Avoir ou ne pas avoir un/des enfant(s) : qui est plus égoïste ?

Les uns prétendent que c'est normal. Pardon : le mot est "naturel". C'est naturel d'avoir un enfant. Il est vrai que c'est dans l'ordre des choses de la Nature (notez le "n" majuscule) que de se reproduire ; les chrétiens diraient "procréer". Mais jusqu'à quel point vivons nous encore l'état de nature ? Regardez un peu autour de vous.

Les uns prétendent que c'est normal. Pardon : le mot est "naturel". C'est naturel d'avoir un enfant. Il est vrai que c'est dans l'ordre des choses de la Nature (notez le "n" majuscule) que de se reproduire ; les chrétiens diraient "procréer". Mais jusqu'à quel point vivons nous encore l'état de nature ? Regardez un peu autour de vous.


Oui, la reproduction, comme l'alimentation, fait partie des mécanismes de survie fondamentaux. Nous avons l'aptitude physiologique de nous alimenter et de nous reproduire. C'est inscrit dans notre instinct animal. Si nous ne le faisions pas, notre espèce finirait par disparaître. Serait-ce vraiment un mal pour notre environnement ?
Ce même instinct nous conduit à nous alimenter des autres animaux, à nous défendre de tout élément qui puisse menacer notre vie, à protéger les autres membres de notre espèce envers et contre tout (y compris la Nature), et de façon encore plus rapprochée ceux que nous avons engendrés.
Ce même instinct nous conduit à constituer des groupes sociaux, à développer des comportements violents et nocifs pour notre environnement. Pour naturel qu'il soit, les actions auxquelles nous amène notre instinct sont-elles pour autant légitimes et toujours nécessaires ?
Quand vous demandez à ceux qui choisissent de répondre à cet instinct de se reproduire pour quelles raisons ils souhaitent engendrer une progéniture, ils vous réciteront les mêmes arguments que se répète comme un devoir, comme un principe, comme une évidence, l'Humanité, depuis presque toujours.
S’il s’agit de transmettre, des valeurs morales, un héritage social, culturel, économique, ne pouvez-vous pas le faire en adoptant, ou en éduquant ? Il y a tant d’enfants dans le monde à qui des parents irresponsables ont « infligé » la vie, ou que les circonstances ont rendu « orphelins », condamnés à manquer de tout ce qui est nécessaire pour bien grandir et devenir des êtres libres : nourriture, maison, éducation, valeurs, amour !

Est-ce bien nécessaire d’avoir un enfant à soi ? de son sang ?

S’il s’agit de laisser une empreinte (vous allez mourir, et en engendrant la vie, une part de vous se perpétuera), de transmettre votre patrimoine génétique exceptionnel, de perpétuer votre lignée… autant dire que vous avez simplement peur de mourir, comme tout le monde. Mais cela ne vous empêchera pas de mourir. Et vous lèguerez ainsi à l’Humanité vos tares génétiques et les dégâts qu’auront causé votre éducation sur cet individu pourtant innocent à la naissance, qui du moins n’a rien demandé à personne, même pas de naître. 
S’il s’agit d’avoir un enfant pour qu’il réalise tout ce que vous n’avez pas pu ou su, pour qu’il ait tout ce que vous n’avez pas eu, pour qu’il accomplisse ces rêves dont la vie vous a privé, vous incarnez le summum du désir d’enfant purement égoïste et vous risquez d’être le parent le plus monstrueux qu’un enfant puisse avoir, dirigeant chaque choix, décision, orientation de sa vie, l’obligeant à jouer le rôle que vous lui prévoyez, l’empêchant d’être qui il est, l’enfermant dans votre moule psychique, or vous êtes bien placé pour savoir qu’aimer un enfant, le respecter, lui donner la vie au sens propre, c’est le laisser être.
Et je ne parle pas de celles qui ont un enfant pour faire plaisir à leur époux ou à leurs parents ou à la société ou qui que ce soit d’autre, histoire de se sentir femme, comme si être femme se réduisait à enfanter… Ou de ceux qui acceptent d’avoir un enfant pour faire plaisir à leur épouse, leurs parents, la société, et j’en passe et des meilleures… Vous ne remplirez pas votre mission de parent : vos raisons démontre qu’elles ne vous appartiennent pas, que jamais vous ne vous les approprierez.
Car avoir un enfant ce n’est pas un cadeau que vous fait la vie, c’est une décision que vous prenez, un choix que vous faites, et surtout, c’est une responsabilité, un engagement à vie (jusqu’à votre mort).
D’après un sondage récent mené sur un échantillon de 1000 français hommes et femmes pouvant apporter librement une réponse à la question (réalisé par Sondage TNS Sofres pour Philosophie magazine, du 5 au 12 janvier 2009), 73% ont fait un enfant par plaisir, 69% par devoir et 48% par amour.
Déjà, le plaisir est un motif égoïste : si c’est parce qu’« il rend la vie plus belle » ou parce que « c’est une nouvelle expérience »… celui qui a un enfant le fait pour lui-même, pas pour l’enfant.
Ensuite le devoir n’est une raison ni valable ni suffisante : si c’est parce qu’« un enfant permet de faire perdurer sa famille », ou parce qu’ « il aide à devenir adulte », encore une fois le seul bénéficiaire reste le parent.
Quant à l’amour c’est malheureusement aussi un faux prétexte, plutôt égoïste quand on y regarde de plus près : si c’est parce qu’ « un enfant donne de l’amour », ou parce qu’ « il rend plus solide la vie de couple », ou parce que « l’enfant serait le fruit de l’amour de deux personnes »… l’enfant est conçu pour son utilité, instrumentalisé avant d’être.
D’ailleurs, le cœur du problème est peut-être déjà exprimé par les verbes que l’on associe en français au mot « enfant » : « faire » et « avoir ». Comme si nous avions un quelconque pouvoir sur cet individu qui ne pourra « être » que quand ses parents accepteront qu’il ne leur appartient pas contrairement à ce qu’ils croient sous prétexte qu’ils lui ont « donné » la vie.
Au contraire, tous ces hommes et ces femmes, et qui pour l’instant sont encore trop peu, qui ont décidé, poussés par les circonstances de leur vie, ou comme un aboutissement d’une réflexion philosophique profonde, de ne pas « faire d’enfant », et que la société tend à taxer d’égoïsme, le sont-ils vraiment, égoïstes ?
Certains peut-être : parce qu’ils ne veulent pas renoncer à leur liberté, à leur carrière, à leur temps libre. D’autres peut-être : parce qu’ils sont conscient des responsabilités et engagement que cela représente et qu’ils ne se sentent pas prêts à l’assumer.
Mais dites-moi : quelle obligation avons-nous, si tant est que nous soyons des êtres « évolués », dotés d’intelligence et de sensibilité propre à notre espèce, de répondre à nos instincts animaux pour assurer la survie de cette dernière, nous qui prétendons nous distinguer du règne animal ?
Parce que, excusez-moi du peu, mais les ressources de la planète ne sont pas inépuisables, l’évolution démographique de notre espèce court vers la surpopulation, nos modes de vie impliquent une destruction et une exploitation irréfrénable de notre environnement naturel, même au niveau social, économique et politique, nos sociétés sont devenues ingérables… et vous pensez encore qu’ « avoir un enfant » est une option positive pour assurer la survie de l’espèce humaine ? Permettez-moi d’en douter.
Ce n’est ni un sacrifice personnel, ni un choix égoïste. C’est une question de bon sens, de logique. Ne pas avoir d’enfant, dans le monde dans lequel nous vivons, c’est presque un don de soi à autrui. C’est démontrer que notre conscience de la vie va au-delà de notre individu, s’intègre à une conscience du collectif, de la société, de notre appartenance à l’espèce humaine, de son intégration dans un environnement écologique fragile et largement menacé par la prolifération de l’espèce humaine.

Et si vous vous en sentez capable, devenez parent : adoptez !

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