Le monde ignore un holocauste démographique au Xinjiang

Le Parti communiste chinois a décidé d'écraser les Ouïghours musulmans avec des campagnes féroces de stérilisations de masse et d’avortements forcés.

Cet article a été publié originellement en anglais par William Huang le 16 avril 2020 sur le site de Mercatornet. Pour accéder à la version originale : https://mercatornet.com/the-world-is-ignoring-a-demographic-holocaust-in-xinjiang/47908/?fbclid=IwAR1g2KCEQObISKvkmIlMhn6MReLJWS1XZejCcaiIJRmIrPTek2Mr9Cjim9w

Des Ouïghours manifestant contre la politique chinoise Des Ouïghours manifestant contre la politique chinoise

Avec la pandémie de Covid-19 dominant les gros titres, de nombreux problèmes importants ont été oubliés ou mis de côté. L'un d'eux est le sort des Ouïghours et d'autres minorités persécutées au Xinjiang, dans le nord-ouest de la Chine.

Je voudrais clarifier les rapports souvent contradictoires sur le Xinjiang et approfondir les statistiques démographiques pour donner une image précise de l'équilibre entre les Ouïghours et les Hans chinois au Xinjiang. Ce qu'elles révèlent est terrifiant.

Néanmoins, deux idées fausses doivent tout d’abord être clarifiées.

On dit souvent que les Hans chinois qui vivent au Xinjiang sont des « colonialistes » arrivés au Xinjiang après 1949. Ce n'est pas vrai. Bien que cela ressemble au fait de répéter comme un perroquet la ligne du Parti communiste, les Hans chinois vivent dans ce que l’on nomme désormais le Xinjiang depuis des siècles. La Chine impériale a exercé une grande influence sur la région depuis la dynastie Han. La migration des Hans a augmenté après l'écrasement des rébellions musulmanes du nord-ouest de la Chine à la fin des années 1800. Elle s'est poursuivie pendant l'ère de la République de Chine.

En revanche, les Hans constituaient toujours une petite minorité de la population du Xinjiang avant 1949 - seulement 300 000 Hans chinois vivaient au Xinjiang lorsque la République populaire a été fondée, tandis que 4,6 millions de Ouïghours y vivaient.

Une autre idée fausse est que le Xinjiang a toujours été musulman. Le Xinjiang, connu sous le nom de « Terre d’Occident (西域) » dans la littérature classique chinoise ancienne, a été bouddhiste pendant plusieurs siècles. Des grottes bouddhistes et d'anciens temples parsèment encore le paysage. Cela a également été illustré dans le classique chinois La Pérégrination vers l’Ouest, dans lequel un moine de la dynastie Tang traverse les royaumes bouddhistes de ce qui est maintenant connu comme le Xinjiang avec ses disciples non conventionnels.

Des villes comme Khotan et Hotan étaient des plaques tournantes bouddhistes avant que la conquête musulmane armée n'impose l'islam à partir du Xème siècle par le biais d’un violent jihad. Des minorités non musulmanes telles que les Mongols et les personnes de l'ethnie Xibe (lié aux Mandchous) vivent toujours au Xinjiang.

Ces idées fausses mises à part, nous nous intéressons maintenant à ce qui s'est passé après 1949. De la Révolution à 2015, la population du Xinjiang a subi une transformation majeure. Le Corps de production et construction du Xinjiang (新疆 建设 兵团) a été fondé sur les instructions de Mao dès que l’Armée populaire de libération (APL) a pris le contrôle de la région ; des millions de Hans chinois ont afflué vers le Xinjiang.

En 2015, le nombre de Hans chinois est passé de 300 000 à 8,6 millions et le nombre de Ouïghours avait plus que doublé, passant de 4,6 millions à 11,27 millions. La migration des Hans des provinces pauvres a été particulièrement encouragée pendant l'ère Mao, avec des légendes de propagande révolutionnaire telles que « 8 000 femmes de la province de Xiang/Hunan remontant le mont Tianshan (八千 湘 女 上 天山) », (cela fait référence à des milliers de femmes qui se sont déplacées de la province méridionale du Hunan vers le Xinjiang pour épouser des soldats de l'Armée populaire de libération qui avaient reçu pour instruction de s'y installer et de cultiver les terres vierges).

Puis, pendant la Révolution culturelle, de nombreux gardes rouges urbains s'y sont installés après que Mao ait envoyé des fauteurs de troubles dans des régions rurales reculées. Par exemple, des dizaines de milliers d'étudiants révolutionnaires de Shanghai se sont installés au Xinjiang à la fin des années 1960. Aujourd'hui encore, de nombreux Hans chinois et même des Ouïghours parlent un peu le dialecte shanghaïen dans les fermes et les villes où les jeunes gardes rouges se sont installés. Avec le taux de natalité relativement élevé des Hans et des Ouïghours, la population du Xinjiang a rapidement augmenté.

La migration des Hans vers le Xinjiang a culminé pendant l'ère Mao. À la suite des réformes de Deng Xiaoping dans les années 1980, l'unité de l'APL, dirigée par les colons du Corps de production et de construction du Xinjiang, a été presque dissoute par le chef communiste réformiste Hu Yaobang et n'a été sauvée que par les protestations vigoureuses des anciens généraux de l'APL, en particulier Wang Zheng, l'homme qui dirigeait la conquête en 1949.

Cependant, la migration des Hans a diminué et elle est devenue volontaire (jusqu'à la fin des années 2010, lorsque Xi Jinping a relancé les incitations des colons). De nombreux gardes rouges et jeunes colons urbains sont retournés dans des villes comme Shanghai et Pékin.

C'est alors que l'élan démographique du Xinjiang a pris un autre tournant.

En 1975, le gouvernement du Xinjiang a commencé à mettre en œuvre la « planification familiale » - mais seulement parmi la population des Hans chinois, qui comptait alors environ 4 millions d'habitants. À cette époque, le taux de fécondité ouïghour était d'environ 6,13, tandis que le taux han était de 5,2. Les règles restrictives de planification familiale n'ont commencé à être appliquées sérieusement chez les Ouïghours et autres minorités ethniques qu'en 1988 et à ce moment-là, l'écart de fécondité entre les Hans et les Ouïghours était devenu beaucoup plus prononcé. En 1988, les femmes ouïghoures avaient environ 5,2 enfants, tandis que les femmes Hans n'en avaient que 2,5.

Le Xinjiang avait également des restrictions de naissance très différentes par rapport au reste de la Chine. Les couples urbains hans devaient suivre la politique de l'enfant unique comme tout le monde en Chine, tandis que les couples urbains ouïghours pouvaient avoir deux enfants et que les Ouïghours ruraux pouvaient en avoir trois.

Les chinois Hans du Xinjiang vivaient selon des règles strictes et étaient contrôlés par le Parti car la plupart d'entre eux travaillaient dans des fermes et des usines gérées par le gouvernement. Comme dans le nord-est de la Chine, le taux de natalité des Hans du Xinjiang a chuté et, dans les années 1990, il était déjà bien en dessous du seuil de remplacement de 2,1.

Entre-temps, les Ouïghours ruraux jouissaient de facto de la liberté de naissance jusqu'en 1992 ou 1993. De nombreux rapports suggèrent qu'une application stricte n'est intervenue qu'à la fin des années 90. Les Ouïghours avaient tout de même par la suite un indice synthétique de fécondité de 3,21, selon le recensement de 2000, tandis que celui des Hans était d'environ 1,0. Ainsi, en 2000, les Ouïghours avaient consolidé un avantage de fécondité valant le double voire le triple du taux de fécondité des Hans.

Cela, en plus d’une recrudescence des pratiques islamiques conservatrices et d’une colère généralisée envers le régime communiste parmi les Ouïghours, a alarmé Pékin. Depuis les années 90, il y a occasionnellement eu des bombes et des rébellions à petite échelle. Dans le même temps, le Corps de la production et de la construction du Xinjiang, autrefois plein de jeunes soldats hans vigoureux, n’était plus que l’ombre de lui-même, avec de nombreux colons vieillissant et retournant en Chine intérieure, laissant derrière eux un nombre sans cesse croissant de jeunes Hans, dont beaucoup voulaient aussi quitter le Xinjiang.

Les taux de natalité ouïghours sont restés relativement stables tout au long de cette période, les taux de fécondité restant supérieurs au taux de remplacement jusque vers 2010. Cela peut être mieux illustré par la composition en fonction de l’âge au Xinjiang - en 2010, 26 % des Ouïghours avaient moins de 14 ans, contre 13,5 % des Hans.

Les universitaires et les cadres du Parti chinois ont commencé à avertir la direction du Parti concernant sa perte de contrôle au Xinjiang. Alors que des dizaines de milliers de mosquées surgissaient, de nombreux Ouïghours ont refusé d'obéir aux règles de planification familiale et les articles universitaires chinois ont commencé à être remplis d’expressions telles que « la croissance incontrôlée des Ouïghours, en particulier dans le sud du Xinjiang » ainsi que « les taux de migration des Hans chinois ralentissent et la croissance naturelle approche de zéro ».

Les démographes chinois ont rapporté que les taux de natalité ouïghours sont restés obstinément élevés en raison d'un manque d'éducation et de la montée du radicalisme religieux. Ils ont averti que des mesures drastiques devaient être prises, en particulier dans le sud du Xinjiang, où la « croissance démographique galopante » existait et où le contrôle du Parti était faible. Le nord du Xinjiang est à 75 % han, tandis que l'inverse est vrai dans le sud du Xinjiang, où la rébellion et les attaques terroristes étaient concentrées.

Les émeutes d'Urumqi de 2009 et la série d'attaques de 2014 par des Ouïghours radicalisés ont été la dernière goutte pour le PCC.

En mai 2014, Xi Jinping a déclaré que « toutes les ethnies doivent avoir des politiques de naissance convergentes ». Cela signifiait que le quota supplémentaire pour les naissances ouïghoures devait être supprimé ou que les Hans chinois devaient en avoir autant que les Ouïghours.

Remarquez que cette politique a été créée entièrement à des fins politiques sans aucune considération pour le caractère sacré de la vie humaine ou des droits humains. En 2015, les instructions du président sont devenues lois. Les politiques de naissance préférentielles pour les Ouïghours ont pris fin et les couples hans des zones rurales pouvaient avoir trois enfants, tandis que les Hans urbains et les Ouïghours étaient limités à deux enfants.

Depuis lors, des informations faisant état de stérilisations et d'avortements forcés ont augmenté dans le Xinjiang. D'Ili à Hotan, les règles de contrôle des naissances ont été resserrées au moment où la politique de l'enfant unique était en train d'être démantelée partout ailleurs dans le pays. Mais la baisse la plus prononcée du taux de natalité est survenue après 2017 - comme le révèlent les statistiques accablantes du gouvernement.

En 2009, le Xinjiang a signalé environ 345 000 naissances et un taux de natalité brut de 15 pour mille. À cette époque, le taux de natalité brut des Hans chinois était déjà inférieur à 10 pour mille, un nombre qui est resté stable depuis la fin des années 1990. Cela signifie que la croissance de la population des Hans chinois a été soutenue par la migration depuis le début de ce siècle et que sa population commencera à diminuer naturellement dans les années à venir. En 2016, le taux brut de natalité au Xinjiang était de 15,34 pour mille, largement similaire à 2009.

C'est à ce moment que les choses ont commencé à changer et cela correspond parfaitement aux rapports largement connus des camps de rééducation. En 2017, le taux de natalité a atteint 15,88 pour mille, mais en 2018, il avait baissé de plus d'un tiers pour atteindre seulement 10,69 pour mille.

La croissance naturelle a été réduite en 1 an, passant de 11,40 à 6,13 pour mille.

De façon incroyable, le Xinjiang est passé de l’une des régions aux taux de natalité les plus élevés de Chine à celle dont le taux fait partie des plus faibles en une seule année. En 2019, la baisse abrupte s'est poursuivie - seules 205 000 naissances ont été déclarées en 2019, contre 330 000 à 345 000 deux ans seulement auparavant. Le taux brut de natalité était de 8,14 pour mille, ce qui fait du Xinjiang l'une des régions aux plus bas taux de natalité du pays.

En moins de trois ans, le Xinjiang était passé de l'une des provinces les plus fertiles de Chine à l'une des moins fertiles. La souffrance imposée aux Ouïghours pour y arriver est presque inimaginable.

Prenez le taux de natalité des deux régions les plus ouïghoures du Xinjiang (où ils représentent plus de 90 % de la population) de 2017 à 2018.

La population ouïghoure de Hotan a augmenté de 3,1 % en glissement annuel en 2017, mais en 2018, elle n'a augmenté que de 0,3 %, tandis que son taux de natalité a diminué de moitié en un an, passant de 16,3 à 8,6 pour mille. Kashgar est passé de 13 pour mille en terme de taux brut de natalité en 2017 à 7,94 en 2018, soit également près de la moitié en un an seulement.

Une très forte intervention des autorités a dû se produire dans le sud ouïghour du Xinjiang. Sur la base de l'expérience antérieure de telles interventions ailleurs en Chine, des campagnes féroces de stérilisations de masse et d'avortements forcés doivent avoir eu lieu.

Il n'y a que deux précédents à cela, même en Chine : les stérilisations massives en 1983 et la campagne « cent jours sans naissances » dans la province orientale du Shandong en 1991. Ces deux campagnes déchirantes méritent à elles seules des articles.

Il serait hypocrite qu'un Chinois pro-vie décrie la politique atroce de l'enfant unique contre les Hans chinois et ignore le sort des Ouïghours. Bien sûr, les auteurs des attentats de Kunming, Pékin et Urumqi ont radicalisé des Ouïghours, mais les crimes d'une poignée de terroristes ne justifient pas une atteinte aux libertés de tout un groupe ethnique.

Les chinois Han - et le reste du monde, d'ailleurs - ont fermé les yeux sur la façon dont les Ouïghours sont traités avec atrocité. Afin de réconcilier les deux ethnies et de parvenir à une paix durable, nous devons connaître la vérité sur ce que fait le Parti communiste au Xinjiang.

 

 

A propos de l’auteur :

William Huang est un produit de la politique de l'enfant unique car il est le seul fils de la famille. Né et élevé en Chine, ce n'est que lorsqu'il est allé à l'étranger dans le cadre de ses études qu'il a eu une révélation, réalisant à quel point cette politique a fait du tort à la nation chinoise ainsi qu’aux pairs de sa génération. Désormais, il est un fervent chercheur de la crise démographique imminente de la Chine et de l'Asie de l'Est.

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