La féminité souveraine de la Grèce (2/7)

 

 Le regard d'Henry Miller


En avril 2011 la lecture d’une des dernières publications de Michel Boujut - hommage à lui ici - Henry Miller revisité et celle du livre de Maurice Nadeau, Grâces leur soient rendues, chez Albin Michel (chapitre intitulé  Mon ami, Henry Miller -pages 144 à 163) furent déterminantes, et vinrent s’ajouter aux lectures des livres de Jacques Lacarrière.

Plus tard,  dans un casier d’une librairie ancienne, je trouvais ce livre très court d’Henry Miller, Premiers regards sur la Grèce, écrit en 1939 et publié en français en 1999, chez Arlea dans la collection L’Etrangère ; il apporta un air marin propice au désir et à la tentative de parler de la Grèce autrement qu'en termes de dette, plutôt en termes de don et de partage.

Dans un texte inédit de contribution à Méditerranées, Cahiers Jacques Lacarrière 2, Alain Joxe cite Makriyannis (1), combattant illustre de la guerre de libération contre les Turcs, qui écrit dans ses Mémoires :

« La seule liberté qui reste toujours aux Grecs, c’est de savoir très précisément comment ils sont esclaves. »

 

C’est une question qui se discute toujours âprement aujourd’hui en Grèce, et que Georges Séféris a abordée dans ses poèmes, faisant référence à Makriyannis et à ses Mémoires. Henry Miller, quant à lui, estime que c’est le rejet du harnais qui fonde le sentiment de la grécité.

Il me semble qu’il y a là deux expressions différentes d’une même préoccupation, donnant à la conscience grecque une place centrale.

 

9782869594692FS.gif             henry-miller-in-hydra.jpg?w=640  Henry Miller à Hydra

 

 

Chez Henry Miller, la beauté vacante dont parle Jacques Lacarrière se décrit avec un humour  allègre et admiratif, dans la découverte d’un pays en 1939, alors que le monde entre dans la guerre :

« Je préfère inventer ma propre histoire de la Grèce, une histoire qui puisse correspondre aux merveilles incompréhensibles que j'ai vues de mes yeux..." (p.91)

Dans la préface, la traductrice  Carine Chichereau présente ainsi ce livre court et dense :

«Longtemps resté méconnu, Premiers regards sur la Grèce ne fut publié qu'après la mort de Séféris en 1971.

Il s’agit d’un texte important, puisqu’on y  trouve tous les thèmes abordés plus tard dans Le Colosse de Maroussi, un des chefs-d’œuvre de Miller, écrit à son retour à New-York. Premiers regards sur la Grèce garde la spontanéité du journal de voyage...C’est la verve millérienne dans ce qu’elle a de plus riche et de plus naturel.»

Dès l’ouverture du livre,  l’hommage et la dédicace donnent le ton, l’amitié est célébrée :

 

"Quelques pensées en chemin

- sur la Grèce, les Grecs,

et d’autres sujets : pour sa Majesté

la plus sensible, le roi Georges

Séféris de Smyrne !

Son serviteur obéissant,

Henry Miller, novembre 1939.

 Et bon voyage à tout le monde !"

 

C’est ainsi que, toutes voiles de la subjectivité hissées haut,  Henry Miller  part à l’abordage.     

« Je voulais aller jusqu’à la frontière d’un monde nouveau, un monde minuscule qui répondrait à tous les besoins. Zante y ressemble. Pour moi, c’est le seuil de la Grèce... Les îles grecques devraient toutes être gouvernées par une souveraine. Elles appartiennent essentiellement aux femmes. D’une certaine manière,  plus je découvre ce pays, plus je pense qu’elles y ont joué de tout temps un rôle prédominant, en exerçant un pouvoir occulte. Souvent, l’homme semble être un simple appendice. Lorsque vous errez dans la campagne, la présence féminine domine le paysage…Je suis tout entier acquis à la cause des femmes grecques ! Je suis pour leur émancipation totale. La dot doit être abolie. Il faut cesser de marchander leur virginité ! Cette pratique est une disgrâce pour ce pays... La femme grecque devrait être l’abeille céleste de la ruche…

Je voudrais lui apprendre à marcher tête haute, à ne plus se laisser exploiter... »  (p. 85-86-87)

 

Xanthe femme en noir © marguerite Xanthe femme en noir © marguerite

                                                       

 

 

 

 

 

 

 

Xanthe bateaux de pêche © Marguerite Xanthe bateaux de pêche © Marguerite

 

 

 

 

 

 

 

 

Subjectif et subversif, Henry Miller va son chemin tout au long de ce livre écrit pour Georges Séféris ; nous pouvons lire page 27 :

«Le jour où ils accepteront le harnais, les Grecs cesseront d’être grecs.»

Et page 92 : «La Grèce n’appartient pas aux législateurs, mais aux Dieux.»

«Premier regard sur l’Argolide, sur une terre qui m’enthousiasme immédiatement. C’est peut-être la région la plus ancienne de la Grèce. C’est mon impression. Elle a quelque chose de primitif, et un calme enchanteur, apaisant… Traverser ses paysages dans cette vieille bagnole paraît incongru. A présent plus que jamais, toute invention a l’air puéril. La Grèce survivra à l’idée de « Progrès », elle assimilera, détruira et recréera  tout ce qui semble aujourd’hui essentiel pour vivre. C’est ici que les choses retournent à leur moule, ici que tout se « fonde » à nouveau, au sens mystique.»  (p 18-19)

 

Plus loin, marchant la tête haute, c’est ainsi que nous parvient Bouboulina, héroïne de la guerre d’indépendance (2) :

«Dans la maison de Bouboulina, là où on l’a fusillée. Katsimbalis raconte ses exploits. Là vit M. Tsatsos, professeur à l’université d’Athènes, à présent en exil, qui passe ses nuits dans cette demeure lugubre, infestée de fantômes…L’immense pièce où Bouboulina est morte,  entièrement meublée de lits et de sommiers à présent, et, sous le plancher, le bruit  des rats qui courent en tous sens, comme des fous.»  (p. 21-22)

 «Un jour, un Anglo-Saxon plein d’initiative écrira une étude comparative sur Jeanne d’Arc et Bouboulina.

Bien entendu, il laissera de côté tout ce qui se rapporte au cul. Il est nécessaire d’en dire ici un mot entre parenthèses. Chaque héroïne, chaque sainte, était dotée d’une ardeur sexuelle exceptionnelle.  Bouboulina a gagné sa notoriété par la baise.  Elle est morte enceinte. (Pour plus de détails, prière de s’adresser à Georges Katsimbalis, à Amaroussion» (p. 24)

 

Georges Katsimbalis, poète, conteur, directeur de revues littéraires, biographe, fut très présent dans le maintien de la vie littéraire grecque et de l'affirmation de l'acte de résistance par la voix des poètes, écrivains et auteurs dramatiques dans les périodes de clandestinité extrêmement difficiles pour la Grèce et de résistance aux occupations successives pendant la 2e guerre mondiale.Voir  (3)

Miller poursuit son exploration de la Grèce et découvre, enthousiasmé, Epidaure  «Peut-être l’endroit le plus parfait de tous ceux que j’ai contemplés jusqu’ici.» 

 

"Au temps d’Asclépios, l’homme était encore un être complet. On pouvait l’atteindre à travers l’esprit, qui ne faisait qu’un avec le corps…Il devrait y avoir chaque année un congrès  rassemblant les médecins à Epidaure.

Mais il faudrait d’abord les soigner eux-mêmes ! Et voilà l’endroit ad hoc. Pour commencer, je leur prescrirais un mois de silence total et de relaxation. Je leur ordonnerais de ne plus penser, ni parler, ni élaborer de théories… Je les sommerais d’écouter les oiseaux, le tintement des clochettes que portent les chèvres, ou le murmure des feuilles. Je les ferais s’asseoir dans le grand théâtre pour méditer – pas sur les maladies et leur prévention, mais sur la santé, qui est la prérogative de tout homme… Je donnerais à chacun une petite chaîne de perles, gratis. Et du raisin chauffé au soleil.  Puis je ferais venir un berger qui jouerait quelques notes anatoliennes, à la volée, sur une flûte de fortune…" 

(p. 35-36)

 

Il profite de cette exploration pour caler sa pensée comparative et nous en faire part :

«(Aujourd’hui, lors de mon baptême de l’air à bord d’une machine volante, j’ai compris combien il était parfaitement ridicule et dégradant d’être assis sur un fauteuil, en plein ciel, propulsé par un moteur,  en demeurant soi-même totalement passif, totalement inutile. Voler est la plus minable façon de voyager. On pourrait aussi bien n’être que de la merde.)»  (p.38)

«Et maintenant, mon cher Seferiades, comment pourrais-je t’exprimer ma gratitude profonde pour  l’hospitalité généreuse dont tu m’as comblé ?»  (p.93)

 

 "Ce soleil noir en l'homme"

 

Dans L’Eté grec,  Jacques Lacarrière (qui évoque lui aussi tout au long de son livre cette hospitalité généreuse  qu’il a rencontrée à chaque voyage) nous ramène, dans une autre tonalité, à ce premier regard :

«Ni les Sumériens, ni les Egyptiens ni les Sémites ne levèrent jamais — ni n'élevèrent à la conscience — ce monde interne, l'eau souterraine de la source d'Oubli, ce soleil noir en l'homme, comme le firent les Grecs. C'est cela qui persiste pour moi dans le mot Grèce : ce premier regard, cette première fissure découverte et maîtrisée (cette porte entrebâillée dans la psyché par où Œdipe aperçoit dans la chambre nuptiale le cadavre pendu de sa mère), cette première lumière insoutenable mais regardée en face, et parfois aveuglante au sens propre du terme. Ceux qui chercheraient aujourd'hui en Grèce le lieu de quelque prière ou quelque dévotion —comme le firent autrefois Renan, Flaubert, Lamartine et Maurras — devraient aller non plus sur l'Acropole mais sur le Cithéron. Ils n'y prieront plus la raison mais peut-être, en ce temple nu, percevront-ils, perceront-ils l'énigme du premier cri.»


N’est-ce pas cette même lumière, « parfois aveuglante », qu’on retrouve dans les mots d’Angélique Ionatos 

et dans son chant ?

 

Car voici la question, maintes fois posée :

Quel attrait puissant, irrésistible, exerce la poésie sur l’âme humaine ? Que peut pour nous le chant du poème ? Et que peut pour nous ce qui de l’intérieur du poème et du chant, voyage vers nous, pour nous dire : 

 Prenez la poésie, dites-la, chantez-la, saisissez-vous en !

 

 Marguerite

 

 

(1) Yánnis Makriyánnis  (1797 – 1864)

Yánnis Makriyánnis ou Yannis Macriyannis (en grec Γιάννης Μακρυγιάννης) (né en 1797 à Avoriti en Doride, mort en 1864 à Athènes), dit le plus souvent Makriyánnis était un héros de la guerre d'indépendance grecque et un homme politique grec. « Makriyánnis » était le surnom qui lui fut donné. Son vrai nom était Yánnis Triandaphýllou (Γιάννης Τριανταφύλλου). Ses Mémoires constituent, au delà de la vie de leur auteur, une source inestimable sur l'histoire de la Grèce dans la première moitié du XIXe siècle. Elles furent aussi un des textes fondateurs de la littérature en langue populaire. Georges Séféris disait qu'elles faisaient de Makriyánnis le « maître de la prose grecque moderne ».

(Source : Wikipedia)

 

(2) Laskarina Bouboulina (1771 – 1825) est une héroïne de la guerre d’indépendance grecque de 1821. En écho à Laskarina,  Bouboulina est également le nom de l’un des deux personnages féminins principaux du livre Zorba le Grec, de Nikos Kazantzakis.

https://histoireparlesfemmes.wordpress.com/2014/12/03/laskarina-bouboulina-heroine-de-la-guerre-dindependance-grecque/

On peut voir ci-dessous les nombreux portraits de Bouboulina, et cette maison dont parle Miller,  maison devenue musée à Spetses :

http://www.bouboulinamuseum-spetses.gr/English/Museum_Bouboulina.htm

 

 (3) Georges Katsimbalis (1899 – 1978)

 Poète et conteur grec, directeur de revues littéraires, auteur de biographies de référence, dont la personnalité et l’amitié ont inspiré le titre et le livre d’Henry Miller, Le Colosse de Maroussi.

« Ce fut là qu’un soir je rencontrai Katsimbalis. (…) Pour une rencontre, c’en fut une. De toutes les autres que j’ai faites dans ma vie – s’agissant d’hommes, s’entend – il n’y en a que deux qui puissent se comparer à celle-ci : celle avec Blaise Cendrars et celle avec Lawrence Durrell. Je n’eus pas grand-chose à dire, ce premier soir. J’écoutai, sous le charme, sous l’enchantement de chaque phrase qui tombait des lèvres de cet homme. J’ai vu tout de suite qu’il était fait pour le monologue, comme Cendrars (…) »

 

- Dans la même veine du livre de voyage, Henry Miller a écrit  Mejores no hay, illustré par les photos d’une très grande photographe, Denise Bellon :

http://www.finitude.fr/index.php/livre/mejores-no-hay-un-voyage-en-espagne/



 

 

 

 

 

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