« L’obscurité ne fait que s’approfondir » : une décennie d’histoires au Xinjiang

Raconter son histoire personnelle donne le moyen de surmonter les circonstances les plus sombres et de rester auteur de sa propre vie. C’est pourquoi Daren Byler a recueilli celles d’Ouïghours et de Kazakhs traumatisés par l’exil et la situation terrifiante dans laquelle se trouvent les musulmans du Xinjiang, dans l’ouest de la Chine.

Cet article a été publié originellement en anglais le 01 janvier 2020 sur le site Subchina, la plateforme d’information et d’analyses d’experts sur la Chine. Pour accéder à la version originale : https://supchina.com/2020/01/01/a-decade-of-stories-of-loss-in-xinjiang/

L’auteur et Ablikim la dernière fois qu’ils se sont rencontrés en 2015. L’auteur et Ablikim la dernière fois qu’ils se sont rencontrés en 2015.

Darren Byler

« Il m’a fallu des années pour me sentir à nouveau normal. En fait, je ne me sens toujours pas normal. »

« J’ai réalisé que l’attitude du Parti communiste chinois envers nous avait complètement changé. »

« Cela m’a fait me sentir plus désespéré vis-à-vis de l’avenir de l’humanité que je ne l’ai jamais ressenti dans ma vie. »

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Tous les noms dans cette histoire ont été modifiés pour protéger l’identité des personnes interrogées.

J’ai rencontré Ablikim pour la première fois à la fin 2014, lors d’une fête dans une maison ouïghoure dans un quartier du sud d’Ürümchi. C’était un homme mince avec une moustache bien taillée. Il était assis courbé, les épaules rentrées. Nous nous disions nos noms, mais je ne savais pas trop comment le situer. Au cours de la soirée, il s’assit tranquillement dans un coin, ses yeux parcourant la pièce. Ce n’est que bien plus tard, alors que nous marchions côte à côte chez nous, qu’il a commencé à parler. Il a dit qu’il n’aimait pas parler en groupe parce qu’il n’aimait pas parler ouvertement avec des étrangers. Comme beaucoup de jeunes Ouïghours que j’ai interviewés au cours de la dernière décennie, Ablikim avait été profondément affecté par ses rencontres avec la police et la société Han.

Dans les mois qui ont suivi, Ablikim et moi sommes devenus des amis proches. Nous nous sommes rencontrés presque tous les jours pour boire du thé, lire des romans et parler de sa recherche d’emploi et de l’avenir de la société ouïghoure. Lentement, il m’a raconté l’histoire de sa vie. Ce qui revient le plus souvent, c’est l’histoire de sa détention près de 10 ans auparavant. Cela s’est produit alors qu’il était dans un bus public en provenance de son école, qui se trouvait dans un quartier à prédominance han dans la partie nord d’Ürümchi. Alors qu’ils traversaient un poste de contrôle, il s’est rendu compte qu’il était le seul Ouïghour dans le bus. Non seulement cela, mais il avait une moustache, ce qui le marquait non pas comme un Ouïghour urbain avec un haut niveau d’éducation en langue chinoise, mais comme un migrant de la campagne. Il savait que, dans l’esprit de nombreuses personnes han rencontrées, il ressemblait à un kamikaze. La police l’a regardé et l’a forcé à descendre du bus. Il m’a dit : « À ce moment-là, je ne savais même pas ce que j’avais dit. J’étais tellement terrifié. Je ne savais pas ce qu’ils me feraient. » Ablikim se sentait complètement exposé et vulnérable. Après cela, il s’est rendu compte qu’être Ouïghour dans les années 2010 signifiait que son corps pouvait être pris à tout moment.

L’histoire d’Ablikim m’a incité à demander à d’autres Ouïghours ce que la dernière décennie leur a fait. Je leur ai demandé de réfléchir aux souvenirs les plus marquants – les moments qui ont changé leur vie. La plupart des gens avec qui j’ai parlé pour cette enquête vivent maintenant en exil non planifié à l’extérieur de la Chine dans des endroits du monde entier. Ablikim est toujours au Xinjiang.

Les Ouïghours et les Kazakhs avec qui j’ai parlé récemment m’ont dit que les années 2010 ont été rythmées par des moments de peur et de pertes extrêmes. Entre ces moments de traumatisme, les gens ont essayé de retrouver un sentiment de sécurité, de protéger leurs familles et leurs amis. Ils ont raconté leurs histoires de brutalités policières, des histoires de racisme ethnique qui les ont poussés à remettre en question leur propre humanité. Ils ont essayé de rester les auteurs de leur propre vie et de celle de leur société. Mais les années 2010 ont été une période de changements historiques. Pas moins de 1,8 million de musulmans ont « disparu » dans un vaste système de camps d’internement, et des millions d’autres ont été séparés de leurs familles par les systèmes de travail et d’éducation.

Les Ouïghours et d’autres musulmans turciques ont été contraints de vivre ce que l’historienne de la Chine Gail Hershatter appelle « le temps de la campagne ». Pour Hershatter, ce fut l’époque du récent passé chinois où la violence politique a envahi presque tous les aspects de la vie quotidienne : le Grand Bond en avant et la Révolution culturelle. Dans les années 2010, les musulmans turciques sont entrés dans un moment similaire : le temps de la rééducation. C’est une période où leur mode de vie a été ciblé pour être remplacé. Comme dans ces premiers moments de bouleversements intenses, l’espace dont ils disposent pour se remettre de la violence et de l’ethnoracisme est devenu de plus en plus petit. Ils peuvent sentir que l’histoire se répète. Leur monde est hors de leur contrôle. Il n’y a pas de temps pour le « post-traumatisme » du TSPT (Trouble de stress post-traumatique). Au cours de la décennie, toute la vie a commencé à être dérangée par une sorte de traumatisme sans fin.

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En 2015, Ablikim m’a dit que le stress traumatique de sa vie ne provenait pas seulement de son expérience avec la police, mais aussi de l’apathie et de la discrimination qu’il a reçue de la part de ses collègues han qui l’appelaient « professeur moustache » (胡子 老师 húzi lǎoshī) derrière son dos. Il a dit que l’expérience du harcèlement et de l’isolement avait fait de lui un « fou » (ouïghour : sarang).

« Après avoir été mis dans la salle d’interrogatoire pendant quelques heures, il m’a fallu des années pour me sentir à nouveau normal. En fait, je ne me sens toujours pas normal. C’est la raison pour laquelle j’ai commencé à détester cette école et mon travail et pourquoi j’ai finalement arrêté. Il est si difficile de surmonter des choses comme ça. L’année suivante, j’ai agi comme un fou. Je pense que j’ai donné à tous mes collègues une très mauvaise impression de moi. Ils pensaient que j’étais un gars étrange qui était toujours nerveux, toujours timide, jamais disposé à parler ou à agir de manière normale. »

Un autre jeune ouïghour que j’ai interviewé, que j’appellerai Memtimin, m’a dit qu’il avait eu de nombreuses expériences similaires en 2013 et 2014. Lors de ses déplacements, il se voyait refuser l’accès aux services dans un certain nombre d’hôtels. « Parfois (ils) me refusaient (quand ils me voyaient). Ou ils me disaient qu’ils n’avaient pas de chambre disponible quand ils avaient vu que mon lieu de naissance était le Xinjiang sur ma carte d’identité. » Il affirme que ces expériences l’ont fait se sentir impuissant et en colère. Le système juridique lui-même lui a refusé l’égalité des droits civils.

Mais ce qui était encore plus troublant pour lui, c’était la façon dont les autres citoyens acceptaient cela. « À quelques reprises (quand il était en ville), les Han m’ont accueilli de manière très amicale et polie en anglais. Ils me demandaient : "D’où venez-vous ?" » Supposant qu’ils lui parlaient en anglais parce qu’ils pensaient qu’il était étranger, il répondait en mandarin : « Je suis Ouïghour ( 维吾尔 wǒ shì wéiwú’ěr rén) ».

 

« Systématiquement, ils roulaient des yeux et disaient :"Oh, une personne du Xinjiang?!" », a raconté Memtimin. « Ensuite, ils me lançaient un regard de dégoût – leurs lèvres se relevaient comme s’ils venaient de voir un rat ou un chien galeux. »

 

Les institutions que Memtimin et Ablikim ont trouvées en dehors des zones à majorité ouïghoure étaient orientées autour de l’identité Han. Comme le souligne la critique sociale pakistanaise-britannique Sara Ahmed, les institutions racialisées « prennent la forme de "ce qui" réside en elles ». Elles font en sorte que les corps non majoritaires aient le sentiment de « ne pas être à leur place », comme des étrangers. Quand Ablikim est entré dans ces institutions, il a été arrêté et fouillé encore et encore par les gardes de sécurité à l’entrée des institutions et par tous les bureaucrates qu’il a rencontrés. Il m’a dit qu’il avait l’impression que chaque conversation, chaque rencontre était remplie de questions : Qui êtes-vous ? Que faîtes-vous ici ?

C’est la police qui sous-tend et soutient cet ethnoracisme systémique. Au cours de la dernière décennie, le harcèlement policier et la discrimination ont transformé la vie de millions d’Ouïghours et d’autres musulmans turciques. Une autre histoire qu’Ablikim m’a racontée maintes fois, c’est comment lui et un autre de ses amis, Tursun, ont été arrêtés lorsqu’ils marchaient dans un marché près de la gare. Un policier han les a interpellés et a demandé à vérifier leurs cartes d’identité.

« Je lui ai dit : "Pourquoi voulez-vous vérifier nos cartes d’identité ? Nous ne faisons rien. Pourquoi ne contrôlez-vous pas les cartes d’identité des Han ?" » Ablikim poursuit : « Il nous a immédiatement fait partir avec lui au poste de police. Je n’avais pas du tout peur. Tursun avait peur. Mais je n’avais pas du tout peur. Je n’avais rien fait de mal, alors pourquoi aurais-je dû avoir peur d’eux ? S’ils ne me respectent pas, pourquoi devrais-je les respecter ? »

Après les avoir menacés, la police les a finalement laissés partir. Chaque fois qu’Ablikim racontait cette histoire, sa voix tremblait. Sous sa timidité et sa main tremblante, il portait une profonde colère. Malgré sa peur, il était toujours le narrateur de sa propre histoire.

La colère d’Ablikim et des autres migrants que j’ai interrogés était toujours mêlée à la peur d’être pris par la police à tout moment. Vers le début de 2017, cette peur s’est considérablement intensifiée lorsque des centaines de milliers de parents, sœurs et frères musulmans turciques ont été coupés de tout contact avec leurs proches, puis ont disparu un par un. Gulnar, une femme kazakhe qui est maintenant bloquée en Amérique du Nord, m’a dit que le moment charnière de la décennie a été pour elle de dire au revoir à ses parents à l’aéroport d’Ürümchi vers la fin de 2016.

« Le vol a été retardé d’Ürümchi à Pékin. Le Xinjiang était submergé par la propagande de Xi Jinping. Il y avait partout des banderoles rouges avec les grands caractères des "valeurs fondamentales socialistes". Même mes parents, qui font rarement des commentaires politiques, ont dit : "Cela ressemble à la révolution culturelle." Ils sont venus me voir à l’aéroport. Le vol a été retardé, mais tous les deux sont restés avec moi jusqu’à ce qu’il soit vraiment tard. Quand j’ai dû partir, ils ont tous les deux pleuré, même si j’ai dit à plusieurs reprises que je reviendrais. C’était comme s’ils pensaient que ce serait notre dernier au revoir ou quelque chose comme ça. Je n’ai pas pleuré parce que j’avais une vie qui m’attendait en Amérique du Nord.

« En fait, c’était une fuite de justesse. J’ai appris plus tard que la situation au Xinjiang s’était brutalement détériorée début 2017. Après nos adieux, en traversant les douanes chinoises, l’officier a demandé de quelle "ethnicité" (民族 mínzú) j’étais. J’étais stressée à chaque fois que je passais la douane, mais je faisais généralement semblant d’être calme et nonchalante. J’ai dit "kazakh". Ils ont étudié mon passeport pendant longtemps et ont même discuté avec leur superviseur de la possibilité de me laisser partir. Finalement, ils ont dit que je pouvais y aller, mais je me souviens m’être assise dans l’avion en me disant : "Putain ! Qu’est-ce que c’était tout ça ?" A de nombreuses reprises, j’y ai réfléchi, après avoir lu toutes les nouvelles sur le Xinjiang. Je me sens tout à la fois si effrayée, reconnaissante, coupable et en colère.

« Cela fait maintenant trois ans que je n’ai ni vu ma famille ni été auprès d’elle. Ils vieillissent de plus en plus et je ne sais pas si je les reverrai. Je me souviens clairement de leurs yeux pleins de larmes et je me sens mal de ne pas être une fille attentionnée qui reste à leurs côtés. Ou une fille capable qui aurait pu prédire l’avenir et les faire sortir de là avant que les choses ne tournent si mal. Ce qui me rend folle, c’est de ne pas savoir si c’était ou non nos derniers adieux. »

Une jeune femme ouïghoure, qui m’a demandé de l’appeler Musafir, m’a dit que ses traumatismes les plus profonds au cours de la dernière décennie ont également commencé en 2017 lorsque des personnalités ouïghoures ont commencé à disparaître. En tant qu’étudiante internationale, ils ont été son lien essentiel avec les institutions ouïghoures avec lesquelles elle partageait un sentiment d’appartenance et un but. Elle affirme :

« Après cela, j’ai réalisé que l’attitude du Parti communiste chinois envers nous avait complètement changé. Tout semblant de confiance que nous avions auparavant dans nos droits en tant que citoyens a été complètement brisé. Depuis lors, je me sens impuissante et intimidée. Je n’imaginais pas qu’une telle injustice était possible. Ma croyance en l’humanité a été brisée. »

Mais la violence de l’État ne s’est pas arrêtée avec le remplacement des institutions ouïghoures ; elle a également commencé à rompre les liens de Musafir avec sa famille et ses amis. Elle m’a dit :

« À l’été 2018, mes amis les plus proches m’ont supprimé sur WeChat l’un après l’autre. Ensuite, ma mère m’a appelé. À travers ses larmes, elle m’a dit quelque chose qui m’a brisé le cœur. Ses mots exacts étaient : "Si tu te soucies de nous, je te prie de ne pas nous rappeler." À ce moment-là, j’ai été privé de mon droit humain fondamental de contacter mes proches. »

Alors que la décennie tire à sa fin, Musafir craint de ne plus jamais entendre parler de sa famille ou de la revoir. Elle a été exilée. Elle dit : « Cette décennie a changé ma vie pour toujours. »

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Alors que la décennie touchait à sa fin en 2019, la peur et le traumatisme que de nombreux musulmans turciques ont connus se sont souvent transformés en désespoir et en impuissance. Pour Musafir, l’un des moments les plus émouvants de l’année a été lorsqu’elle a regardé un documentaire sur Vice intitulé Ils viennent pour nous la nuit. Elle a dit : « Cela m’a fait pleurer de voir mon pays bien-aimé, les rues que je parcourais. Mais cela m’a brisé le cœur de voir qu’il était devenu un État policier inimaginable, plein de surveillance. Il avait été tellement vidé (de sa population), rien de ce dont je me souvenais. Cela me hante depuis. »

La chose qui l’a remplie le plus de désespoir en 2019, c’est quand une vieille femme han dans le train a déclaré à la journaliste Isobel Yeung : « Les Ouïghours devraient être comme les Han, je ne suis pas désolée pour eux. » Musafir a dit : « C’est le moment qui m’a fait réaliser que la majorité des chinois Han croient réellement au récit du gouvernement et contribuent activement à cette atteinte aux droits humains. Je sais qu’il est presque impossible de changer le discours de l’État sans le soutien public, et cela signifie que nous n’avons ni soutien gouvernemental ni soutien public. L’obscurité ne fait que s’approfondir. Cela m’a fait me sentir plus désespérée quant à l’avenir de l’humanité que je ne l’avais jamais été dans ma vie. »

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En 2015, Ablikim m’a enseigné un dicton ouïghour qui décrit le type d’obligations qu’entraînent les amitiés avec les Ouïghours : « L’amitié se révèle le jour où la tragédie vous arrive » (en ouïghour : dostning dostluq boshqa kün chüshkende biliner). L’amitié exige qu’un ami partage la tragédie d’un autre. C’est pourquoi l’amitié peut donner du pouvoir. Cela peut également signifier que la violence fait le plus mal lorsque vous n’êtes pas en mesure d’en protéger vos amis.

Le 29 juin 2017, j’ai reçu un dernier message d’Ablikim : « Cela fait longtemps que nous n’avons pas parlé, je suis désolé de dire que j’ai dû supprimer tous les étrangers de ma liste d’amis WeChat pour des raisons de sécurité. » Il a dit qu’il était retourné dans son village près de Kashgar parce que ses parents s’étaient arrangés pour qu’il épouse une femme de son quartier. Plusieurs mois plus tard, les amis d’Ablikim ont perdu contact avec lui. Ils n’ont plus eu de nouvelles de lui depuis. Il a simplement disparu. Ils sont certains qu’Ablikim a été emmené dans l’un des camps de rééducation nouvellement construits. Il est probable qu’il ait été considéré comme un « pré-terroriste » parce qu’il avait utilisé un VPN pour télécharger des films, écouter de la musique et lire des nouvelles non filtrées.

En 2019, Memtimin a reçu un message cryptique similaire d’une connaissance en Chine. « Le message disait "votre frère est décédé". Je disais : "Êtes-vous sûr de parler de mon frère ? Il n’a que la quarantaine." Il a répondu : "Oui". » En digérant la nouvelle, Memtimin s’est sentie étourdie. « Je me suis retrouvée par terre dans ma chambre parce que je m’étais évanouie. J’ai regardé ses photos encore et encore et j’ai également regardé notre dernière conversation WeChat de juin 2017. Je ne pouvais pas arrêter de pleurer. J’aurais tellement souhaité avoir pu lui parler une fois de plus avant sa mort. »

Cette décennie, Ablikim et mes autres amis musulmans turciques m’ont appris que partager la douleur des autres signifie écouter leurs histoires et trouver des moyens de les aider à raconter leurs histoires. Comme l’a expliqué l’anthropologue Michael D. Jackson, la narration est un moyen de donner de l’ordre et de la cohérence aux événements, qu’il s’agisse de tragédies ou de triomphes. Dans les histoires personnelles, les gens deviennent les personnages principaux plutôt que d’être relégués en marge du changement social. Ce n’est pas seulement que les histoires donnent un sens à la vie humaine en général mais plutôt, selon Jackson, qu’elles changent la façon dont les gens « vivent les événements qui leur sont arrivés » en les restructurant symboliquement. Ce faisant, les histoires donnent aux gens un moyen de surmonter les circonstances les plus sombres et de rester les auteurs de leur propre vie. C’est pourquoi Memtimin, Gulnar et Musafir racontent leurs propres histoires et celles de ceux qu’ils aiment, aussi fort que possible.

L’une des chansons préférées d’Ablikim est « Say Goodbye » de Norah Jones. C’est une chanson sur le fait de ne pas faire semblant d’être toujours amoureux, d’être honnête et de continuer sa vie. Quand je suis allé à Ürümchi pour la dernière fois en 2018, je suis allé à notre table au salon de thé turc. Le mix de chanson avait un peu changé, mais il était assez proche pour ramener les souvenirs de nos conversations sur cette chanson et évoquer l’horreur de ce qui lui est arrivé depuis lors. Sa peur la plus profonde est devenue réalité, il n’a plus le contrôle de sa vie. Son histoire a été suspendue par « l’ère de rééducation ». Pour ne pas avoir l’air d’être l’étranger bizarre qui pleure dans un coin, je suis sorti et j’ai fumé deux cigarettes Hong He, une pour lui et une pour moi.

Pendant la majeure partie de la dernière décennie, j’ai pensé aux histoires qu’Ablikim m’a racontées. Mon amitié avec lui, plus que toute autre chose, est ce qui me motive à continuer à raconter les histoires difficiles du Xinjiang. C’est ce qu’il ferait pour moi si nos positions étaient inversées. Je ne sais pas si Ablikim est vivant ou mort, mais ses histoires continueront de vivre.

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