Ce qu'il nous est permis d'espérer (1/4) : La présidentielle, un état des lieux

A chaque présidentielle, l’histoire semble se répéter inlassablement: la gauche l’emporte, gouverne en se trahissant et finit par perdre cinq ans plus tard. A quoi bon, dès lors, repartir pour une nouvelle croisade en 2022 ? Alors que la bataille ne fait que commencer, cette série d’articles prend du recul et pose une question jusqu’ici négligée : que le pouvoir nous permet-il d’espérer ?

Il n’y a, en France, qu’une seule élection sérieuse. Les commentateurs politiques ont beau s’évertuer à nous faire croire que toutes portent un caractère décisif, il faut bien le dire : si les municipales, régionales et autres départementales s’inscrivent bien dans un processus de gestion de ce qu’elles prétendent administrer et peuvent, çà et là, permettre de porter quelques politiques publiques, aucune d’entre elle n’a vocation à avoir la prééminence du “rendez-vous” présidentiel. Il a fini par réduire sa principale rivale, l’élection législative, à une simple confirmation de lui-même, et n’importe quel référendum, à un sondage sur la popularité de l’exécutif. Il est de bon ton, dans certains milieux, de s’offusquer de cette réalité; nous prenons le parti de l’accepter telle qu’elle est, et d’en assumer toutes les implications. Au premier rang de celles-ci, ce constat : prendre le pouvoir par les urnes en France nécessite de l’emporter lorsque vient le moment venu, et toute autre victoire électorale préliminaire ne peut jamais être que préparatoire, comme une pièce qu’on aurait répétée mille fois à la perfection avant de rater la première. C’est la Présidentielle qui confère un pouvoir, ordonne la politique à suivre pour les cinq prochaines années, cristallise les tensions et les intérêts d’individus et de groupes qui ont ordinairement l’habitude de préférer les terrains de foot et les repas de famille aux bureaux de vote. C’est elle seule qui, parmi les différentes échéances électorales, permet à un pays de changer de cap, de se transformer politiquement et d’ouvrir des chemins nouveaux. C’est donc elle que ceux qui croient l’élection capable de bouleverser un état des choses qui leur est défavorable doivent toujours avoir en tête. En l'occurrence, il est une force, aujourd’hui mise en échec dans le pays, réformiste et non révolutionnaire, quoique fermement convaincue de la nécessité de transformer le monde à l’aide de la politique; pour qui la prochaine présidentielle pourrait s'avérer cruciale, et qui, pourtant, ne semble pas savoir la préparer correctement. Cette force, c’est la Gauche. Et c’est à elle que cette série d'article sera consacrée. Aujourd'hui, un retour sur les principaux adversaires de celle-ci en vue de la prochaine échéance présidentielle.

 

Hormis cataclysme, démission ou décès du Président de la République, la prochaine élection du genre devrait se tenir en avril 2022. Faisons, pour commencer, un état des lieux des hypothétiques forces en présence - sans prétendre à quelque don de voyance, il ne peut évidemment s’agir que de spéculations. Comme à l’habitude, une foule d’illuminés sans la moindre chance se déclareront, et certains parviendront on ne sait comment à obtenir le sésame pour se présenter aux suffrages des Français. Des habituels NPA, UPR et Jean Lassalle, il n’est pas lieu de parler. Ces derniers trouveront bien quelques centaines de milliers de Français pour leur accorder un suffrage amusé, sans que l’on puisse pour autant attribuer à leur candidature la moindre base sociale; cela n’a que peu d’importance, car la présidentielle ne récompense jamais de candidats trop excentriques ou décalés. Intéressons-nous plutôt aux forces qui, à défaut de pouvoir l’emporter, semblent pouvoir influer le cours de l’élection. 

Critiquée par une fraction de plus en plus importante de l’opposition, haïe par celles et ceux qui se reconnurent dans les Gilets Jaunes ou le mouvement contre les violences policières, tiraillée entre les aspirations écologiques ou libérales des différentes facettes de son électorat, la majorité présidentielle, dirigée par Emmanuel Macron, n’est pourtant pas en si mauvaise posture : quelques sondages pré-campagnes lui confèrent d’ailleurs de bonnes chances de l’emporter. Pour autant, celle-ci ne devrait pas adopter la même stratégie que celle qui, à la surprise générale, lui a permis de prendre le pouvoir en 2017. Il y a trois ans de cela, l’ancien ministre de l’économie avait en effet réalisé une sorte de putsch, interprété par certains comme un en même temps progressiste et libéral de gauche et de droite, et par d’autres, plus observateurs, comme le résultat d’une alliance, celle des classes moyennes supérieures, des professions intermédiaires, d’une petite fraction de la grande bourgeoisie, ainsi que des éternelles retraites aisées, pour faire triompher le pur produit d’un système pourtant chancelant. Cette alliance, quoique et de droite, et de gauche, fut largement portée au pouvoir par les mêmes qui avaient voté François Hollande, ennemi de la finance, cinq ans plus tôt. Les anciens électeurs de Nicolas Sarkozy, quant à eux, se tinrent à l’écart de celui qui paraissait encore l’ancien ministre d’un gouvernement socialiste. En clair, composition sociale hétérogène quoique clairement assimilable aux classes moyennes supérieures et discours progressiste, voilà le secret de la victoire du président jupitérien. Trois ans plus tard, les choses ont bien changé : Gilets Jaunes, crise du coronavirus et réforme des retraites étant passés par là. En nommant successivement Édouard Philippe puis Jean Castex à Matignon, deux aimables hommes de droite, Emmanuel Macron a donné la ligne de son quinquennat : marquée à droite. Pêle-mêle, citons au hasard la Loi ORE, la loi asile et immigration, les ordonnances du début du quinquennat, la réforme des retraites, la gestion violente et dénuée d’une véritable volonté de dialogue - dialogue, du reste, sûrement impossible - de la crise des Gilets Jaunes, ou encore la dénonciation du communautarisme dans le mouvement antiraciste, rappelant furieusement les saillies de Nicolas Sarkozy ou Manuel Valls... sans oublier la très symbolique suppression de l’ISF. Du nouveau monde et de la probité de la vie publique, il n’est plus réellement question, à mesure que la liste des collaborateurs du président ayant été confronté à l’institution judiciaire ne cesse de s’allonger, celui-ci n’hésitant même plus à déclarer, par l’intermédiaire de l’Elysée, que “les accusations de viol portées à l’encontre de Gérald Darmanin ne sont pas un obstacle à sa nomination au ministère de l’intérieur”. En bref, de toute la propagande ayant servi le vainqueur de l’élection présidentielle en 2017 - et séduit les sympathisants de gauche - il ne reste plus rien. La substance de son élection, elle, en revanche, demeure : Macron devait être, et est effectivement, le président de l’Immanence, l’homme qui ne promet rien, qui ne s’appuie sur aucun autre fétiche que celui que constitue le travail et la réussite économique du pays. Voilà un homme qui ne porte au fond que peu d’intérêt pratique à la Famille, à la Patrie, ou encore au Peuple, en-dehors de quelques rituels spectaculaires républicains. Emmanuel Macron, à cet égard, se présente comme le candidat réel de la bourgeoisie, et quand il parle, c’est celle-ci qui se fait entendre. Entendons-nous bien; la bourgeoisie dont nous parlons n’est plus celle qui, en 1789, cherchait à répandre l’idée que son intérêt était aussi celui du peuple, construisant par la même occasion la Nation dont elle se voulait la commandante. Il s’agirait plutôt de celle de l’hiver 2018-2019, amusée, dégoutée et terrifiée par le mouvement des Gilets Jaunes, incapable de se donner un rôle historique précis, se contentant de maintenir sa domination sociale indéfiniment sans aucun autre but que, de temps en temps, la poursuite de quelques vagues objectifs écologiques. Le bloc tendanciellement recréé par Emmanuel Macron, dont nous venons d’exposer le coeur social - qui compose également son gouvernement et son administration - ressemble désormais au jeune frère du traditionnel bloc de droite - bourgeoisie, classes moyennes supérieures - cadres et professions libérales - , retraités, agriculteurs, artisans, commerçants -, amputé néanmoins d’une large fraction de ces quatre dernières composantes - les Gilets Jaunes étant passés par là -, et renforcé de quelques professions intermédiaires et employés urbains, loyaux et satisfaits par l’action du président de la république. Ce basculement à droite fut particulièrement manifeste quand vinrent les élections européennes de 2019, la capitale parisienne ayant par exemple été le théâtre d’un impressionnant déplacement à l’ouest de l'électorat de LREM, symptôme frappant de ce phénomène. 

S’il est difficile de déterminer avec précision ce que sera le contenu du programme d’Emmanuel Macron d’ici deux ans, on peut deviner sans peine que derrière la nécessaire relance économique et la gestion très mesurée de la catastrophe écologique, rien ne devrait ébranler profondément les aspirations de cet électorat composé de la bourgeoisie et de ses alliés objectifs - c’est-à-dire, ayant intérêt au maintien du statu quo de l’espace social. Par voies de conséquence, hormis catastrophe, Emmanuel Macron sera au rendez-vous de la présidentielle et pourra, sans trop de peines, réunir un certain nombre de voies issues de cette fraction du corps social.

 

Emmanuel Macron ne devrait pas être le seul à rejouer 2017; sa principale rivale, Marine Le Pen, adversaire malheureuse au second tour il y a trois ans, a d’ores et déjà annoncé sa candidature. Si la tactique devrait être adaptée à la situation, la stratégie du Rassemblement National, elle, ne devrait pas être très différente de celle adoptée lors de la précédente élection: ni droite, ni gauche. Derrière cet ambitieux programme se cache en réalité un ensemble de réalités politiques et sociales très disparates que Marine Le Pen, en bonne populiste de droite, tâche de faire cohabiter. 

Réalités politiques, d’abord. Dans sa tentative pour conquérir le pouvoir présidentiel, l’extrême-droite a depuis longtemps abandonné ses vieilles rengaines ouvertement xénophobes et racistes - du moins en apparence -, c’est le sens de la stratégie de dédiabolisation menée par Marine Le Pen depuis sa prise de pouvoir en 2011. Cette stratégie, cependant, semble avoir laissé un grand vide théorique au sein de l’ancien Front National, à tel point que l’on ne saurait tout à fait faire émerger une ligne claire, un programme précis pour 2022. L’Europe ? Du retrait de l’Union Européenne, les frontistes envisagent désormais une europe des nations. La monnaie ? Plutôt que du retrait de l’Euro, on parle désormais de l’Ecu. Cette incertitude théorique cache évidemment une inconsistance mélée d’opportunisme : pour le Front National, c’est le pouvoir avant les idées, et voir Marine Le Pen chercher à combattre l'antisémitisme et à défendre le Général de Gaulle a quelque chose de comique, quand on sait que les statuts de son propre parti furent déposés par Pierre Bousquet, proche émérite de la Waffen-SS. On s’accordera tout du moins sur ceci: le Rassemblement National est une formation politique souverainiste et anti-mondialiste. Il est d’ailleurs frappant de constater à quel point c’est négativement que le RN ne cesse de se définir: contre Macron, c’est à dire contre la mondialisation; contre le communautarisme - c’est-à-dire contre les musulmans, et c’est à peu près tout. Cette incapacité à se définir positivement a causé bien du tort à sa candidate au débat de l’entre deux-tours il y a trois ans, celle-ci se trouvant incapable de proposer autre chose qu’un flot constant d’insultes et de bourdes techniques. Elle révèle cependant un trait saillant du souverainisme français au XXIe siècle; loin du nationalisme triomphant et ambitieux du XIXe siècle, il n’est plus qu’une amicale pour petits messieurs (Onfray, Zemmour, De Villiers…), n’ayant pour seul projet politique que de se protéger de l’étranger, de la mondialisation, des flux de marchandises et d’êtres humains; bref, des réalités matérielles du capitalisme moderne, que ces derniers préfèrent nier plutôt que de réfléchir. Toute cette galaxie, quoique prétendument indépendante du Rassemblement National, saura se ranger aux côtés de sa candidate le moment venu - non sans avoir appelé à voter au premier tour pour Nicolas Dupont-Aignan, ou tout autre énergumène souverainiste qui viendrait à se présenter. Marine Le Pen devra cependant, si elle veut avoir une chance de l’emporter cette fois-ci, rassembler au-delà de cette seule coalition. Il apparaît comme évident qu’il lui faudra convaincre ce qu’il reste de Républicains souverainistes de se joindre à elle plutôt qu’à Emmanuel Macron, tout en comptant sur une large abstention sanctionnant le Président de la République. Il ne faut pas non plus oublier que, même en ayant remporté l’élection présidentielle, le parti frontiste aurait bien du mal à réunir seul les 289 sièges à l’Assemblée nationale nécessaire à la gouvernance du pays, faisant face à une très probable coalition antifasciste qui se formerait alors. Ses chances demeurent, dans ce contexte, très réduites.

Réalités sociales, ensuite. Contrairement au Président de la République, qui peut s’appuyer sur un bloc bourgeois relativement solide, la candidate du RN ne dispose guère que de quelques bastions dans le sud-est du Pays (Perpignan, Fréjus, Béziers…), ainsi que dans les Hauts-de-France (Hénin-Beaumont, Bruay-la-Buissière). Hormis ces quelques exceptions, sa base électorale demeure beaucoup plus instable que celle de son principal adversaire. Une rapide analyse de ses résultats en 2017 permet de mettre en valeur la prédominance du vote ouvrier - employé dans son électorat; cependant, il ne faut pas en déduire que Marine Le Pen serait la candidate d’un prolétariat uni: d’une part, seuls 37% des ouvriers ayant voté l’ont fait pour le FN, d’une autre, on sait que le bloc populaire constitué par le prolétariat vote moins que le reste des Français - 30% d’abstention pour lui en 2017. Ce n’est donc qu’une fraction de celui-ci qui s’est tourné vers la candidate souverainiste : une fraction majoritairement blanche et périurbaine, ayant l’impression, à tort ou à raison, d’être victime de la mondialisation. Quoique moins nombreux que pour Emmanuel Macron - ou François Fillon - 14% des cadres ayant voté, et 19% des professions intermédiaires l’ont également fait pour Marine Le Pen, constituant ainsi une autre part importante de ses suffrages. En bref, plutôt que de chercher à être la candidate d’une classe, Marine Le Pen s’évertue à être celle de toutes les classes qui ont le sentiment de décliner; aussi bien dans la bourgeoisie que dans les classes populaires. Cette stratégie, bien connue des partis fascistes, ambitionne de réaliser, contre la division de classe de la société - entendez, chez Marine Le Pen, contre le communautarisme - la collaboration des classes, unies sous la bannière du drapeau. Loin d’être subversive ou révolutionnaire, une telle tactique produit des violences contre les minorités sociales, pointées du doigt, et un statu quo entre les différents groupes sociaux majoritaires. Tout ceci, néanmoins, n’est que théorique, et le Rassemblement National, gêné par son passé et son manque de perspectives politiques, peine encore à réaliser cette union. 

En 2022, Marine Le Pen se présentera à sa troisième élection présidentielle en position de se qualifier au second tour. Traditionnellement, ce doit être celle du succès, ou du retrait. Nous verrons ce qu’il en est.

 

Sur la Droite, il n’est pas nécessaire de dire grand chose, tant celle-ci s’est faite avalée par les deux mastodontes dont nous venons de discuter les ambitions. De sa base sociale claire, de son corpus idéologique classique, il ne reste plus rien qui n’ait été emprunté par Emmanuel Macron ou Marine Le Pen. Si quelques militants essaient ici et là de nous convaincre que le Président de la République n’est pas de droite, ou qu’un mur sépare encore Les Républicains et le Front National, le mouvement même des choses politiques nous prouve le contraire, de la nomination de Jean Castex à Matignon à la constitution de ponts entre les deux grandes formations de droite et d’extrême-droite, dont Nicolas Dupont-Aignan ou Laurent Wauquiez sont, à travers leurs discours sur l’identité, l’islam ou le souverainisme, les incarnations les plus actuelles. Pour voter Les Républicains au niveau national, il ne reste que les irréductibles : fraction conservatrice de la bourgeoisie, petites-retraites, électorat rural, paysan et catholique. Inutile de dire que, s’il s’en tient à cette base sociale, le candidat des Républicains est condamné d’avance. Son seul espoir demeure dans une potentielle capacité à ramener à lui les électeurs partis des deux côtés opposés de l'échiquier politique, pour reconstruire la droite traditionnelle. Cette entreprise nous paraît bien mal partie; mais comme nous ne souhaitons pas nécessairement la voir advenir, nous ne nous étendrons pas dessus.

A suivre, la semaine prochaine, la deuxième partie: Une victoire possible...si la Gauche en veut.

 

Enquête Ipsos sur le profil des votants de la Présidentielle 2017: https://www.ipsos.com/sites/default/files/files-fr-fr/doc_associe/ipsos-sopra-steria_sociologie-des-electorats_23-avril-2017-21h.pdf

Sur les intérêts de la bourgeoisie et leur confusion avec ceux de la majorité, lire Introduction à la critique de la philosophie du droit de Hegel, Karl Marx, 1844. La bourgeoisie a des intérêts propres, en tant que classe sociale, mais elle parvient à faire concorder les siens avec ceux de l'ensemble de la société, pour devenir la classe sociale qui porte la Révolution toute entière.

 

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