La féminité souveraine de la Grèce (1/7) ou le voyage vers l’altérité

J’ai commencé à écrire ce long billet entre 2011 et 2012. La Grèce vivant une situation hautement critique depuis cinq ans, j’avais préféré ne pas le publier car il me semblait que la question de la souveraineté, elle, se posait dans des termes très différents, et se pose de façon plus cruciale encore aujourd’hui. La féminité souveraine de la Grèce m’apparaissait constante, éclatante, telle que je l’ai toujours ressentie.

J’ai commencé à écrire ce long billet entre 2011 et 2012. La Grèce vivant une situation hautement critique depuis cinq ans, j’avais préféré ne pas le publier car il me semblait que la question de la souveraineté, elle, se posait dans des termes très différents, et se pose de façon plus cruciale encore aujourd’hui. La féminité souveraine de la Grèce m’apparaissait constante, éclatante, telle que je l’ai toujours ressentie.

 

 

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Musée de Delphes

Après sept mois et demi d’un premier gouvernement Tsipras puis d’un second, je publie maintenant en plusieurs billets successifs cette tentative d’évoquer et de donner la place à ce qui, en Grèce et dans les îles, traverse le temps dans la parole et le chant, la poésie, la littérature et le cinéma.

 

Caryatides © Marguerite Caryatides © Marguerite

 

Il ne s’agit pas de privilégier l’image de la féminité souveraine et d’ignorer celle de la masculinité souveraine ; la Grèce est bien assez riche de son histoire, de ses figures, ses dieux et demi-dieux masculins et féminins, de ses héros mythiques, de ses combattants et de sa persévérance, il n’est qu’à voir tout près de nous la réponse souveraine de la Grèce le 5 juillet 2015, et la réponse souveraine de Yanis Varoufakis à l’accusation de trahison de son pays pendant l’exercice de son ministère, suivie d’autres réponses tout aussi souveraines ; il n’est qu’à voir, aussi, comment ce souffle pourrait aujourd’hui se tenir debout entre deux initiales* parmi d’autres moins exposées ou moins connues :   

Z.K.

Mais plutôt de faire ressortir ce qui échappe à l’oppression et vole bien au-delà, jusqu’à toucher l’univers : la poésie donc, le chant, le récit, l’âme et la capacité de résistance d’un pays et de ses habitants ; « Misère et beauté » : ce sont les mots de Jacques Lacarrière  pour évoquer la Grèce et ses îles, et ce sont ses écrits que j’ai choisis en toile de fond intensément animée d’une vie propre, pour aborder cette féminité souveraine, dans le croisement des voix.

La Grèce et la Crète ne sont pas les seuls lieux du départ, de l’émigration, de l’exil, et du voyage. Mais c’est de ces lieux qu’il est question ici, de l’insularité, de la puissante source du désir et de la nécessité du départ, de la langue et de la grécité, et de la résonance de la parole de l’homme.

«Je considère la poésie comme une source d’innocence emplie de forces révolutionnaires. Ma mission est de concentrer ces forces sur un monde que ne peut admettre ma conscience, de telle manière qu’au moyen de métamorphoses successives, je porte ce monde à l’exacte harmonie de mes rêves.»

(Extrait d’un texte consacré à Elytis sur le site Esprits nomades)


Elytis peint et sa peinture est un chant. Il peint le pouvoir de la Gorgone, et le mouvement profond, puissant, ample et multiple de ses mots nous saisit :

 Louée soit la main de la Gorgone

Qui en sa paume accueille le navire

Comme pour l’offrir aux vents et

A l’abîme puis se ravise (…)

  Odysséas Elytis (Axion Esti, Glorificat)

 

Dans son texte Les Iles Nues (p.742 à 809 - L’Eté grec, volume Méditerranée publié chez Robert Laffont), Jacques Lacarrière, cet autre voyageur passionné, grand traducteur et merveilleux écrivain, parle de son errance poétique comme d’une émigration intérieure :

  « Au seuil de ce voyage vers l’archipel, je repense à cette expression, souvent lue dans les agences maritimes du Pirée, d’agonès grammès, les lignes stériles. Les compagnies maritimes intérieures desservent un certain nombre d’îles lointaines et perdues où vivent deux, trois, quatre familles tout au plus – îles qu’il faut tout de même desservir – et qui financièrement ne leur rapportent rien. Le terme stérile signifie donc : non rentable.

Mais le mot grec agonès, sans gones (terme utilisé exclusivement en biologie) donne à cette expression une résonance particulière. C’est le poète Elytis, l’auteur d’"Axion Esti", le plus beau, le plus fort, le plus grec des textes poétiques parus depuis l’après-guerre, Elytis, le grand poète de l’Egée, le défricheur et déchiffreur des îles blanches, qui me parla un jour de cette expression,  de ce poème inscrit dans toutes les agences. Lignes stériles : voyages sans lendemains, voyages inféconds, exacte image de ce que l’on ressent souvent, quand on circule en Grèce sur ces ponts de bateaux délabrés, cette errance inutile et sans fin, que Séféris a exprimée dans le poème cité en exergue. Moi-même, pendant ces années cycladiques, j’ai porté d’île en île une errance poétique, une quête inexplicable qui me firent ressentir quelquefois ces déplacements comme une émigration intérieure sur des lignes infécondes. Lorsqu’on voyage ainsi à la façon des Grecs, il y a toujours quelque part en soi un sillage qui jamais ne se referme tout à fait (…) J’ai approché le paradis en vivant à Patmos, à Hydra mais aussi ce mal de la beauté vacante, de la misère quotidienne dans un paysage enchanteur, de cette pauvreté qui colle depuis des siècles à la peau des Grecs et les contraint justement à quitter ces îles pour travailler à l’étranger… »

Tout au long des écrits de Jacques Lacarrière sur ce pays et ses archipels d’îles, le nom des poètes grecs et des extraits de leurs poèmes nous sont offerts, leur voix nous parle, leur regard nous atteint, debout.

Car le voyage, l’exil, l’errance, la présence constante de la mer, l’arrachement au pays natal et le tourment du retour, sont présents dans toute la littérature grecque et crétoise.

Placé en exergue des Iles Nues, le poème de Georges Séféris interroge ces « lignes stériles » :

« Mais que cherchent-elles nos âmes, à voyager ainsi

Sur des ponts de bateaux délabrés,

Entassées parmi des femmes blêmes et des enfants qui pleurent

Que ne peuvent distraire ni les poissons volants

Ni les étoiles que les mâts désignent de leur pointe ? »

(Mythologie VIII - Poèmes 1933-1955, NRF Poésie Gallimard)

 

Dans des temps lointains, un voyageur du XVIe siècle, Nicandre de Corcyre (Corfou), homme de grande culture, écrit en grec le récit de son voyage de Venise vers ce que nous nommons l’Europe ; il fera ce périple initiatique et nostalgique dans la suite de l’envoyé de Charles Quint auprès du sultan Soliman, et laissera une chronique des guerres et affaires internationales de son temps, nourrie de son observation des villes, des paysages, et des hommes et femmes qu’il découvre. Il racontera également, dans la douleur, l’outrage fait à la Grèce par les Turcs, les massacres des populations et la destruction de bien des sites et villes, dont Corfou.

Alors que les récits de voyage de cette époque nous montrent plutôt la curiosité et l’attrait pour l’Orient, ce Voyage d’Occident, traduit du grec par Paolo Odorico, et publié chez Anacharsis avec une postface de Yves Hersant en juillet 2003, porte en lui le désir du retour vers l’île et préfigure le sentiment de l’exil au cœur de bien des œuvres poétiques qui lui succèderont.   

Nicandre, dès la première page, nous parle de son désir de voyage, mais dévoile dans le même temps l’intériorisation qui en a résulté, ce cheminement vers lui-même :

« J’ai décidé de confier à l’écriture le récit du voyage…» ;  s’adressant à Charles Quint, il lui dédie en quelque sorte ce livre-témoignage :

« Je voulais te le faire connaître, ô le meilleur de mes amis, homme très érudit, puissant… Tu sais quelle a été la cause de mon départ de Venise, quel profond désir j’avais de partir.»

 

Bien plus tard, dans un autre siècle, celui que Jacques Lacarrière nomme le défricheur et déchiffreur, Odysseas Elytis, a magnifiquement chanté les Iles dans ce grand poème fondateur, Axion Esti :

 « Louées soient Siphnos, Amorgos, Alonissos, Thassos, Ithaque

Et Santorin, Cos, Ios et Sikinos…


Loués soit la table en bois,

Le vin doré avec le reflet du soleil,

Les jeux de l’eau sur le plafond,

Les vagues et les galets main dans la main

Une empreinte de pas, sagesse sur le sable,

Une cigale qui gouverne des milliers d’autres,

La conscience éblouissante comme l’été ! (…)


 « Loués soient les bateaux luttant contre le meltem

Et louvoyant dans le suroît

Avec leurs flancs noyés d’écume

De galets noirs et d’héliotropes »

 (Extrait d’Axion Esti, Glorificat – p.24 de Méditerranées Cahiers Jacques Lacarrière 2)

 

Dans Le chemin vers Ithaque, le poète Constantin Cavafy chante le voyage sous le signe de la découverte émerveillée, des épreuves initiatiques, de l’expérience intérieure et de l’exploration du monde :

« Quand tu prendras le chemin vers Ithaque

Souhaite que dure le voyage… »

 

Voici ce qu’en écrit Jacques Lacarrière dans Les épreuves d’Ulysse (Le buveur d’horizon, Méditerranée)) :  

 « Cavafy découvre là le sens implicite de l’Odyssée, à savoir que les tribulations d’Ulysse ne sont pas des obstacles dressés contre son retour, mais au contraire des détours enrichissants et nécessaires pour qu’au terme de son voyage, Ulysse retrouve son île enrichi de ces victoires, de ces apprentissages…

C’est bien cela que veut dire Cavafy : que l’essentiel du voyage n’est pas de parvenir au but, mais réside dans le voyage lui-même, qui devient avec Ulysse autant un retour à Ithaque qu’un long, immense, fécond retour sur lui-même. » (p. 918-919)

 

Dans un extrait du numéro 44 de la revue Desmos / Le lien, Ithaque est évoquée à nouveau :

« Ainsi le poète Alexios Maïnas parvient-il à condenser cette Grèce que nombre d’entre nous ont au cœur, superbe et désagrégée, dans ces vers magnifiques : « je sens l’origan de la pluie / sur les pierres d’une terre / qui avance toujours courbée / comme un Ajax immortel / et trébuche ou s’écoule / dans la baie aride / et attristée par le vent. » (« Ithaque », dans une traduction d’Anguéliki Garidis)

 Je le dis à mon tour, il faut lire ces poètes, qui témoignent par leurs vies et leurs œuvres jusque dans les conditions les plus difficiles, d’une recherche, d’une expression et d’un besoin intenses, vitaux, de poésie, de théâtre, de littérature et d’une langue qui soit la plus libre et la plus vivante, tout en conservant les mots millénaires.

Où est Ithaque aujourd’hui, ce très ancien lieu du mythe, ancré dans la mémoire ?  Ithaque est partout, lieu de la perte et de la nostalgie, qui essaime en lieux multiples, en tant que mythe, en tant que réalité : celle d’un exode massif, dispersé, convergent, de l’être humain.

Depuis plusieurs années, dans les articles et les entretiens qu’on peut lire et où le paysage de guerre répond au paysage de guerre, il y a cette phrase qui revient, qui me frappe tant elle est à la fois au cœur de l’espoir et du désir lancinant du retour, et tant elle nous concerne toutes et tous :

 

Quand la guerre sera finie

 

 Le poème demeure comme nourriture de partage.

 

 

La publication en 2015 par Cheyne du livre de poèmes d'Elytis dans une traduction d’Angélique Ionatos est une opportunité bienvenue.

Comme pour les Lectures précédentes, Cheyne a édité le très beau Journal des Lectures dédiées cette année aux Balkans (et à la Grèce). On peut le regarder et le lire ici.

 

* Il s'agit de Zoe Konstantopoulou.

 

Marguerite

 



 

                                                                     

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