La répression exercée par la Chine sur le Xinjiang «100% vrais»

Une journaliste jordanienne qui s’est rendue dans la région autonome ouïghoure du Xinjiang (nord-ouest de la Chine) a déclaré que les reportages des médias internationaux sur les politiques répressives de Pékin visant l’ethnie ouïghoure étaient «à 100% vrais», et a averti que la situation «alimentait l'extrémisme» au sein de la communauté.

Cet article a été publié originellement en anglais le 12 septembre 2019 sur le site de la Radio Free Asia. Pour accéder à la version originale : https://www.rfa.org/english/news/uyghur/reports-09122019172439.html

Nihad Jariri dans la ville de Kashgar, dans la région autonome ouïghoure du Xinjiang (nord-ouest de la Chine), juillet 2019. Nihad Jariri dans la ville de Kashgar, dans la région autonome ouïghoure du Xinjiang (nord-ouest de la Chine), juillet 2019.

En juillet, Nihad Jariri s’est rendue à la Région autonome ouïghoure du Xinjiang pour présenter une «perspective plus réaliste» de la vie dans la région où les autorités auraient détenu plus de 1,5 million de Ouïghours et d'autres minorités musulmanes accusés d'avoir «des idées religieuses fortes» et «politiquement incorrectes» dans un vaste réseau de camps d'internement depuis avril 2017.

La journaliste indépendante a voyagé avec un visa de touriste pour éviter les manutentionnaires assignés par l'État qui empêchent les médias de s’entretenir avec des habitants en dehors d’événements orchestrés par le gouvernement mettant en vedette des Ouïghours et des fonctionnaires professant leur loyauté à l’égard du Parti communiste au pouvoir.

Alors que Pékin avait initialement nié l'existence de ces camps, la Chine a changé de cap cette année et a commencé à décrire les installations comme des «pensionnats» offrant une formation professionnelle aux Ouïghours, décourageant la radicalisation et contribuant à protéger le pays du terrorisme.

La Chine a récemment organisé deux visites de supervision des camps d'internement dans la région autonome de Xinjiang - une pour un petit groupe de journalistes étrangers et une autre pour des diplomates de pays non occidentaux, notamment la Russie, l'Indonésie, le Kazakhstan et la Thaïlande - au cours desquels des responsables ont réfuté les affirmations de mauvais traitements et de mauvaises conditions de détention dans les installations qualifiées de «mensonges diffamatoires».

Les reportages du service ouïghour de RFA (Radio Free Asia) et d’autres médias suggèrent que ceux qui se trouvent dans les camps sont détenus contre leur volonté, et soumis à un endoctrinement politique, font régulièrement face à des brutalités de la part de leurs surveillants, et supportent des régimes pauvres et des conditions insalubres dans des installations souvent surpeuplées.

Dès son arrivée à Urumqi, la capitale de la région autonome du Xinjiang, Jariri a déclaré que ses premières 24 heures étaient «choquantes» parce que tout ce qu'elle a vécu semble contredire les informations faisant état de camps et d’autres exactions commises dans la région.

“Je pensais que tout ce que je lisais et voyais aux nouvelles, basé sur les gens autour de moi, n'était pas tout à fait vrai… [et que] peut-être qu'il y a une autre histoire à cette [situation] », a-t-elle dit.

«C’est la chose la plus dangereuse dans cette affaire pour un touriste ou un premier visiteur…la vie semble si normale et même heureuse… Les rues sont tellement larges et propres, et les gens sont toujours bien habillés, et c'était tellement rafraîchissant.

Mais Jariri a déclaré que son impression avait rapidement changé lorsqu'elle avait demandé à se rendre dans une mosquée pour prier.

«C’est quand j’ai commencé à voir l’amertume, le jeu des acteurs et la souffrance que ces gens doivent endurer, - ils souffrent en silence», a-t-elle déclaré.

Les Ouïghours qu’elle a interrogé à propos d’une mosquée "sont devenus tendus", selon Jariri, et lui ont indiqué que les bâtiments étaient soit fermés pour réparations, soit seulement ouvert durant quelques minutes - pas assez de temps pour entrer et prier.

Lorsqu'elle a trouvé une mosquée à visiter, elle a dû passer un poste de contrôle devant l'entrée qui lui a balayé le visage et lui a présenté ses pièces d'identité, avant d'indiquer à un gardien si elle pouvait ou non passer.

«La zone de prière a été fermée […] J'ai eu un ami [avec moi] qui a demandé aux gardes si je pouvais prier… mais ils sont devenus très nerveux » et elle n'a pas été autorisée à le faire.

Jariri a déclaré avoir vécu une expérience similaire après être entrée dans la mosquée Id Kah au siège de la préfecture de Kashgar (en chinois, Kashi), quand elle a été empêchée de prier par les gardes là-bas.

«Honnêtement, j'étais terrifiée», a-t-elle dit.

D'autres incidents survenus dans la ville de Kashgar ont également confirmé ses soupçons selon lesquels les Ouïghours seraient confrontés à de sévères restrictions dans leur vie quotidienne.

À un moment donné, lors d’une visite dans le quartier historique de la vieille ville de Kashgar, qui a été en grande partie rasée par les autorités, Jariri a été alarmée par de fortes sirènes. Ses compagnons ouïghours l'ont informée que la police sonne tous les jours pour «avertir les méchants».

Plus tard, elle s’est rendue dans le comté de Kona Sheher (Shufu) de Kashgar pour rencontrer un traducteur ouïghour à qui il a été interdit de quitter les lieux. Elle a été forcée de sortir de son taxi et de se soumettre à un scan du visage et à un interrogatoire par des policiers à son arrivée. Lorsqu'elle a finalement été autorisée à poursuivre son chemin, elle a contacté le traducteur pour annuler leur rendez-vous, craignant qu'il ne soit mis en danger, mais il insista pour qu'ils poursuivent leurs programmes de déjeuner ensemble.

«En moins d'une heure, six agents de police à l'extérieur du restaurant ont pris son téléphone portable et ont lu notre conversation sur [l'application de messagerie] WeChat, ce qui m'a dévasté», a-t-elle déclaré.

Les officiers, qui étaient à la fois Chinois Han et Ouïghour, ont essayé de la renvoyer à son hôtel, mais elle a protesté, en expliquant qu'ils envisageaient de visiter un parc local.

"Ils ont dit: ‘pas aujourd'hui, car le parc est fermé’, et ils m'ont mis dans une voiture qui, de l'extérieur, ressemblait à un taxi, mais pas de l'intérieur: il n'y avait pas de compteur, pas de [système de paiement], pas d'identification pour le conducteur, pas de caméra », a-t-elle déclaré. "Le chauffeur a conduit… très vite et ne s'est arrêté à aucun point de contrôle jusqu'à ce qu'il me dépose à l'hôtel."

«Prison virtuelle»

Jariri a déclaré qu'après l'incident survenu dans le comté de Kona Sheher, elle avait compris que le XUAR était «une grande prison virtuelle ».

“Nous parlons des [camps d'internement], mais il y a une prison gigantesque qui s'appelle Xinjiang…et à l'intérieur, il y a des prisons virtuelles plus petites », a-t-elle déclaré, notant que les Ouïghours sont régulièrement limités dans leurs mouvements à certaines zones de la région, et ne peuvent pas demander de passeport pour quitter le pays sans autorisation spéciale.

Même en tant que membre d’un média, il est généralement impossible de parler avec les Ouïghours pour avoir une idée de la vie qui est la leur dans le Xinjiang, selon Jariri, "parce que vous avez très probablement un guide gouvernemental, vous ne pouvez donc pas poser de questions."

Voyager dans la région en tant que touriste lui a donné la liberté d’interagir avec les Ouïghours sans guide, a-t-elle déclaré, et ceux avec qui elle a parlé ont confirmé que «toutes les histoires que nous entendons de sources extérieures sont vraies à 100%».

"Quand vous entendez la même chose [de gens avec] aucune communication [avec le monde extérieur], vous réalisez qu'il n'y a rien de trompeur ou d'interprétation erronée [dans les rapports] », a-t-elle déclaré. "Ces histoires arrivent, elles sont vraies."

Jariri a déclaré que les politiques de la Région autonome ouïghoure du Xinjiang ne visent pas uniquement à saper les traditions religieuses des Ouïghours, mais à «effacer [leur] identité tout entière… et les assimiler à la culture chinoise».

Mais les mesures de sécurité oppressives dans la région ont créé une "situation suffocante dans la mesure où elle se retournera contre elle", a-t-elle déclaré.

"La situation créée par le gouvernement chinois dans la région fait en sorte que les gens pensent désormais au séparatisme", a-t-elle déclaré, "Ils (le gouvernement) créent une nouvelle culture de l'extrémisme."

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.