’est l’existence, tout  comme l'amour.

 

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