SARS-CoV-2 / Réflexion critique sur le monde de maintenant (1/4)

Au beau milieu de ce second confinement, ce texte cherche à la fois à interroger les causes qui nous ont menés à la catastrophe en cours, et à proposer une perspective critique de l'épidémie qui ne cède pas aux injonctions à l'unité de la société. Il se propose de souligner au contraire le caractère de classe de la crise en cours, et les réponses particulières qui doivent en découler.

SARS-CoV-2 / Réflexion critique sur le monde de maintenant

 

Avant-Propos: La présente analyse de la séquence en cours a ceci de frustrante qu'elle ne saurait faire état de tout ce qui se passe dans la société de classe, tant le corps social est aujourd'hui bouleversé par les événements en cours depuis Février 2020. En relisant cet article, il nous vient souvent l'idée de l'amender, de préciser certaines affirmations, d'en énoncer d'autres, laissées de coté. A titre d'exemple, l'analyse du couvre-feu au prisme de la question de la division de la journée entre travail et loisir aurait sans doute mérité que l'on s'y attarde davantage. Mais la théorie ne peut pas tout dire d'un coup, et d'autres auront eu l'occasion de traiter, mieux que nous, ces sujets. Disons que cet article a émergé d'une nécessité de dire des choses à un moment précis, le deuxième confinement, et qu'à défaut d'avoir eu le capacité et la temps de tout dire, il aura essayé de contribuer à une partie de la critique politique de la séquence en cours. Les potentialités de cette critique demeurent immenses, et les chemins à arpenter, nombreux.

 

« Hegel fait quelque part cette remarque que tous les grands événements et personnages historiques se répètent pour ainsi dire deux fois. Il a oublié d’ajouter : la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce. » Karl Marx, Le Dix-Huit Brumaire de Louis-Napoléon Bonaparte

 

“Mais tu t’inquiètes pour rien, et puis de toute façon ça ne tue que les vieux” Amaury, 58 ans, électeur d’Emmanuel Macron, chef d’entreprise et soucieux de la santé de ses concitoyens.

 

Disons le d’emblée, il n’y a pas grand chose de plus ennuyeux et déprimant que d’écrire sur SARS-CoV-2. Il n’y a qu’à regarder la section commentaire des principaux journaux d’information français pour s'apercevoir qu’à chaque nouveau bilan hebdomadaire, nombreux sont ceux qui réclament qu’on leur annonce enfin des bonnes nouvelles, voire accusent les médias d’instrumentaliser les chiffres dans le but de provoquer la peur. Les mois passant, la lassitude et le fatalisme gagnent les esprits, et même le professeur Raoult ne fait plus rire personne. Comment les blâmer ? On voudrait, évidemment, que cela s’arrête. Et pourtant, SARS-CoV-2, lui, ne s’arrête pas, se moque bien des discours du président Macron et des critiques des guignols qui se croient plus forts que le virus: il se balade tant qu’on lui permet, et ravage les corps de ceux qui ne peuvent malheureusement pas le supporter. 

A son sujet, il semble que tout ait été dit, aussi le lecteur peinera-t-il peut-être à comprendre que l’on essaie encore ici de s'y intéresser un peu. C’est qu’à nôtre opinion, si beaucoup de choses ont été dites, peu ont encore été entendues et prises en compte par l’Etat Français, et il n’est pas caricatural d’affirmer que la crise du coronavirus, si elle a suscité beaucoup de commentaires sur le monde d’après, n’a finalement pas franchement été marquée à grande échelle par un débat sur le monde de maintenant - le seul qui compte, puisque comme chacun sait, le monde d’après, c’est le communisme. Plus sérieusement, si nous disons à “grande échelle”, c’est pour rendre grâce à tout.e.s celles et ceux qui, depuis presque un an, s’acharnent devant leurs ordinateurs à comprendre l'événement et à en rendre compte sur les réseaux sociaux, qu’ils soient spécialistes de la question ou non, et auxquels le présent article doit à peu près tout. 

Ceci étant dit, ils demeurent très isolés, et nous devons admettre que le débat démocratique s’est jusqu’ici largement résumé à un débat stérile entre économie et santé. Les uns affirment ainsi avec le gouvernement la nécessité de confiner une vague que “personne n’avait vu venir” (doubt), et ce y compris parmi le corps médical, non sans avoir proclamé fièrement une semaine plus tôt que cela ne serait pas nécessaire. Les autres rappellent contre eux la folie de proclamer un confinement général de l’économie aboutissant à un crash total, citant en contre-exemple la Suède, un pays dont… l'économie s‘est effondrée à peu près dans les mêmes proportions que la nôtre, tout en déplorant un nombre de morts très largement supérieur à ses voisins, mais ce n’est pas le sérieux qui les arrache. Chacun d’ailleurs, semble bien plutôt prêcher sa paroisse, ayant tantôt plus à craindre du virus que de ses conséquences sociales, tantôt l’inverse, vernissant ses intérêts propres de sanitary washing.

Tout cela est, à notre avis, également guignolesque, et surtout, ne permet absolument pas de rendre compte des enjeux sous-jacents à la période actuelle. Pouvoir affirmer, dans un cas que l'épidémie est incontrôlable, et dans l’autre, qu’elle est sans danger, c’est se donner la possibilité d’outrepasser sa peur, et, dans le cas de nos gouvernants, son incompétence, afin de garder la face. C’est une attitude tout à fait compréhensible, car après tout, ce que nous traversons est pour le moins éprouvant, mais cela ne constitue pas une analyse concrète de la situation, et encore moins une stratégie politique. Oui, il est possible d’avoir un débat sur la gestion de la crise sans tomber dans les poncifs habituels à base de “ce n’est qu’une gripette” ou “on va finir par tous être confinés à vie”. Il est possible d’avoir un débat sans être épidémologue, à la fois parce que le phénomène en cours se présente comme un problème dépassant largement la pure gestion technique - une bonne gestion n’est pas forcément une gestion purement médicale; et surtout parce que l’afflux d’informations contradictoires combiné à la relative méconnaissance que nous avons encore du virus produit une étrange situation dans laquelle les plus fins analystes de la situation globale ne sont pas nécessairement les professionnels de la profession, mais ceux.elles qui s’en tiennent à la lecture des statistiques épidémiques qui nous arrivent chaque jour depuis presque un an, et aux tendances qu’elles semblent dessiner, sans conjecturer au-delà. Il est possible, enfin, d’énoncer une théorie politique qui dépasse la question stérile de l’unité nationale pour penser la division de classe dans la crise, l’évident prisme gouvernemental en faveur des intérêts de la sacro-sainte économie, donc de la bourgeoisie, et la nécessité de continuer à formuler une réponse critique contre le discours de celle-ci, comme cela a été fait par une partie du mouvement communiste depuis février (qui, décidément, est encore celui qui parle le mieux de ce qui se passe. Cela fait 175 ans que ça dure…)

Nous allons donc tenter, en quelques lignes, d’apporter à notre tour une contribution à ce qui a déjà été, dans l’ombre, exploré, et de rendre à l’épidémie de coronavirus ce qu’elle est: non pas un simple événement conjoncturel troublant une vie normale, mais une crise majeure dans la lutte des classes mondiale. Dans cet objectif, nous ne sommes pas seuls, et le présent article doit beaucoup à toutes les contributions qui ont pu être livrées à ce sujet, au sein desquelles il ambitionne de s’inscrire aussi bien que possible.

 

Comment en sommes-nous arrivés là ? 

On a coutume de dire que la réalité nous réserve des surprises que le plus grand des écrivains ne saurait imaginer; et bien, nous en avons un criant exemple. Posons-nous la question: comment en sommes-nous arrivés là ? Comment avons-nous pu passer d’un unanime “Plus jamais ça !" en Mai à un confinement généralisé six mois plus tard, comment avons nous pu laisser la pression épidémique augmenter à tel point que l’impensable a fini par se produire ? Écartons d’emblée deux réponses qui, quoique répandues, manquent de sérieux. 

La première, appréciée du docteur Raoult et de ses camarades, se résume en une phrase: “Nous sommes tous devenus fous”. Il ne se passerait rien, ou du moins pas grand chose, et pourtant, tout le monde s’affole; nous nous suicidons, littéralement. On peine à comprendre ce qui pourrait justifier une telle position, tant l’expérience semble la démentir: lits de réanimation surchargés, dizaines de milliers de morts (qui, en passant, n’annulent pas ceux du cancer ou des IST), séquelles profondes chez les individus atteints de maladies chroniques, comme le diabète ou l’hypertension. On nous dit, avec un air désespéré, que nous sommes devenus trop fragiles, qu’à la belle époque, on n’aurait pas arrêté de vivre pour si peu; et bien, si la perspective de voir mourir des centaines de milliers de personnes majoritairement issues de milieux populaires est un gage de fragilité, nous la revendiquons. Les mêmes, d’ailleurs, nous disaient qu’il n’y aurait ni première, ni seconde vague, et ne semblaient pas torturés à l’idée de s’être magistralement trompés. Notons, en passant, que comme nous le faisait remarquer une camarade du collectif Agitations, les tenants d’une telle position adoptent le plus souvent une posture viriliste et machiste (Mr Raoult, Mr Bolsonaro… ou Mr Trump), qui n’est pas sans rappeler leur assignation de genre; mais comme SARS-CoV-2 se moque bien de leurs gros muscles, il n’hésite pas à leur montrer qu’il n’a pas non plus peur d’eux, avec les conséquences dramatiques que l’on connaît. Malheureusement, ces conséquences, ce ne sont ni le docteur Raoult, ni les guignols qui servent de philosophes médiatiques, ni les habitants des beaux quartiers qui vont les payer, et il y a fort à parier que ces derniers continueront de vomir leurs inepties jusqu’à ce que le dernier humain soit vacciné contre le virus, pendant que les classes populaires en payeront le prix.

La seconde, adoptée par le gouvernement Castex, affirme qu’il était impossible de prévoir l’évolution exponentielle de l’épidémie, lavant par conséquent de toute responsabilité les pouvoirs publics. Il y a de la malhonnêteté évidente dans un tel discours, et s’il peut effectivement s’entendre pour justifier la catastrophe de février, il paraît en revanche hypocrite dans le contexte présent. Médecins, épidémiologistes, simples suiveurs amateurs; dans tous les corps de la société, on trouvait du monde pour nous annoncer en août, preuves à l’appui, la recrudescence des hospitalisations, et la perspective potentielle de perdre à tout moment la main sur l’épidémie. Les bigots nous répondaient alors que cette dite recrudescence, puisqu’elle ne s’accompagnait pas d’une augmentation du nombre de décès, ne devait pas provoquer la moindre inquiétude. Ils ne voyaient alors pas qu’ils rejouaient la phase pré-épidémique de janvier - totalement manquée par les pouvoirs publics puisque nécessitant de larges vagues de tests - et qu’ils finiraient nécessairement par être submergés si rien n'était fait pour faire baisser la circulation du virus. Par ailleurs, affirmer que l’épidémie frappe quand elle veut, comme elle veut, sans que l’action humaine n’y change rien (comme l’ont laissé entendre le professeur Raoult et Mr Macron, les deux faces d’une même pièce) est non seulement dangereux, puisque cela insinue en sous-texte qu’aucune intervention humaine n’est possible, et donc, souhaitable; et surtout faux, comme nous le verrons avec le contre-exemple asiatique.

 

Il n’est donc pas sérieux, après dix mois de crise, d’affirmer encore que SARS-CoV-2 n’est rien, ni qu’il est imprévisible ou incontrôlable, puisque très nombreux sont ceux qui l’avaient vu venir. Ceci ayant été précisé, nous nous trouvons ramenés à notre situation initiale: comment expliquer que nous en soyons arrivés là ? L’auteur de ces lignes, il faut le confesser, cède souvent comme beaucoup à la tentation de parler d'incompétence gouvernementale, et d’y trouver la source de tous nos malheurs. S’il y a sans doute du vrai dans une telle position, elle paraît tout de même un peu facile. Nous essayerons de l’expliquer autrement ici, avec un peu plus de sérieux, en défendant une thèse relativement peu partagée: si les occidentaux en sont là, c’est qu’ils sont persuadés qu’il faut faire un choix entre l’économie et la santé; ici réside la source de leur mécompréhension totale de la séquence en cours.

 

Entendons-nous bien, en public, rien dans les mots de Mr Macron ou de ses ministres ne traduit cela. Edouard Philippe affirmait ainsi le Jeudi 7 Mai dans son plan de déconfinement que le gouvernement se situait sur une ligne de crête entre santé publique et rétablissement de la vie économique, et qu’aucun choix ne saurait être fait en faveur de l’un ou de l’autre. Le Mercredi 28 Octobre, dans son allocution de reconfinement, Mr Macron ne déclarait pas autre chose, martelant qu’il ne transigerait pas avec la santé des Français. Ce qui, en réalité, trahit le tiraillement du Président de la République, ce sont les décisions progressivement prises depuis le 14 Juillet - et la décision d’imposer le port du masque en lieu clos - qui laissent clairement apercevoir une volonté de maintenir la vie économique malgré les restrictions sanitaires. Nous en tenons pour preuve la décision prise le 14  octobre d’instaurer un couvre-feu à partir de 21 heures dans les grandes villes, clairement dictée par la volonté de réduire toutes les interactions sociales non essentielles à l’activité économique du pays; ou celle, deux semaines plus tard, de maintenir ouvertes un certain nombre d’enseignes durant le confinement. Alors même qu’il était évident que nous courions droit à la catastrophe hospitalière, tout a été fait pour éviter un confinement que nombreux ne se résolvaient pas à envisager, craignant légitimement pour leur emploi. Il est évident, a posteriori, que cette stratégie a échoué, mais surtout, il faut noter qu’il était très improbable - pour ne pas dire impossible - qu'elle puisse fonctionner. Essayons de comprendre pourquoi en introduisant la notion de suppression, en regard avec la gestion asiatique de l’épidémie... dont nous parlerons lors du prochain épisode !


A suivre: La semaine prochaine, nous nous intéresserons à la gestion asiatique de l'épidémie et à ce que signifie une politique de suppression, en miroir avec la notre; et aux conséquences structurelles du fonctionnement capitaliste de notre société dans cette pandémie. 

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