La féminité souveraine de la Grèce 4/7


La langue, « magie et conscience du verbe »

 

C’est un très grand saut dans le temps, et pourtant, de 1821 à 2015, quelle courte durée. Dans le détail des 55 actions de privatisations ordonnées par l’Eurogroupe (site d’Okeanews), on trouve parmi beaucoup d’autres prédations, la confirmation d’implantation de casinos dans des lieux privatisés de l’Attique, la région d’Athènes et de ses alentours, le long de la mer.

Souvenir de cette côte, de certains de ces lieux traversés par le vent et l’air de la mer, et d’une foule d’hommes fin juillet 1974, marchant et courant sur la grande route qui mène d’Athènes à l’aéroport Ellinikon  pour accueillir Karamanlis, « l’homme providentiel », avec l’espoir vissé au cœur.

En préambule à ce billet, la voix très reconnaissable de Yannis Ritsos, sur une musique en retrait de Mikos Theodorakis pour une partie du poème Grécité

 

ΓΙΑΝΝΗΣ ΡΙΤΣΟΣ - ΡΩΜΙΟΣΥΝΗ Ι - ΙΙΙ © Video Lab

 

 

 

 

 

 




Grécité a été republié en mai 2014 aux éditions Bruno Doucey, dans la traduction de Jacques Lacarrière :

 

« Ce pays est aussi dur que le silence,

Il serre contre son sein ses dalles embrasées,

Il serre dans la lumière ses vignes et ses olives orphelines,

Il serre les dents. Il n’y a pas d’eau. Seulement de la lumière.

Le chemin se perd dans la lumière.

Métal est l’ombre de l’enclos. »

 

Encore une fois, c'est à Patrice Beray que nous sommes particulièrement redevables d'un article à l'autre

On peut également lire ceci sur le site de La pierre et le sel (Yannis Ritsos, l’âme irréductible de la Grèce).

 

 

Après la guerre d’indépendance contre les turcs entre 1821 et 1829, les grecs découvrent ou redécouvrent en partie l’immense patrimoine de leur civilisation,  grâce aux fouilles archéologiques qui débutent en Grèce au 19ème siècle, en 1829, avec une mission d’exploration dont fera partie Edgar Quinet (qui publiera De la Grèce Moderne et  de ses rapports avec l’Antiquité), et qui ont permis de mettre en pleine lumière des textes, des lieux, des tombes, des villes, des fresques, des sculptures, des objets d’art et de vie quotidienne.*

« Mon seul avantage sur mes devanciers, c’est d’avoir visité la Grèce dans un moment unique qui ne reviendra plus. J’ai été mêlé un instant à l’un des événements qui honorera le plus notre siècle, à la délivrance d’une nation.»

Edgar Quinet

Méditerranées  - Cahiers Jacques Lacarrière 2 – page 45

 

Dès ce moment de libération et d’ouverture, la légende, la mémoire, l’histoire et la connaissance se rencontreront à travers les vestiges remontant à la surface de façon éblouissante.

« Mycènes est à jamais marquée par sa légende. Mais n’est-ce qu’une légende ? Depuis que Schliemann a exhumé sur l’acropole, dans les tombes du cercle royal, les masques et les mille objets qui révélèrent la vie et la richesse des princes de Mycènes, chaque trouvaille, fût-elle un humble sceau, n’a fait que confirmer des récits qu’on croyait légendaires (…) Monde de rapines, de pillages, de massacres. Monde de roitelets régnant par la guerre et le sang. L’or de Mycènes, cet or dont regorgent ses tombes, d’où venait-il si ce n’est de razzias opérées sur les cités environnantes et plus loin encore sur les peuples soumis à son empire, jusqu’à la Crète ? L’or est ici l’envers du sang. » 

(Promenades dans la Grèce antiqueCorinthe et l’Argolide, Méditerranée, Jacques Lacarrière – p.354)

 

Parmi les œuvres poétiques déterminantes  et fondatrices, antérieur aux Mémoires de Makriyannis, l'Erotokritos de Vintzentzos Cornaras, écrit au début du XVIIe siècle, est exceptionnel de vie et de beauté, et depuis la Crète, va traverser la mer pour s’épanouir et résonner dans toute la Grèce.

Ce merveilleux Erotokritos est visible aux éditions Corti.

 

C’est dans la belle préface de Robert Davreu, l'un des traducteurs de l’œuvre, que l’on trouve ces lignes :

« Quelque chose a résisté, résiste encore à toutes les formes de la destruction, d’aucuns diraient du nihilisme propre à la modernité, dont la moindre n’est pas, nonobstant sa douceur, celle dont ce qu’on appelle la communication menace cela même qui la rend possible, le poème, la parole à la fois comme chant singulier et universel, dans laquelle un peuple, en-deçà comme au-delà de tout ce qui est susceptible de le diviser, se reconnaît comme tel. Oui, l’Erotokritos, s’il est bien, comme l’indique assez le nom du héros qui lui sert de titre, un poème qui parle de l’amour, est, non moins, un poème politique, au sens où une communauté humaine se reconnaît en lui, dans sa langue, dans son rythme, dans son chant, et résiste ainsi à son anéantissement ou à son atomisation.

(…) la Grèce qui, du temps où Vitzentzos Cornaros écrit le poème, mettra quelques deux siècles et demi à se réaliser politiquement, en 1913, au terme d’un long combat. On comprend mieux dès lors que l’Erotokritos se soit, aux yeux de tous les Grecs, au-delà des seuls Crétois, chargé d’une puissante valeur affective, symbole de résistance et de lutte farouche pour l’indépendance et l’identité, mais toujours accueillante à l’autre, d’un peuple en archipel, dont l’unité fondamentale est celle, diversifiée, de la langue et de la culture, bien plus que celle du territoire et de la nation.»

 « Il y a là de sa part (V. Cornaros), comme le souligne en substance Stylianos Alexiou, une volonté délibérée de dépassement dialectique de la fausse opposition du savant et du populaire (…) la véritable patrie d’un peuple, c’est sa langue.»

 

Dans L’été grec, parlant du problème de la langue, des langues grecques, Jacques Lacarrière évoque l’enjeu de la lutte pour la langue démotique, c’est-à-dire pour la langue populaire, car c’est la culture populaire qui en Grèce donne sa force et sa vitalité au pays. Il donne des « points de repère pour la lutte de la langue démotique et de la langue savante en Grèce », lutte très politique  qui alla bien au-delà des mots et fit des morts.  (L'autre Grèce, p. 836 du recueil Méditerranée

" Deux langues et même plus, en fait, comme me l'expliqua Vassili Vassilikos au cours d'un entretien que j'eus avec lui en 1973 à la radio :

" Quelqu'un a dit que l'histoire de la littérature néo-hellénique, c'est l'histoire de la langue grecque elle-même. C'est très juste (...) On dit toujours qu'il y a deux langues en Grèce. Je serai plus audacieux et je dirai qu'il y en a cinq : le grec antique...le grec des Evangiles...le grec pur...le grec démotique...et enfin la langue des journaux qui est un amalgame de toutes ces langues. Ainsi, en Grèce, la langue c'est comme une main. Lorsqu'on veut s'exprimer comme écrivain ou comme poète, il faut choisir parmi les cinq doigts celui auquel on passera la bague de fiançailles." (p.835)

« Les mots grecs ont une charge, une pesanteur historiques dues à l’ancienneté de la langue, ils sont gros de mille messages spécifiques et c’est pourquoi le choix de telle ou telle des langues grecques est si essentiel à quiconque veut écrire. Choisir la langue démotique, c’est élire une histoire, un phyllum, un axe qui font de l’écrivain l’héritier d’un verbe millénaire, contre la tradition écrite – et récente – des puristes. En chacun des poètes, des écrivains que j’ai connus en Grèce – Séféris, Elytis, Sinopoulos, Ritsos, Vassilikos, Taktsis, Plaskovitis,  Penzikhis et bien d’autres -  j’ai retrouvé  cette question, cette réponse aussi, au choix esthétique, culturel et politique qu’est celui d’une langue.» 

 

« Car, si l’on ne saisit pas le fil qui relie Eschyle à Séféris, Homère à Elytis, et Pindare à Ritsos (et qui intègre, sans heurt ni traumatisme culturel, les chants médiévaux de Digénis, l’Erotocritos de la Crète du XVIIe siècle, les Mémoires du général Makriyannis et La Femme de Zante de Solomos sans parler des kleftika ou des rizitika de Crète, ces chants dits piémontais parce qu’ils sont nés dans les villages situés aux pieds, aux « racines » des monts Blancs), que saisit-on vraiment de la Grèce ?»  (p.814)

 

Plus loin, il ajoute :

« Cette grécité, cette romiossyni (grécité en grec), dans son sens le plus large de réinvention quotidienne de la tradition grecque, qui est à la fois magie et conscience du verbe, recherche, découverte et redécouverte d’une identité grecque d’autant plus nécessaire qu’elle fut toujours étouffée par les tragédies de l’histoire, elle existe chez tous les poètes, en filigrane ou proclamée, comme un Graal ou comme un fusil.»

«(…) il faut ajouter que la Grèce, comme chacun sait, n’appartient en fait ni à l’Europe ni à l’Asie. Entre ces deux continents opposés et complémentaires, la Grèce apparaît comme une étrange éponge culturelle, tout à tour fondatrice de valeurs, de langue et de culture (pendant l’Antiquité classique et la diaspora hellénique) et imprégnée de tout ce que l’histoire lui inséra, à travers l’occupation ottomane,  les ingérences des puissances occidentales – Russie, Angleterre, Autriche et France – et l’histoire politique récente de la Méditerranée orientale.»

 « Il est frappant de voir que la plupart des poètes essentiels depuis un demi-siècle (et cela serait tout aussi vrai des essayistes et romanciers) sont tous nés aux marges de la Grèce, dans les îles Ioniennes ou en Asie Mineure au cœur d’un pays grec qui n’avait pas de corps.»

Extraits de L’autre Grèce, L’Eté grec, Recueil Méditerranée.

 

 

On peut aussi voir et entendre un très court extrait de Romiossyni, mis en musique par Theodorakis, et donné en concert aussi bien avec Giorgos Dalaras qu'avec Grigoris Bithikotsis  (à partir d’un documentaire sur Yannis Ritsos qui commente ainsi : « La musique donne des ailes à mes poèmes…» 

 

Dalaras and Bithikotsis sing Otan Sfigoun to Cheri from Romiosini by Theodorakis/Ritsos © Pieter Hendriks


 

 

 

 






Mon pays lointain et perdu

Tu resteras une caresse, une blessure

Lorsque le lever du soleil me trouvera sur une autre terre

 

(Nikos Gatsos) Extrait de La dimension familière de la poésie insulaire de Nikos Gatsos, très intéressante étude de Lisa Mamakouka

 

Au XXème siècle, le poète Nikos Gatsos crée une œuvre poétique très riche, inspirée des chants des îles, les îles des pêcheurs mais aussi les îles-prisons de la déportation, ainsi que de l’exil en 1922 de la population grecque d’Asie Mineure.

Amorgos est son poème le plus connu ; et ses textes de chansons sont chantés par les grecs dans toute la Grèce et au-delà.

La librairie grecque Desmos, lieu infiniment précieux situé dans le 14e arrondissement à Paris, publie régulièrement une revue de poésie et de littérature grecques dont il est question dans un billet précédent  - Desmos/Le lien -  et entretient une collection, Cahiers grecs, dans laquelle a été édité le poème de Nikos Gatsos, Amorgos, traduit par Jacques Lacarrière (poème en réimpression).

 

Extrait d'Amorgos :


Dans le cours de sa vie mystérieuse l’homme laissa

A ses descendants mille preuves et mille échantillons

De sa condition immortelle

Tout comme il laissa trace de l’avalanche du soir

 

Des cieux des serpents des cerfs-volants adamantins

Et des regards des jacinthes

Au milieu des soupirs des larmes de la faim des lamentations

Et de la cendre des gouffres souterrains.

 

Combien je t’ai aimée moi seul peut le savoir

Moi qui parfois t’ai effleurée avec les yeux des astres

Etreinte avec la crinière de la lutte pour danser avec toi

Dans les champs de l’été parmi les chaumes arasés

 

(Nikos Gatsos - Desmos/Poésie 2001)

 

« Amorgos est le berceau d’une Grèce où l’amour n’est plus un abîme ni l’inceste une malédiction, une Grèce délivrée de ses mythes les plus noirs. Et puis, disons-le aussi clairement, né et écrit en pleine occupation, aux heures les plus sombres du pays, Amorgos fut – et est toujours – un chant de résistance, un refus des traditions nationales mortifères et un hymne, un hymne toujours aussi éclatant à la jeunesse du langage.

Il fut – et il est toujours – un des plus beaux printemps qu’ait connu la poésie grecque.»

(Jacques Lacarrière : Amorgos - Méditerranées, Cahiers Jacques Lacarrière 2 p.103)

 

Pour beaucoup, l’Asie Mineure et l’année 1922 sont l’espace et le moment temporel de la mémoire, de ce qu’on emporte avec soi dans l’exil. En Grèce, le  Rembétiko – chants de la détresse et du dénuement - est né de cet exil, en provenance de Smyrne principalement.

Cette culture musicale s’enracine au Pirée et dans les quartiers pauvres habités par les émigrés ; elle porte en elle de très fortes traditions d’improvisation musicale, chant et instruments mêlés, constituant un courant musical d’inspiration byzantine, issu de milieux pauvres, qui viendra enrichir de façon prédominante les courants populaires musicaux déjà existants. Cette musique du désespoir est faite de résistance et de contestation sociale et politique, d’improvisations, de très nombreuses chansons d’amour, mais aussi de chants des fumeries et des beuveries dans les tavernes, et des séjours en prisons. La femme, la musique et la drogue y tiennent la plus grande place.

 

Dans le chapitre XVIII Les chants et les figures de l’ombre du texte L’autre Grèce, Jacques Lacarrière parle avec émotion de "ces chants si caractéristiques de la Grèce moderne et qui sont, actuellement encore, un des exemples les plus évidents d’une culture populaire vivante (...) Je tiens ces chants pour aussi beaux, aussi profonds, aussi émouvants que les plus beaux des blues..." (p. 818-819)

Il décrit le temps relativement bref où Rébétika (chants) et Zébétika (danses) sont des sources de création ininterrompue.

« (…) sa période la plus authentique, celle où il sourd de lui-même de la bouche et des doigts des compositeurs populaires, se réduit à moins d’un demi-siècle. Les premiers rébétika définitifs si l’on peut dire – improvisés selon des rythmes, une atmosphère, une interprétation qui ensuite ne varieront guère – datent des environs de 1920. » (p. 820)

 

Dans le beau film de Costas Ferris Rembetiko (1983) qui tend à retracer l’histoire du Rembétiko à travers la vie d’une chanteuse, Marika, Kaigomai Kaigomai est une chanson dont les paroles sont de Nikos Gatsos et la musique de Stavros Xarchakos. Dans cet extrait du film, Marika chante pour la première fois, en se remémorant le meurtre de sa mère par son père, chanteur de rébétiko. Elle chante avec son âme pour trouver la force et l'inspiration dans cette improvisation, entourée  et encouragée par les musiciens  :

 

 

Rembetiko : kaigomai-kaigomai © mackyv

 

 

 

 

 

 

 

 

Autre chanson célèbre qu’on peut entendre dans ce même film, Mana Mou Ellas, Grèce, ma mère (paroles de Nikos Gatsos, musique de Stavros Xarchakos) :

 

 

ΜΑΝΑ ΜΟΥ ΕΛΛΑΣ Ν ΔΗΜΗΤΡΑΤΟΣ © komi3313

 

 

 

 

 

 

 

La traduction en français de cette chanson existe sur le site d'Okeanews.

 

Ces dernières trente années, l’exigence, l’intérêt et le goût ont prévalu pour redonner sa place à ce patrimoine comme art vocal et instrumental, art très marqué par l’influence orientale, (et qu’on peut ressentir à certains moments musicalement proche du flamenco et de la musique tsigane) alors que les compositeurs et interprètes de cette période la plus authentique dont parle Jacques Lacarrière ont disparu.

Giorgos Dalaras en filiation directe avec Tsitsanis, « le plus grand des musiciens rébétiques » (La Grèce de l’ombre, Jacques Lacarrière et Michel Volkovitch, éditions Le miel des anges), chante aussi bien ce dernier que Theodorakis. Il fait revivre et maintient  dans les règles de l’art, entouré de femmes et d’hommes de grand talent, tous ces chants qui ont traversé le XXème siècle.

Les grands concerts de Rembétiko dans des lieux autrement plus vastes que les tavernes, ne font pas oublier qu’il s’agit d’une musique de la rue, de l’exil, du deuil et de la mémoire.

 

Il y a sur Youtube une série documentaire en six parties, très intéressante et pleine de musique, dont le titre est : Rembetiko – Music of the Outsiders.

Giorgos Dalaras, qui commente ce documentaire, en est le guide et le collecteur en faveur de ce patrimoine qu’il a toujours chanté. En voici la première partie, les cinq autres sont facilement repérables : 

                                                                                                                                                                                           

 
 

Music of the Outsiders - Part 1 © oberonsghost

   

 

 

 

 

 

 

Ci-dessous, un très beau concert d’hommage à Tsitsanis (malheureusement les publicités ont envahi ces videos) :

 

 

Γιώργος Νταλάρας George Dalaras "AFIEROMA STON TSITSANI / OTI KI AN PO DEN SE XEHNO" © Giorgos Dalaras

 

 

 

 

 

 

 

 

Autre très beau concert du répertoire de Rembétiko, qui vaut sa durée :

 

 

Γιώργος Νταλάρας San Tragoudi Magemeno Anafora Sto Rembetiko © Giorgos Dalaras

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Marguerite

 

* A propos du philhellénisme du début du19e siècle et de la vision qu’avaient les européens occidentaux de la Grèce, sur le site de la Revue germanique internationale, on peut lire cette étude particulièrement intéressante et instructive.

* Les éditions Corti ont fait l'objet d'un très beau billet (et commentaires) de Jean-Claude Leroy en 2012. C'est une digression qui me paraît avoir sa place ici.

 

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