L'ourdou en péril au Cachemire indien?

Suite à l’abrogation des articles 370 A et 35 A qui octroyaient un statut spécial au Jammu et Cachemire, la question brûlante de l’ourdou comme langue officielle de cette région semble remise en cause par les nationalistes hindous en Inde.

Une guerre peut en cacher une autre. C’est ce qui semble arriver en Inde, au Cachemire. Soixante-quinze jours se sont écoulés. La région est soumise à un couvre-feu sans précédent avec la coupure totale de l’Internet. Le 5 août 2019, le gouvernement indien a abrogé les articles 370A et 35A de la Constitution. Le Cachemire indien a donc perdu son autonomie. 

Dans ce contexte, la question de l’ourdou comme langue officielle du Cachemire émerge de façon brûlante. Dans cette région, tout le monde parle l’ourdou comme deuxième langue. Mais, ce qui est troublant, c’est que l’ourdou, langue privilégiée des musulmans au Cachemire, apparaît comme une langue de résistance. L’ourdou devient alors la bête noire des autorités indiennes.

Le parti nationaliste indien de tendance extrême-droite Bhartiya Janta Party (BJP), est au pouvoir depuis plus de cinq ans désormais pour un nouveau mandat consécutif. Si l’ourdou n’a jusqu’à présent pas essuyé de tirs de la part du gouvernement central, il semble que cette situation puisse être remise en jeu au Cachemire. L’ourdou en est la langue officielle depuis 1889.

L’importance d’ourdou au Cachemire indien

L’ourdou, langue venue de l’extérieur, ne ressemble à aucune de la trentaine de langues parlées dans la région du Jammu et Cachemire. Elle y a trouvé sa place sans heurt, avec seulement 0,1% de locuteurs (selon le recensement indien du 2011). C’est justement son origine étrangère qui l’a permis. Le persan était, en effet, présent dans la région depuis le XIVème siècle. Elle y reste comme langue officielle jusqu’à l’arrivée, en 1845, des Britanniques. Or, ces derniers ont toujours incité les dirigeants du Cachemire à utiliser l’ourdou afin d’harmoniser et faciliter la communication. D’origine indienne, j’avoue ne pas avoir compris, pour ma part pendant mon enfance, comment l’ourdou avait pu devenir la langue officielle d’une région où le cachemiri, suivi par le dogri, était parlé majoritairement. La réponse est très simple : si ces deux langues locales avaient été reconnues comme langue officielle, les locuteurs des autres communautés linguistiques se seraient sentis trahis et exclus. Ceci explique aussi pourquoi, face à la résistance farouche, entre autres, des dravidiens, le hindi n’a pas à ce jour été accepté comme langue nationale en Inde.

L’ourdou est perçu comme une langue véhiculaire dans tout le Cachemire indien. Il est parlé, en ses formes diverses, non seulement par les musulmans mais aussi par les hindous des hautes castes ainsi que par des sikhs, des chrétiens, des bouddhistes et d’autres groupes ethniques. L’ourdou a donc réussi à rapprocher différents peuples tout en préservant leurs cultures indigènes.

Il jouit également d’un statut de prestige parmi les musulmans dans la vallée du Cachemire. Les parents veulent que leurs enfants parlent l’ourdou de préférence au cachemiri, leur langue maternelle. La génération née après 1990 préfère converser entre elle en ourdou pour faciliter son assimilation en Inde, tant sur le plan de l’éducation que de l’emploi.

La revendication pour la langue cachemirie

Les partisans du BJP ont revendiqué récemment que l’ourdou ne reste plus la langue officielle de la région. De plus, ils veulent que l’alphabet arabe ne soit plus employé pour écrire le cachemiri. Ils préfèrent que soit utilisée l’écriture sharda, une écriture ancienne à caractère religieux datant du VIIIème siècle.

Les Cachemiris musulmans ont une mauvaise image dans les medias et la vie quotidienne en Inde. La langue cachemiri devient pour eux un marqueur d’humiliation, raconte un jeune étudiant d’origine cachemirie à New Delhi. Avec l’ourdou, proche du hindi, ils peuvent montrer leur volonté d’intégration au système indien. Le basculement vers une autre langue est devenu, à leurs yeux, une question de survie.

Les Cachemiris hindous ont fui leur région natale en 1989 sous la pression du terrorisme et d’insurgés musulmans militant pour le mouvement de libération. Ils peuvent donc revendiquer la langue cachemirie avec beaucoup de fierté. Leur loyauté ne peut être mise en doute ; d’abord parce que l’hindouisme est la principale religion pratiquée en Inde, ensuite parce qu’ils privilégient déjà l’écriture dévanagari et non l’alphabet perso-arabe.

Pour les Cachemiris musulmans, la langue cachemirie ne constitue pas un problème en soi. Le problème est plutôt lié à leur religion, l’Islam, principale religion du Pakistan, ennemi et rival de l’Inde. Le peuple cachemiri, majoritairement musulman, est considéré de facto, comme proche du Pakistan.

Le temps serait alors venu de clarifier la question des langues afin d’entériner et parfaire cette intégration forcée. C’est probablement ce qui est prévu, si l’on se réfère aux propos d’un officier indien de haut rang repris par le quotidien Indian Express le 4 septembre 2019.

Cette guerre des langues peut sembler insignifiante face à la crise géopolitique majeure qui secoue la région. N’oublions pas que l’Inde est, depuis son indépendance, le berceau des conflits linguistiques. Plusieurs états ont été créés sur des fondements linguistiques. On y compte  de nombreuses émeutes et des centaines de morts liées aux langues.

La suppression de l’ourdou du paysage linguistique cachemiri peut provoquer un tollé parmi les ourdouphones. Les Cachemiris souffrent déjà de grandes blessures. Est-il vraiment opportun de jeter de l’huile bouillante sur ces plaies à la faveur d’un débat linguistique dont on ne mesure pas suffisamment les risques ?

 

 

 

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