En Guise des Vœux 2020

LE TEMPS DE LA RÉSISTANCE Poème Kazem SHAHRYARI L’avenir en feu Préface de Jean-Pierre FAYE Poètes des 5 continents Editions l’Harmattan 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique 75005 Paris

Le temps de la résistance

 

La nuit passée

j’ai fait un rêve

J’étais à Paris

sur la grande avenue des souvenirs pillés de l’Egypte ancienne

Je marchais en brandissant haut

très haut, une pancarte sur laquelle était éclairée par un néon cette inscription

« Non à la violence, mais libérer les poètes »

Une chose me dérangeait

c’était le mot « mais » que je ne pouvais ni effacer

ni remplacer

Plus j’avançais dans la rue

plus les gens se moquaient de moi

Qu’est-ce qui pouvait bien les faire rire de la sorte

Moi, avec ma pancarte en bois et son néon 

Ou… Non

Ils regardaient avec curiosité la phrase que j’avais écrite et se mettaient à rire

Et quels rires 

Dans ma phrase

était-ce « Non à la violence »

qui provoquait les sarcasmes

ou le « mais » qui me posait problème

ou « libérer les poètes » 

Quoiqu’il en soit

les fous rires me rendirent si fou

que je me mis à monter vers le ciel en courant sur l’obélisque

Persuadé de la préoccupation de ce peuple pour la vie éternelle

je me donnai une chance de monter directement au ciel

Arrivé au sommet

je constatai que je ne pouvais pas aller plus haut

Je fis une chute en récitant ma phrase dans une langue étrangère à moi-même

Je me réveillai par terre au pied de mon lit

trempé et en proie à une crise respiratoire.

Etrange

La solitude

Le silence propre

Toute ma pensée me paraissait poétique.

Honteux de ce monument incongru qui traversait mon esprit

je me suis servi un double café

pour me réintégrer dans les affaires quotidiennes.

Touillant mon café sans sucre

ma cuillère cafouillait au milieu d’un tas de ferrailles rouillées

amassées au centre d’un parc interdit

Je connaissais le parc

le tas de ferrailles

mais pas l’interdiction

Au contraire je connaissais ce parc rempli d’enfants

Tellement d’enfants que je me serais dit sur une plage métropolitaine

Suis-je fou

Suis-je aveugle

Suis-je poète

Autrefois

paraît-il

la poésie ne constituait pas un métier

La poésie était l’affaire des aveugles

l’affaire des penseurs dont la pensée était trop étroite

pour le voyage ou l’affaire des fous

Et des fous

il y en avait un tas :

les fous de dieu

les fous du démon

les fous de vérité

les fous de lumière

les fous d’amour

les fous des écarts

les fous de Laïlie

Laïla ou peut-être Elsa

cette tendre image féminine

qui a fait perdre la tête à plus d’un dieu

Suis-je fou

Suis-je aveugle

Suis-je poète

Les anges de la démocratie organisent

un partage du travail dans la propreté et l’obéissance constitutionnelle

Les fous sont intégrés à un corps de métier

Et leur corps se rend utile à la monnaie

dans les étages supérieurs de Métropolis

Mais leur rêve hante les étages inférieurs

des champs interdits.

Dans ce monde de contradictions

halluciné par ce rêve

je cherche une source délaissée

dans une chambre abandonnée et désaffectée

Suis-je fou

Suis-je aveugle

Suis-je poète

Ce jour

les forces d’un poète sont asséchées de son sang

Dans une pièce au septième étage

d’un vieil immeuble.

Les secrets de ses étages

Sont entre les doigts

D’une femme essoufflée

Qui court vers un abîme

A la recherche d’un lit

Dans un hôpital pour un blessé

Fous

Folies

Les folles couleurs

Se nourrissent du feu

Sabotent les filtres

Entre la lumière et l’image

Voient

Voient fondre la pièce

La chambre rouge 

La chambre noire

La chambre blanche

La chambre opérée

Coupée

Cousue

En femme

En homme

En papier

En mots

En poèmes

En poèmes

En poèmes

Rien qu’un cheval volant

Sauvera son regard

Dans la source

Ton image renversée 

Abolit toute violence

Sur tes lèvres le désir est

Un esclave dévoué

Il enfile un collier

Plus éclatant

Qu’un feu de diamants

Un collier de noms

De souvenirs

De désirs

Pour te vêtir au fil du temps 

 

Dans cette attente

Des milliers d’enfants séparent

Les branches de fruits

Entrecroisées sur les murs

 

D’autres entrelacent

Des grappes de cerises

De prunes

 

Je compte les craquements du temps

Sur les vagues de la mer qui

Ne m’est point austère

 

Le diable lui craint

Ses soufflets

 

Les fureteurs méduseront

Les esprits jusqu’au bout de la vie

Pour couvrir

Des actes scélérats

 

Pas loin de nous

Les langues coupées

Les yeux crevés

Les oreilles arrachées

Les peaux tendues entre les branches des arbres

 

Rien n’est clair

Ni ta naissance

Ni le temps

Qui nous broie

Entre deux guerres

 

Les coups et les revers

Séparent de la lanterne sa lumière

 

Le chagrin du poète anime la forêt

Sa colère sacrifie le soleil

A chaque crépuscule

Pour la naissance d’une source

Il se consume

 

Mon amour encore une fois

A la fête des moissons

Nous devrions danser…

 

Les fables fatales de la démocratie

Succombent à la naissance de la sorcellerie

 

Encore aujourd’hui

La respiration de l’aube court

Dans tes paroles

Passons encore

Une nuit à entendre

Des vagues qui rient aux calomnies obscures

Des précieux ridicules qui

Avec tambours et phares

Tirent les ficelles d’une vie

Qui ne leur appartient pas

 

L’amour est loin

Le chemin austère

 

Tiens bon

 

Je t’en supplie

Encore aujourd’hui

Garde ouverte la porte

Pour les poussières de lumière

Sur le pas de l’avenir

 

J’ai récolté une jeunesse

Hors d’une mer sanglante

Pour semer la main d’un poète

Dans un jardin de peupliers

 

Une nuit encore

S’échouent les vagues

Sur le pas de mes yeux

 

Les étoiles se jettent à l’eau

Cette nuit

Je vois les mains invisibles

Et

J’accuse la banalisation du crime

Par des moyens et le silence

Et

J’accuse la banalisation de l’ignorance

Par la loi

Et

J’accuse la banalisation de la prison

Par la démocratie…

 

La nuit et la mer

En moi font la furie

Pour les mains du poète

Les étoiles me précédent

 

Quand je déclare propice

Le temps de la résistance…


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