Ce qu'il nous est permis d'espérer (2/4) : La présidence, encore faut-il en vouloir

Deuxième partie de notre récit en quatre temps consacré aux perspectives de la gauche pour la prochaine élection présidentielle: aujourd'hui, une analyse des grandes questions que doit résoudre celle-ci pour envisager sa victoire en 2022. Peut-on y aller ensemble, avec qui, pour séduire qui, et sur quelle base programmatique ? C'est ce sur quoi il nous faut maintenant réfléchir.

A LIRE: Première partie, publiée la semaine dernière: La présidentielle, un état des lieux: https://blogs.mediapart.fr/simon-deroude/blog/070920/ce-quil-nous-est-permis-desperer-14-la-presidentielle-un-etat-des-lieux

 

 

Venons-en désormais au destin des forces de gauche. On ne pourra pas dire qu’elles manquent d’espace politique, ce qui est très paradoxal, quand on pense que le pays est dirigé depuis huit ans par des hommes ayant, à leur manière, participé à des gouvernements issu composés de membres du Parti Socialiste. Pour autant, c’est un fait, l'alignement à droite du Président de la République est, pour la gauche, une aubaine, une occasion de capitaliser sur les échecs du pouvoir et la haine qu’ils ont engendrée dans l’opinion. Ceci étant dit, la gauche ne semble pas partie pour gagner et risque de s’acheminer vers un échec cuisant. Plutôt que de l’en blâmer, ou de l’exhorter bêtement à réaliser son union, essayons de comprendre ce qui bloque

La gauche française est aujourd’hui confrontée à plusieurs problèmes d’envergures dont seul la résolution permettra d’envisager une candidature fructueuse à la présidentielle: nous en dénombrons quatre. Peut-on y aller ensemble ? Si oui, avec quel candidat ? Sur quelle base programmatique ? Pour séduire qui ? Répondons-y peu à peu.

Peut-on y aller ensemble ?, that is the question. Depuis 1958, l’histoire de la gauche est faite de séductions et de ruptures. En 1965, la gauche s’unit derrière Mitterrand; elle part divisée en 1969, avant de s’unir à nouveau dans le programme commun de 1973, et ainsi de suite, jusqu’aux fameuses “gauches irréconciliables” de Manuel Valls et Jean-Luc Mélenchon, supposées incapables de se parler, contraignant la gauche à la division et à la défaite en 2017. Comme deux amants incapables et de s’aimer et de se quitter, les différentes fractions de la gauche se prennent à chaque fois à rêver de l’union lorsqu’elles sont dans l'opposition, avant de s’entretuer une fois au pouvoir - la dernière controverse en date fut à ce titre la Loi Travail, en 2016, ou François Hollande, pris d’un accès d’audace, cru bon de faire une loi directement dirigée contre les idées de son électorat, un an avant l’élection. L’histoire est-elle condamnée à se répéter ? Il est vrai que, parmi la gauche réformiste, des tendances gauchistes du PCF aux plus droitières d’EELV, un fossé sépare les différentes forces politiques. Plus encore qu’un gouffre théorique, c’est de rancoeurs, de trahisons et de ressentiments dont nous parlons, ce pourquoi plus aucun dirigeant de la France Insoumise ne semble disposé à discuter au niveau national avec les socialistes, et inversement. Et pourtant. Il faudra faire abstraction de ces problèmes, car la gauche, dans l’état ou elle est, ne peut se payer le luxe de présenter deux candidats, comme en 1981 ou en 2012. Divisée entre Jean-Luc Mélenchon et Yannick Jadot, la gauche est condamnée à perdre, l’un prenant nécessairement le dessus sur l’autre… mais l’autre supprimant tout de même à l’un le peu de voix qu’il lui manque pour accéder au second tour. Ce scénario, il faut le dire, on le voit venir “gros comme une maison” , cependant, il n’est pas inévitable. Nous avons en effet eu un contre-exemple à l'inéluctabilité de la division à l’occasion des dernières municipales. Marquées, il est vrai, par la crise du coronavirus, elles ont tout de même laissée apparaître des perspectives de victoire, partout où les formations de gauche étaient unies: Paris, Lyon, Marseille, Bordeaux… et quoiqu’on pense de la gestion municipale de ces mairies a posteriori. Ces succès, s’ils ne garantissent absolument pas de futures victoires nationales, sont une bonne base pour envisager une union victorieuse. 

Qu’il soit bon qu’elle l’emporte alors même que de grandes dissensions parcourent son camp et l’empêchent de gouverner, cela n’est pas certain, et c’est un obstacle majeur avec lequel il faudra composer une fois au pouvoir. Mais le constat est là. Paradoxalement, malgré la défaite, l’élection présidentielle 2017 est sans doute un exemple en trompe l’oeil d’une campagne divisée mais particulièrement réussie: même en se présentant désorganisée, la gauche a tout de même réussi l’exploit de réunir 20% derrière la candidature de Jean-Luc Mélenchon, un score exceptionnellement haut pour un candidat aussi “radical” - et sans doute le leader de la France insoumise plafonnait-il alors quelque peu. Divisée, il est non seulement très difficile à concevoir que la gauche puisse réaliser un score meilleur, mais aussi très probable qu’elle ne puisse tout simplement pas se hisser aussi haut, Mélenchon bénéficiant en 2017 d’un effet de surprise non négligeable, et peu reproductible. On ne peut présumer de l’avenir, mais s’il fallait parier sur le bon cheval, nul ne s'engageait sérieusement sur cette voie.

Unie derrière un candidat réussissant à réaliser l’union de la fauche, l’équation est toute autre. Dans la situation actuelle, elle n’aurait aucune peine à se qualifier au second tour, plus rassembleuse que Le Pen, et moins haïe que Macron. Se présenter pour peser dans l’opposition en espérant réaliser 15% est parfaitement vain dans la Vème République, la France Insoumise en fait aujourd’hui l’amère expérience. Avoir un groupe parlementaire, être reçu à l’Elysée en qualité de chef de l’opposition fait saliver journalistes et juristes, mais rien de tout cela ne peut, en aucune façon, permettre d’entrer sous les projecteurs du pouvoir. Il faut gagner, ou perdre, et gagner, c’est être uni.

 

Avec qui ? Nous avons fait le choix d’accepter toutes les règles du jeu présidentiel, y compris celles qui, à gauche, font le plus grincer des dents. L’élection présidentielle est une folie dans laquelle tout se résume à voter pour un individu, c’est ainsi, et ceux qui ne le comprennent pas ne peuvent espérer la gagner. Il est d’ailleurs amusant que ce soit Jean-Luc Mélenchon, le plus fervent pourfendeur de la Vème République, qui fut en 2017 le plus à même d’incarner la fonction à gauche, et le paraît toujours aujourd’hui. Pour dénicher ce Prince, la gauche dispose de trois solutions. La première, la moins tentante et la moins probable, est celle de l’effacement, du sacrifice d’un des pôles de cette gauche, mettons, le pôle PS-EELV, qui s’effacerait tout simplement en appelant à voter pour l’autre, constitué par Jean-Luc Mélenchon, par exemple. Ce scénario est à la fois très improbable, et peu séduisant, car il y aurait fort à parier que toute la base sociale - sur laquelle nous reviendrons plus loin - écologiste ne se transfère pas à sa gauche. La seconde, plus pragmatique, quoique peu satisfaisante, est celle d’une primaire entre toutes les forces de gauche, prêtes à s’entendre pour laisser gagner le vainqueur. Une telle méthode aurait le mérite de faire émerger un vainqueur présidentiable, mais elle exposerait la Gauche à ses fameuses divisions irrésolvables autant qu’à sa querelle d’égo.. Les Insoumis, il y a de cela 4 ans, avaient bien vu qu’un tel procédé ne les arrangeraient pas: ils eurent le nez creux. Reste un dernier scénario, solution improbable mais excellente, celle de l’avènement du nouveau Bonaparte, capable de prendre la gauche tout entière sous son aile, se libérant de la tutelle de tout parti, capable de parler à tous et de fédérer vers la victoire sans avoir besoin d’être auparavant légitimé par quoi que ce soit d’autre que son charisme. Il faut Emmanuel Macron, mais à gauche. Il faut, dans un registre plus cinématographique, Philippe Ryckwaert - personnage tiré de la série Baron Noir dont les traits ressemblent furieusement à celui que nous cherchons. Nous assumons le caractère hypothétique, presque messianique d’une telle exhortation. Pour autant, elle nous semble justifiée, parce qu’il est dans l’ADN même de l'élection dont nous parlons d’ériger en fétiche absolu celui qui va recevoir l’onction populaire; dans ce contexte, il est nécessaire que cette figure émerge, soit offensive, capable de drainer derrière elle une énergie folle. Il ne peut s’agir d’une figure de parti classique, d’un bureaucrate comme les autres, or notre gôche, des écologistes aux insoumis, ne produit que cela. Il faudra donc, le temps voulu, que quelqu’un prenne ses responsabilités, saisisse l'opportunité historique et devienne effectivement la figure providentielle attendue, et ce, non pas par amour de l’épique et du roman national, mais par pragmatisme, par connaissance de l’élection à laquelle elle participe. Ceci étant dit, cela ne signifie pas faire advenir un tyran, simplement un.e champion.ne au-dessus de la mélée. Qui ! Christiane Taubira ? François Ruffin ? Anne Hidalgo ? Ce n’est pas le lieu d’en discuter, et nous ne roulons pour personne. 

 

Sur quelle base programmatique ? Nécessairement restreinte, pour deux raisons, l’une structurelle, l’autre conjoncturelle. Laissons la première de côté, elle constituera le fond de l’argument que nous tiendrons la semaine prochaine. La seconde, dictée par les nécessités de l’instant, est le corrélat directe de l’évidente compromission préalable à toute union de la gauche, du PCF aux écologistes. Sur l’Europe, sur l’écologie, sur la mondialisation; bref, sur tout ce qui divise en interne, il faudra adopter une position qui puisse être entendue par tous. N’oublions pas que le Front Populaire, à sa victoire, ne proposa rien d’autre que Pain, Paix et Liberté, afin de pouvoir réunir radicaux et communistes sous le même toit. Entendue par tous, cela ne signifie pas, défendue et acclamée. Cela signifie : capable, dans le moment historique qui est le nôtre, de susciter l’adhésion de suffisamment d’électeurs pour pouvoir l’emporter. L’union de la gauche est un jeu d’équilibriste, et l’on ne peut enchanter tout le monde; on peut, au moins, faire susciter l’adhésion pragmatique… ce qui, soi-dit en passant, n’empêche pas, une fois au pouvoir, de mener des réformes plus offensives. Nous laissons aux théoriciens et aux communicants le soin d’établir les grandes lignes de la stratégie, dès lors qu’ils prendront pratiquement conscience de la nécessité, aussi bien tactique qu’historique, de l’emporter pour s’éviter une nouvelle catastrophe de cinq ans, ils n’auront aucun soucis à pondre quelque chose de sympathique.

 

Pour séduire qui, enfin ? Assez d'alliés pour s’octroyer une base solide au premier tour, et trop peu d’ennemis pour se laisser une chance au second. Il est intéressant de se pencher sur l’électorat de Jean-Luc Mélenchon en 2017, riche d’enseignements: celui-ci laisse à voir une relative homogénéité sociale, quoique penchant davantage vers les classes populaires (24% du vote ouvrier, 22% du vote employé, 22% du vote des professions intermédiaires, 19% du vote cadre… et plutôt parmis les bas salaires de chaque CSP, à l’inverse du vote Macron). Si on lui ajoute le vote Hamon, qui malgré ses 6%, su monter jusqu’à 9% de l'électorat des professions intermédiaires, on obtient une base sociale très solide, historiquement marquée à gauche, et capable de rassembler plus d’un quart des votants dès le premier tour. Il ne s’agit pas, néanmoins, de rejouer 2017, mais de construire une dynamique à même de s’adresser à une large composante de la population française. Attelons-nous à l’imaginer ici. Ce sont bien sûr les traditionnels fonctionnaires, dont le nombre n’est pas négligeable (hors police et armée, objectivement attachés à la droite et à l’extrême-droite), les cadres intermédiaires (ou classes d’encadrement, pour employer un vocable marxiste), les jeunes primo-votants et étudiants - qui, quoique fortement poussés à l’abstention, ont plus souvent tendance, même dans la bourgeoisie, à opter pour la gauche, quelques cadres supérieurs perdus à gauche parce qu’attachés à elle pour quelque raison idéologique ou historique; et, last but not least, les prolétaires (qu’ils travaillent, ou pas). Parmi eux, certaines franges sont acquises à la gauche, pour peu qu’elles décident de voter: les franges racisées d’une part, et celles qui subissent le chômage et/ou des conditions de vie particulièrement précaires. Le reste du prolétariat, blanc et relativement protégé par son emploi, ne doit pas pour autant être abandonné : ce fut l’erreur fatale de la gauche socialiste et bourgeoise du début de la décennie, et la réussite majeure de Jean-Luc Mélenchon, il y a de cela 3 ans. Les souvenirs du mouvement des gilets jaunes, qui offrit à la France le plus impressionnant spectacle de sa division de classe, presque dépouillé de tout ce qui ne servait pas sa haine de la bourgeoisie et du système en place, ne peut laisser indifférent les forces de gauche, sous peine de se voir échapper définitivement le prolétariat au profit d’autres formations politiques. Pour faire mieux qu’en 2017 et se permettre de croire à nouveau à la victoire, la gauche, unie, devra donc convaincre à nouveau celles et ceux qu’elle a déjà rassemblé à travers ses deux candidats en 2017, et conquérir autant qu’elle le peut le prolétariat, par-delà toutes ses fractions. 

 

Résumons. Une victoire est possible à gauche, parce qu’il y a la place contre un pouvoir usé et trop peu attaché à la conquête de tous les Français, et une extrême-droite condamnée à devoir échouer au second tour. Cette victoire, néanmoins, n’est possible que si la gauche en veut, c’est-à-dire si elle décide qu’il est plus important de s’emparer du pouvoir que de défendre une ligne inflexible et condamnée à perdre, ce qui est loin d’être évident à l’heure où nous écrivons ces lignes. Il lui faudra ensuite un.e champion.ne, un programme restreint mais réellement capable de parler aux classes qui peuvent la faire gagner, c’est-à-dire toutes, sauf la bourgeoisie. Néanmoins, il ne peut pas, il est pratiquement impensable qu’à l’occasion de la prochaine élection présidentielle, une gauche radicale, frontalement anti-capitaliste, puisse l’emporter. Il ne peut s’agir d’une position électorale viable pour 2022; pour autant, il ne s’agit pas de la condamner, bien au contraire, mais de comprendre en quoi elle est incompatible avec le format même de l’élection, avec la structure même de notre société de classes, et que ses perspectives, quoique très nombreuses, s’arrêtent à la porte du jeu électoral.

La semaine prochaine: Ce que la gauche nous permet d'espérer (3/4): C'est avant tout la forme même de l'élection qui nous impose de penser en termes d'union.




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