La féminité souveraine de la Grèce (3/7)

 

 

"Chercher l'homme partout où il se trouve"

 

« Qu’avais-je éprouvé ce premier soir, à Beyrouth, il y a plus de dix ans, lorsque les hasards d’un dîner par petites tables m’avaient donné pour voisin cet homme grave et un peu las sous le sourire de l’humour que je ne connaissais pas et dont on m’avait dit seulement : «  C’est le ministre de Grèce, il écrit des poèmes » - sinon cette impression d’apaisement, de soumission réconfortée, de mieux-être que donne (…) la présence d’un homme vrai, indiscutable…

A Paris, sur la route de Chartres, sur les chemins de Grèce, ainsi ai-je toujours revu Georges Séféris : présent comme un arbre, comme un rocher. »

 

Postface de Gaëtan Picon, p. 194 du recueil Poèmes 1933-1955, de Georges Séféris, Poésie/Gallimard.

 

Georges Séféris,  en novembre 1963, lors de son discours à Stockholm pour la réception du prix Nobel, nous parle de la Grèce en des termes qui résonnent toujours aujourd’hui avec justesse, simplicité, d’un regard qui porte très  haut et très loin, un regard intemporel : 

«J’appartiens à un petit pays. C’est un promontoire rocheux dans la Méditerranée, qui n’a pour lui que l’effort de son peuple, la mer et la lumière du soleil. C’est un petit pays mais sa tradition est immense. Ce qui la caractérise, c’est qu’elle s’est transmise à nous sans interruption. La langue grecque n’a jamais cessé d’être parlée. Elle a subi les altérations que subit toute chose vivante. Mais elle n’est marquée d’aucune faille. Ce qui caractérise encore cette tradition, c’est l’amour de l’humain ; la justice est sa règle. Dans ce monde qui va se rétrécissant, chacun de nous a besoin de tous les autres. Nous devons chercher l’homme partout où il se trouve.»



Seferis

 

 « J’ai maintenu ma vie, en chuchotant dans l’infini silence… »

 

 

Ces mots appartiennent à l’un des plus beaux poèmes de Georges Séféris, Epiphania 1937 :

 

La mer en fleurs et les montagnes au décroît de la lune ;

La grande pierre près des figuiers de Barbarie et des asphodèles ;

La cruche qui ne voulait pas tarir à la fin du jour ;

Et le lit clos près des cyprès et tes cheveux

D'or : les étoiles du Cygne et cette étoile, Aldebaran.

J'ai maintenu ma vie, j'ai maintenu ma vie en voyageant

Parmi les arbres jaunes, selon les pentes de la pluie

Sur des versants silencieux, surchargés de feuilles de hêtre.

Pas un seul feu sur les sommets. Le soir tombe.

J'ai maintenu ma vie. Dans ta main gauche, une ligne ;

Une rayure sur ton genou ; peut-être subsistent-elles encore

Sur le sable de l'été passé, peut-être subsistent-elles encore

Là où souffle le vent du Nord tandis qu'autour du lac gelé

J'écoute la voix étrangère.

Les visages que j'aperçois ne me questionnent pas ni la femme

Qui marche, penchée, allaitant son enfant.

Je gravis les montagnes. Vallées enténébrées. La plaine

Enneigée, jusqu'à l'horizon la plaine enneigée. Ils ne questionnent pas

Le temps prisonnier dans les chapelles silencieuses

Ni les mains qui se tendent pour réclamer, ni les chemins.

J'ai maintenu ma vie, en chuchotant dans l'infini silence.

Je ne sais plus parler ni penser. Murmures

Comme le souffle du cyprès, cette nuit-là

Comme la voix humaine de la mer, la nuit, sur les galets,

Comme le souvenir de ta voix disant : « Bonheur ».

Je ferme les yeux, cherchant le lieu secret où les eaux

Se croisent sous la glace, le sourire de la mer et les puits condamnés

À tâtons dans mes propres veines, ces veines qui m'échappent

Là où s'achèvent les nénuphars et cet homme

Qui marche en aveugle sur la neige du silence.

J'ai maintenu ma vie, avec lui, cherchant l'eau qui te frôle,

Lourdes gouttes sur les feuilles vertes, sur ton visage

Dans le jardin désert, gouttes dans le bassin

Stagnant, frappant un cygne mort à l'aile immaculée

Arbres vivants et ton regard arrêté.

Cette route ne finit pas, elle n'a pas de relais, alors que tu cherches

Le souvenir de tes années d'enfance, de ceux qui sont partis,

De ceux qui ont sombré dans le sommeil, dans les tombeaux marins,

Alors que tu veux voir les corps de ceux que tu aimas

S'incliner sous les branches sèches des platanes, là même

Où s'arrêta un rayon de soleil, à vif,

Où un chien sursauta et où ton cœur frémit,

Cette route n'a pas de relais. J'ai maintenu ma vie. La neige

Et l'eau gelée dans les empreintes des chevaux.


On pourrait citer cet autre célèbre poème très aimé, A la manière de G.S. (1936), qui commence par ces mots :

Où que me porte mon voyage, la Grèce me fait mal. 


Plus loin dans le poème, Séféris écrit :

 A Mycènes, j’ai soulevé les grandes pierres et les trésors

    Des Atrides.

J’ai dormi à leurs côtés à l’hôtel de « La-Belle-Hélène-de-Ménélas

 

Il affirme dans ces mots la permanente et souterraine alliance entre la Grèce et ses poètes, entre ses poètes eux-mêmes.

 

A la manière de G.S. fait écho, dans le récit du mythe et la proximité intime du poète avec les Atrides, à Mycènes (Sous le nom d’Oreste, 1935) dont se dégage la forte émotion tragique :

 

Donne-moi tes mains, donne-moi tes mains, donne-moi

    Tes mains.

 

J’ai vu dans la nuit

La cime aiguë de la montagne ;

J’ai vu la plaine noyée au loin

Dans la clarté d’une lune invisible

J’ai vu, tournant la tête,

Les pierres noires amoncelées,

Ma vie tendue comme une corde,

Début et fin,

L’ultime instant

Mes mains.

(…) mais moi

Qui tant de fois ai pris

La voie qui mène  du meurtrier à la victime

De la victime au châtiment

Du châtiment au nouveau meurtre ;

A tâtons

Dans la pourpre intarissable

Le soir de ce retour

Quand se mirent à siffler les Erinnyes…

 

Ces poèmes, traduits par Jacques Lacarrière et Egérie Mavraki, font partie du recueil cité plus haut, Poèmes 1933-1955 de Georges Séféris.

 

Et ce sont les mots clairs de Jacques Lacarrière qui font voir le fil tissé entre les poètes anciens et contemporains :

« Toute la tragédie grecque, d’Eschyle à Euripide (…) fit appel, tout spontanément, à ce qui déportait l’homme hors de lui-même,  à ces mythes effrayants qui charriaient avec eux la mémoire titanesque des choses, pour mieux y déchiffrer  - en affrontant ouvertement l’horreur – l’énigme de nos désirs et de nos peurs. » (La Terre grecque, p. 661)

 

Page 673 du même ouvrage, il précise : «... d’Eschyle jusqu’à Séféris c’est un même sillage, un même flot d’images intensément semblables qu’engendre le seul mot de Mycènes…»

Et plus loin, parlant du «message talismanique de cette terre ingrate, dure, sèche, stérile, épuisante, torride et pourtant fantastiquement aimée», il cite le poète Sikélianos (dont il sera à nouveau question dans le volet 6/7) :

 Terre d’Argos, ocre embrasé

Ardant sous le soleil comme fer rougi

Dans le brasier des grands coquelicots… 

 

Page 738, il s’agit de Delphes, qui pour Sikélianos, fut le lieu de la représentation de la paix et de la liberté :

«Delphes ne cessa pourtant de marquer de sa présence et de son esprit messianiques toute l’œuvre de Sikélianos qui y vécut une partie de sa vie et qui situa à Delphes, devant le temple d’Apollon, sa dernière œuvre dramatique, Sibylle, écrite en 1941. Il voyait dans la Sibylle de Delphes la voix même du refus contre tout envahisseur étranger (en l’occurrence Néron, dans le poème de Sikélianos) et reliait la résistance et la volonté de survie des Grecs contre les nazis à cet esprit de paix, cette volonté d’entente universelle qui étaient, pour le poète, liés au seul mot de Delphes. »


Le poème musical 

 

De même que pour d’autres poètes, dont Elytis et son œuvre majeure, Axion Esti, le lien vital en Grèce entre poésie et chant est constant. Voici par exemple Reniement, Sto Perigiali, de Georges Séféris, mis en musique par Theodorakis et chanté ici par Maria Farantouri (parmi d’autres belles interprétations) :


Maria Farantouri - Sto Perigiali (SUBTITLES) © DjukiNew1957

 









Sur la plage secrète

Comme blanche colombe

Nous mourions de soif à midi

Mais l'eau était saumâtre.

 

Sur le sable d'or

Nous avons écrit son nom

Mais la brise marine a soufflé

Et les mots furent effacés

 

Avec quel élan, quel cœur

Quel désir et ferveur

Nous vécûmes notre vie : une erreur !

Ainsi nous avons changé notre vie !

 

(Source de l'extrait du discours, de la photo et de la traduction du poème ici)

 

Autre poète dont l'oeuvre a été mise en musique par Mikis Theodorakis, Odysséas Elytis :

Extrait d’Axion Esti, lors d’un très beau concert donné en 1977 à Athènes :

 

 

Bithikotsis, Theodorakis - Me to lihno tou astrou (1977) © outis27

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Si on le souhaite, le concert est ci-dessous en entier, où l’on peut voir et entendre Manos Katrakis, acteur de théâtre et de cinéma, interprète inoubliable du Voyage à Cythère de Théo Angelopoulos, lire le grand poème d’Odysseas Elytis, entre une voix et une autre, trois voix d’hommes qui se succèdent pour dire et chanter :

 

 

✣ TΟ ΑΞΙΟΝ ΕΣΤΙ - 1977 © m29

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Je renvoie à ce très bel article de Patrice Beray, où l’on peut écouter Angélique Ionatos, et lire Odysseas Elytis.

 

On peut aussi consulter avec profit :

« Georges Séféris et la langue poétique dans la Grèce moderne » par André Mirambel  par ici.

Ainsi que cette belle revue d'une grande richesse  "Les hommes sans épaules" dont je rappelle le site 


Marguerite

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