La Banque mondiale finance-t-elle des camps de rééducation au Xinjiang?

La Banque mondiale a prêté 50 millions de dollars au Département de l'éducation du Xinjiang pour un projet intitulé «Projet d'enseignement et de formation techniques et professionnels au Xinjiang» (projet d'EFTP).

Cet article a été publié originellement en anglais le 25 août 2016 par Shawn Zhang, étudiant chinois en droit à l’Université de British Columbia au Canada. Il est connu notamment pour ses contributions importantes, à travers ses recherches sur Google Earth, à la découverte des camps de concentration chinois où sont enfermés entre un à trois millions d’Ouïghours par les autorités chinoises. Pour accéder à la version originale : https://medium.com/@shawnwzhang/is-world-bank-funding-xinjiang-re-education-camps-622b69f7dd14

 

Shawn Zhang Shawn Zhang

 

Sur la base de mes recherches, rien ne prouve que les fonds de la Banque mondiale participent directement au système d’internement de masse du Xinjiang. Cependant, il est possible que ce projet de la Banque mondiale soit indirectement impliqué dans la crise des droits de l’homme au Xinjiang, même si j’estime que le lien est faible.

Le système de camps de rééducation du Xinjiang est généralement désigné officiellement sous le nom de « Centres pour l’enseignement de formations techniques et professionnelles职业技能教育培训中心» (centres EFTP). Les fonds de la Banque mondiale sont principalement utilisés dans cinq écoles professionnelles技术学校 (EP) du Xinjiang. Malgré la similitude du nom, les écoles EP et les centres EFTP sont deux systèmes différents.

Les cinq écoles EP qui reçoivent des fonds de la Banque mondiale sont l’Université d’Ingénierie du Xinjiang (UIX), l’Université professionnelle et technique de l'agriculture du Xinjiang (UPTAX), l’Université professionnelle et technique de l'industrie légère du Xinjiang (UPTILX), l’Université de médecine ouïghoure du Xinjiang (UMUX) et l’Université professionnelle d’Urumqi (UPU). D'après mon étude des documents publics et des images satellitaires, il est plus probable que ces cinq écoles EP offrent de véritables formations techniques et professionnelles et ne soient pas liées aux centres EFTP.

Cependant, dans le cadre du projet de la Banque mondiale, ces cinq écoles EP coopèrent et fournissent une assistance complète à 对口帮扶ou gèrent directement plusieurs écoles EP au sud Xinjiang, dont plusieurs peuvent avoir des liens avec des centres EFTP. Il convient de noter que le partenariat s'est développé avant l'internement de masse.

 

Comme le suggère le document susmentionné de la Banque mondiale, l’UPTAX (l’Université professionnelle et technique de l'agriculture du Xinjiang) est chargé d’aider à la restructuration du système scolaire des EP de Kashgar. Les quatre écoles EP de Kashgar, notamment l’école d’agricole de Kashgar (农业学校), l’école de machines agricoles (农机校), l’école de finance et de commerce (财贸学校), l’école de techniciens (技工学校), sont fusionnées et renforcées dans l’école secondaire professionnelle régionale de Kashgar (喀什地区中等职业学校). Le renforcement semblait s'achever en août 2016. En mars ou avril 2017, les campus de l’école d’agriculture et de l’école de la finance et de commerce ont été transformés en camps de rééducation.

 

Dans le cadre du projet de la Banque mondiale, l’UPTAX gère également l’école de techniciens de Yarkant (莎车县技工学校. Un avis d'appel d'offres suggère que cette école a dépensé 215 000 RMB pour l'achat d'équipements de sécurité, dont 100 matraques de police et 30 lanceurs de gaz lacrymogène. Mais les raisons pour lesquelles l’école achète ces équipements ne sont pas claires.

Un document de la Banque mondiale suggère également que l’Université professionnelle et technique de l'agriculture du Xinjiang (UPTAX) est partenaire de l’école secondaire professionnelle de Maralbishi (巴楚县中等职业技术学校), également connue sous le nom de Lycée professionnel de Maralbishi (巴楚县职业高中). Un avis d'appel d'offres publié par le Bureau de la justice de Maralbishi en août 2017 suggère qu'une «école de conversion de l'éducation juridique» devrait être opérationnelle sur le campus de ce lycée professionnel de Maralbishi. L’école de conversion de l'éducation juridique est un nom couramment utilisé pour désigner les camps de rééducation.

Les écoles EP sont généralement gérées par le Bureau de l’éducation. En revanche, cet avis d'appel d'offres provient du Bureau de la justice, qui est également souvent responsable de la gestion des camps de rééducation, bien que cette responsabilité soit ensuite transférée au Bureau EFTP (Enseignement et de formation techniques et professionnels) nouvellement créé. Des avis d’appel d’offres similaires ont été lancés pour des écoles de conversion d’éducation juridique dans le parc industriel de Maralbishi, dans la prison, jusqu’à l’ancien Bureau de la sécurité publique. Il convient de noter que le financement du projet dans l’avis de marché du lycée professionnel de Maralbishi est relativement faible (3,15 millions de RMB). Les images satellites ne suggèrent pas qu'il y ait un changement significatif sur le campus après la publication de l'avis d'appel d'offres. Aucune mesure de sécurité typique que l’on trouve dans de nombreux camps de rééducation, tels que des barrières de rasoir et des tours de guet.

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Plus tôt en février 2017, ce lycée professionnel de Maralbishi a organisé une «formation pédagogique» intensive de style militaire à court terme. Mais il n'est pas tout à fait clair si ce type de «formation à l'éducation» fait partie du système EFTP.

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Une autre préoccupation concerne les écoles EP et les centres EFTP peuvent partager certains membres du personnel. Bien que rien ne permette de penser que les écoles EP dans le projet de la Banque mondiale présentent un chevauchement de personnel avec des centres EFTP, il est peut-être courant que ces centres «empruntent» les enseignants des EP. Par exemple, la moitié des enseignants de l’école de formation professionnelle de Karakash sont transférés dans un centre EFTP. Ceci est peut-être dû au fait que le centre EFTP incorpore souvent certaines formations professionnelles.

Nous devons toujours garder à l’esprit que le système EFTP du Xinjiang est si omniprésent qu’il est difficile pour les projets et les entreprises du Xinjiang de s’en tenir à une distance suffisante. La Banque mondiale devrait garantir une plus grande transparence dans ses projets au Xinjiang afin de préserver l'éthique et la responsabilité sociale.

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