"Deux poids deux mesures", cette évidence que personne ne veut voir

J’ai lu avec beaucoup d’attention l’article de MICHAËL HAJDENBERG. L’angle se résume dans le titre « Pourquoi Dieudonné n’est pas Charlie ». Le contenu est dense, illustré d’analyse de différents intervenants. Un article de réflexion mais qui hélas effleure le problème de fond sans jamais le pénétrer.

La question centrale n’est pas de savoir ni de démontrer si Dieudonné est Charlie. En faisant cela nous tombons dans une mare sombre et visqueuse de la pensée, de la réflexion unique. Et c’est exactement sur ce chemin que Manuel Valls veut nous entrainer notamment dans son discours du 13 janvier 2015. La partie qu’il a réservée à l’argument du « deux poids deux mesures », est reprise en cœur comme le nouveau verset de la bible, la nouvelle base argumentaire sur laquelle s’appuyer. Bref la référence.

« Le deux poids, deux mesures », est un sentiment qui se nourrit de faits et avant tout de faits ! Ajouter les uns aux autres ils poussent certains individus à estimer que le traitement qui leur est réservé est différent voir discriminant.  En faveur de qui et au détriment de qui me direz-vous !

Beaucoup pensent que l’outrage des Uns ne suscite pas les mêmes réactions lorsqu’il touche les Autres. Ce sentiment a été fiévreusement épidermique lorsque « l’Affaire Dieudonné » a éclaté en décembre 2013. C’est un événement dont l’onde de choc se ressent encore aujourd’hui.Au départ un sketch, le « Mur » et une réplique sur Patrick Cohen journaliste à Radio France va mettre le feu au poudre. « Moi, tu vois, quand je l'entends parler, Patrick Cohen, j'me dis, tu vois, les chambres à gaz… Dommage. »

Manuel Valls va alors prendre les choses en main avec une démesure inégalée. Il va déclarer ceci : « C’est de l’incitation à la haine raciale et à l'antisémitisme. Quand Dieudonné insulte la mémoire des victimes de la Shoah, c'est insoutenable !

Toutes les forces de l’Etat sont mobilisées pour écraser et faire taire à tout jamais ce pseudo humoriste comme l'ont qualifié certains, avec pour seule accusation l’Antisémitisme. Quelques heures suffiront au Conseil d’Etat pour interdire le spectacle et dans le même temps sabrer un principe sacré de la liberté d'expression.

Manuel Valls se réjouit de ce bras de fer. Il est drapé dans sa dignité immaculée, persuadé de la grandeur de la cause qu’il prétend défendre. Mais sans se rendre compte il vient de sceller les fondations profondes de ce « deux poids deux mesures » dont nous parlons aujourd’hui.  Car quelques semaines plus tard une émission « Le débarquement 2» de Gilles Lellouche et Jean Dujardin est diffusée sur Canal+ le 20 décembre 2013 avec une idée de génie : rire entre autre du génocide du Rwanda.

Sur la liste des scènes « insoutenables », un noir Honoré, Il est Tutsi. Il sert un plat pour le dîner, réplique de Gilles Lellouche : « Ce n’est pas du Hutu j’espère, je dis cela parce que les Hutus et les Tutsis se sont un peu chicanés » (rire dans la salle). Notons que cette chicanerie en 1994 a tué en trois mois 800 000 personnes.

Mais le pire est à venir avec cette comptine chantée en cœur par les comédiens : « Maman est en haut coupée en morceaux, Papa est en bas, il lui manque un bras. »

Il n’y a pas eu de grandes déclarations enflammées de Manuel Valls cette fois, parlant la voix tremblotante d’émotion du sort, de la mémoire des victimes, femmes et enfants du génocide Rwandais. Pas non plus de pluies de réactions d’indignation tout azimut, pas de couverture médiatique et autre plateaux d’analyse pour expliquer que la liberté d’expression a ses limites, pas de procédures judiciaires lancées par le Gouvernement, pas d’appel au boycott. Non ! L’indignation, d’une partie de la population, n’a eu pour écho que le silence.

Que s’est-il dit selon vous dans les banlieues ?

Tel un amnésique retrouvant subitement la mémoire, beaucoup se sont rappelés que l’assassinat de Ilan Halimi, par le gang des barbares avait suscité bien plus d’émotions et de réactions que celui de Said Bourarach.

Dans un article paru le 10 octobre 2014 dans le Parisien il est écrit : « La très discrète couverture médiatique du destin tragique de Said Bourarach est souvent comparée à l'émoi suscité par la mort de Clément Méric ou de Ilan Halimi alimentant le sentiment d'une indignation à géométrie variable ».

Une partie de la population a commencé à tout comparer, tout jauger, tout peser.

Pourquoi la journée nationale de commémoration de l’abolition de l’esclavage continue à ne pas faire l’unanimité en France ?

Certains hommes politiques de droite ont ouvertement déclaré « que la France n’avait pas à s’excuser éternellement pour la traite négrière ».

« Il y en a assez de s’entendre dire que le monopole de la culpabilité est dû à l’Occident. (…) Qu’on arrête d’écrire l’histoire à sens unique », avait ainsi justifié Thierry Mariani sur l’antenne de France Info.

Reprenons cette phrase « la France n’a pas à s’excuser éternellement pour la traite négrière ».Ces personnalités politiques auraient-elles tenu le même discours sur la Shoa ? 

Voici le genre de questionnement et de révolte que l’on pouvait entendre dans nos quartiers populaires. Des citoyens qui n’ont pas oublié les dérapages d’Eric Zemmour qui lui aussi a été condamné en 2011 pour provocation à la haine raciale. Cela ne l’a pas empêché d’être omniprésent sur les plateaux de télé. Certains ont alors pensé « Dieudonné boycotté, Zemmour encensé ! ».

Des citoyens qui ont été surpris de constater avec quelle facilité le philosophe Alain Finkielkraut pouvait exprimer dans l’espace publique que le multiculturalisme et le métissage étaient un danger pour l’identité française. Il pouvait même surenchérir «  Il y a un problème de l’Islam en France » a t-il déclaré le 09 juin 2014 sur France Inter, où bien, « La majorité des antisémites sont aujourd’hui musulmans » (émission Arte du 30 septembre 2014). Il serait d’ailleurs intéressant de connaître les données chiffrées d’une telle affirmation.

Nous pouvons ajouter les récentes déclarations de Philippe Tesson « C’est pas les musulmans qui amènent la merde en France aujourd'hui ? Il faut le dire, quoi ! » (Europe 1 le 13 janvier 2015)

Ils ne sont pas nombreux (politiques et personnalités médiatiques) à avoir exprimé indignation et réprobation face à une islamophobie banalisée. La liberté d’expression semble dans ce cas précis n'avoir aucune limite.

Tous ces faits vont se superposer les uns aux autres. Charlie Hebdo et ses caricatures, cette nouvelle affaire Dieudonné, vont renforcer chez un grand nombre de nos concitoyens, la théorie du « deux poids deux mesures ».

S’ajoute en plus un contexte où ces personnes qui se sentent lésées font souvent partie de communautés cantonnées à rester au rez-de-chaussée de l’échelle sociale.

Et c’est sur ce terrain marécageux mais fertile que des prédicateurs de la haine construisent leur macabre argumentaire. En désignant des boucs émissaires.

Le sentiment de « deux poids deux mesures » est un mal sous-estimé par les politiques et les médias qui l’entretiennent avec une forme d’irresponsabilité scandaleuse. C’est une infection qui pourrit, gangrène une société. Elle participe à la radicalisation, au communautarisme d’une grande partie de la jeunesse qui par une lecture linéaire des choses estime être des sous citoyens. Et que fait un sous citoyen pour exister. Il se jette facilement dans les bras de l’extrémisme.

En continuant à minimiser ou à ne pas reconnaître ce « deux poids deux mesures », à traiter le phénomène Dieudonné sous le seul prisme du négationnisme et de l’antisémitisme, nous sommes en train de suturer une plaie sans avoir guéri l’infection. Et un jour, nous nous lèverons en état de choc en nous demandant à quel moment et pourquoi des jeunes de France sont devenus des ennemis de l’intérieur.

J’ai connu cela un 7 janvier 2015.

 Ilak

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