Ses parents sont dans un camp de rééducation, un enfant ouïghour de 2 ans mort noyé

Le fils de deux ans d'un couple ouïghour détenu dans un "camp de rééducation", s'est noyé après être tombé dans un fossé d'irrigation à la préfecture de Khotan. L’enfant a été confié à ses grands-parents qui ont essayé de l’emmener au camp où sont détenus ses parents pour leur rendre visite. Vingt tentatives en deux mois, sans jamais y parvenir du fait des refus systématique de la police du camp.

Rahmitulla Shirbaqi, Ouïghour, 2 ans, retrouvé mort noyé en décembre 2018 © WeChat Rahmitulla Shirbaqi, Ouïghour, 2 ans, retrouvé mort noyé en décembre 2018 © WeChat

Cet article a été publié originellement en anglais le 08 janvier 2019 sur le site de Radio Free Asia (RFA). Pour accéder à la version originale : https://www.rfa.org/english/news/uyghur/drowning-01082019130159.html

Le fils de deux ans d'un couple d'ethnie ouïghoure détenu dans un "camp de rééducation" dans la région autonome ouïghoure du Xinjiang (nord-ouest) (XUAR) s'est noyé après être tombé dans un fossé d'irrigation à la préfecture de Khotan (en chinois, Hetian), selon les responsables locaux.

Le 21 décembre, des sources ont raconté au service Uyghur de RFA que Rahmutullah Shirbaqi avait disparu de son domicile dans le canton de Zawa, comté de Qaraqash (Moyu), sous la garde de son grand-père, Matnury Mahsut, âgé de 78 ans, et de sa grand-mère, Mahtumhan Tursunniyaz, âgée de 68 ans.

Le corps de Shirbaqi a été retrouvé trois jours plus tard et les autorités ont déterminé qu'il s'était noyé après avoir plongé dans la glace recouvrant un fossé devant sa maison du village de Chokanjilgha, où ses grands-parents le gardaient depuis que ses parents avaient été envoyés au camp de rééducation de Bostanköl dans le siège du comté un an plus tôt.

Un officier du siège de la police de la préfecture de Hotan a déclaré à RFA qu’elle n’était pas autorisée à discuter du cas de Shirbaqi, alors que deux responsables du gouvernement de la préfecture ont déclaré avoir entendu dire qu’un garçon de deux ans était décédé, mais n’avaient pas d’autres détails.

Cependant, un habitant d'un village voisin de Qaraqash a déclaré à RFA, sous couvert d’anonymat, que le secrétaire du parti communiste au pouvoir avait récemment recommandé aux villageois de redoubler de vigilance à l'égard de leurs enfants à la suite d'une noyade dans la région.

« Il a dit que nous devions prendre bien soin de nos enfants à la maison, car un garçon est mort en tombant dans un fossé », a expliqué la villageoise, ajoutant que des responsables du village ont déclaré que les parents du garçon avaient été détenus dans un camp de rééducation où les autorités ont arrêté des Ouïghours et d'autres minorités ethniques musulmanes accusés d'avoir nourri des "idées religieuses fortes" et des idées "politiquement incorrectes" dans la Région autonome ouïghoure de Xinjiang depuis avril 2017.

Tout en cherchant des informations supplémentaires sur la mort de Shirbaqi, RFA a contacté un officier du département de police du comté de Qaraqash, qui a déclaré que le garçon avait une sœur au collège n°2 de la banlieue de Zawa.

"Elle a informé l'école quand son frère a disparu", a déclaré l'officier.

« Son professeur superviseur m'a dit que le garçon avait été retrouvé mort. La première chose qui me vint à l’esprit fut: « Que faisaient les parents quand il a disparu? Mais j’ai ensuite appris qu’ils ne vivaient pas avec lui et qu’il était confié à ses grands-parents. »

L’officier a déclaré que le temps avait été assez froid à Hotan ces dernières semaines et que de la glace s'était formée au sommet des fossés d'irrigation au moment de la noyade de Shirbaqi.

Il a dit qu’il ne savait pas si les parents de Shirbaqi avaient été condamnés à une peine de prison ou dans un camp de rééducation, mais seulement « qu’ils n'étaient pas à la maison lorsque le garçon avait disparu ».

Des responsables du village de Chokanjilgha ont confirmé que les parents de Shirbaqi avaient été détenus au camp de rééducation de Bostanköl, avec un agent de police local affirmant qu'ils avaient été envoyés au camp environ un an plus tôt pour « un problème de téléphone », sans fournir plus de détails.

Un responsable du gouvernement du village a déclaré à RFA qu'elle avait emmené Shirbaqi et ses grands-parents au camp à plusieurs reprises, " mais ils n'ont jamais eu l'occasion de rencontrer les parents du garçon."

" Les grands-parents ont demandé à rencontrer leurs enfants, affirmant que leur santé était mauvaise ... mais que la police qui surveille le camp ne les a pas laissé entrer", a-t-elle déclaré.

« Nous avons reçu des timbres d'approbation du département de la police préfectorale, du département judiciaire du comté, du bureau de la sécurité publique du comté et du comité de quartier pour leur rendre visite. Nous sommes allés les voir vings fois en deux mois, mais nous avons toujours été refoulés. "

Shirbaqi a accompagné ses grands-parents lors de leur dernière tentative de visite le 18 décembre, a déclaré un responsable du village quelques jours avant sa disparition.

Elle a dit qu'il n'était pas clair si ses parents étaient au courant de sa mort.

Réseau de camps

Alors que Pékin avait initialement nié l'existence de camps de rééducation, le président du XUAR, Shohrat Zakir, a déclaré à l'agence de presse officielle chinoise Xinhua en octobre que ces installations constituaient un outil efficace pour protéger le pays du terrorisme et dispenser une formation professionnelle aux Ouïghours.

Les reportages du service ouïghour de RFA et d'autres médias ont toutefois montré que ceux qui se trouvaient dans les camps étaient détenus contre leur volonté et soumis à un endoctrinement politique, subissant systématiquement un dur traitement de la part de leurs geôliers, une alimentation médiocre et des conditions d'hygiène indigne, dans des installations souvent surpeuplées.

Adrian Zenz, maître de conférences en méthodes de recherche sociale à l'Ecole européenne de culture et de théologie basée en Allemagne, a déclaré que quelque 1,1 million de personnes sont ou ont été détenues dans les camps - ce qui équivaut à 10 à 11% de la population ouïghoure adulte du pays.

En novembre 2018, Scott Busby, sous-secrétaire adjoint au Bureau de la démocratie, des droits de l'homme et du travail du département d'État américain, a déclaré qu’il y a "au moins 800 000 et peut-être même quelques millions" de Ouïghours et autres personnes détenues sans inculpation dans des camps de rééducation dans la région autonome ouïghoure du Xinjiang, citant des évaluations du renseignement américain.

Citant des rapports crédibles, les législateurs américains Marco Rubio et Chris Smith, qui dirigent la Commission bipartite exécutif-Congrès sur la Chine, ont récemment qualifié la situation dans la région autonome ouïghoure du Xinjiang de " plus grande incarcération de masse d'une population minoritaire dans le monde aujourd'hui ".

Camps pour enfants :

Dans un article publié le 21 octobre par le journal officiel Global Times, faisant la promotion des camps en tant que « centres de formation », des photos d’enfants de la préfecture de Hotan dont les parents avaient été placés dans des camps, affirmaient qu’ils étaient soignés dans des « écoles spéciales », où ils participer à des cours d'éducation et à d'autres activités.

Des sources ont toutefois indiqué à RFA que les enfants ouïghours dont les parents ont été envoyés dans les camps sont régulièrement envoyés dans des orphelinats gravement surpeuplés, qualifiant ces conditions de "terribles", les enfants étant "enfermés comme des animaux de la ferme dans un hangar".

D'autres disent que, même si les orphelinats ont reçu d'importantes donations du public, " très peu est dépensé pour les enfants ", et que les installations économisent de l’argent en ne donnant de la viande aux enfants qu’une fois par semaine, le reste du temps, ils reçoivent une « soupe au riz ».

RFA a reçu plusieurs rapports faisant état d'enfants mourant ou souffrant de blessures graves chez les ouïghours vivant dans la région autonome de Xinjiang, alors que leurs parents étaient en détention et manquaient de soins adéquats.

En août, des sources ont déclaré à RFA qu’un garçon de 10 ans du comté de Makit (Maigaiti) de la préfecture de Kashgar (Kashi), dont les parents étaient détenus dans un camp de rééducation, s’était noyé dans la rivière Zarafshan.

En mars, des sources ont rapporté qu'Esma Ahmet, âgée de huit ans, dont le père était détenu dans un camp de rééducation politique, avait été brûlée à près de 60% de son corps un mois auparavant, lorsqu'un poêle avait été renversé chez elle à Guma, à Khotan et avait un besoin urgent de traitement médical.

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