Bonjour!
Bien des petits évènements de notre vie changent durablement notre regard sur le monde.
Il y a une vingtaine d'années, j'étais parti tenter de vaincre sans rage une douleur conjugale; j'ai choisi la Corse, seul département français inconnu de moi. Dépaysement...
Un soir; genoux en feu de trop avoir marché; de la gare tout en bas, j'ambitionne de grimper sur le nid d'aigle qu'est la jolie ville de Corte. crépuscule; ouille, ça grince fort sous les rotues; boîterie...
Montant précautionneusement la raide rue, trottoir étroit et inégal, j'arrive presque à bon port; une voiture déboule dans la pente, se déporte et me fonce quasiment dessus; écart douloureux...
Marmonnant quelque contrariété douloureuse, quel n'est mon étonnement de voir un type sortir de la bagnole, brandir un cran d'arrêt: "qu'est-ce que t'as dit?" -moi: "aïe" -lui: et pourquoi tu dis aïe? -moi: j'ai mal aux genoux" -lui: "bon, ça va pour cette fois"...
C'était sa rue, c'était son territoire, c'était son honneur; j'étais un allogène... Durablement, mon regard sur les hommes s'est "mélancolisé". Et la mélancolie, maîtrisée, prête à un autre regard sur la vie.
Je raconte cette historiette en exergue d'une idée aussi récente qu'utopique et rémanante: l'être humain est-il capable de renoncement?
Si l'on regarde les affaires des gens et des pays, on voit bien que le traitement des problèmes et des conflits achoppe sur un fait banal: personne ne veut renoncer à rien... Pire: si quelqu'un accepte un recul, une amende honorable, il est vite perçu comme lâche, voire traître à son propre "camp" (Oui, je sais, Munich 1938; mais...)
Quelques exemples:
-la terre promise, le rejet de l'autre, la géopolitique: deux peuples se font une guerre inepte depuis des générations, dans le coeur d'une région d'oliviers; l'année de la déclaration universelle des droits de l'Homme", les politiques de "grands" pays ont fomenté l'installation de deux propriétaires sur le même territoire, les transformant en enemis mortels. Désormais, on cherche hypocritement des solutions de fragmentation du sol; pas à faire que ces gens ne soient plus ennemis... Changer, c'est déchoir?
-un système économique universel, ou presque (ne "chinoisons" pas). L'impossibilité alléguée de faire autrement, juste pour la raison qu'on veut capitaliser, pas partager. Des millions d'affamés, des milliards de pauvres? Qu'importe, on feint de croire que c'est inévitable. Une finance décrochée de l'économie réelle? Qu'importe, les Etats ne sont pas près de faire du tort aux possédants. La peur d'y perdre, qui conduirait à accepter de perdre son âme?
-des pouvoirs politiques quasiment héréditaires. "Nous avons raison parce que nous sommes les plus forts, ou les meilleurs, ou les plus expérimentés": forts, meilleurs, expérimentés en quoi? Les réussites sont donc si belles, si utiles aux peuples, dans la plupart des pays du monde? Angélique et niais, je rêve d'une classe politique qui dirait "oui, c'est vrai, on s'est plantés, et on passe la main à d'autres gens, à d'autres points de vue, d'autres manières d'aborder les questions de la vie commune"; Là où le renoncement serait un vrai courage, la conviction quasi religieuse d'avoir raison est une outrecuidance. Reconnaître ses erreurs, se retirer, est-ce honteux?
-le règlement de comptes. Quand la justice se fait faible, parce qu'elle se doit d'être exigente dans l'éthique comme dans l'équité et la sagesse de la parole, chacun, partout, à titre individuel ou collectif, restaure à son propre profit son "bon droit". On écharpe son voisin, un représentant d'un espace de contrainte ou de rivalité, on attaque des minorités vécues comme gênantes, on envahit des pays qui ont "une sale gueule"... Là où le dialogue serait la loi, la règle individuelle fait autorisation d'attaquer pour répondre au fantasme d'être menacé. Accueillir l'autre dans sa différence, est-ce humiliant?
Les codes ne valent pas loi! Ce que je vois du monde où nous vivons, c'est davantage du côté de la cour de récré, du combat des piafs pour des miettes de pain, des vengeances répératrices des "offenses et atteintes à l'honneur", ces pourritures de l'être nées et ressurgies de la pulsion barbare originelle, que du côté d'un projet de nouvelle civilisation. Au risque de paraître encore simpliste et naïf, j'invoque ici le pardon, l'oubli, le renoncement, l'écoute, le respect et le dialogue comme fondements d'une véritable nouvelle société.
Pour faire le caractériel, j'ajoute juste ceci: je ne voterai désormais que pour quelqu'un qui mettra ces valeurs en tête de son projet; doive ma carte électorale moisir bien longtemps.
Mieux vaut l'taire?
JCD