Ce qu'il nous est permis d'espérer (3/4) : L'élection, une affaire si particulière...

Troisième partie de notre article consacré à la Présidentielle 2022. Ici, nous entrons dans des considérations plus théoriques sur ce qu'est une élection, une société de classe ou un conflit politique, en vue de défendre notre affirmation: nous n'avons pas d'autres choix que l'union.

A LIRE: 

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https://blogs.mediapart.fr/simon-deroude/blog/140920/ce-quil-nous-est-permis-desperer-24-la-presidence-encore-faut-il-en-vouloir 

 

Nous savons bien ce que pensent les plus radicaux des gauchistes qui nous lisent. Ceux-ci ne peuvent voir dans une telle exhortation à sauver l’union de la gauche qu’une éternelle tentative de maintenir un accord impossible entre différentes franges qui se haïssent et n’ont de cesse que de se trahir . Nous n’avons par ailleurs qu’un profond mépris pour la gauche héritière de Hollande, Mitterrand et Pierre Mendès-France, qui a permis le phénomène Macron et qui n'hésite pas, pour une partie d’entre elle, à se jeter dans ses bras. Et pourtant, nous n’hésitons pas à le réaffirmer, l’union est la seule solution. Il nous revient, à présent, de mettre à jour les causes profondes de cette attitude apparemment paradoxale, et d’en tirer toutes les conséquences politiques. 

 

Chacun l’aura compris, nous tentons ici d’énoncer, non un travail scientifique sur la structure de la société française, mais une analyse politique brève en vue d’énoncer une théorie, un horizon politique clair pour les forces de gauche à la présidentielle. Cette analyse, en tant qu’elle s’inscrit dans un objectif politique particulier, devra donc elle aussi être pensée historiquement, et finira par se périmer

Nous ne pouvons donc pas prendre le temps de démontrer tout ce que nous présupposons; or, nous n’avons cessé de considérer la segmentation en classes sociales comme structurante dans le comportement électoral des individus, associant à chaque candidat une base sociale, un horizon particulier. Il faudra, pour entendre quelque chose à ce que nous allons dire à présent, s’accorder avec nous sur ces faits sociaux: 

  • La position dans les moyens de production, et a fortiori dans l’espace social, influence fortement le comportement politique des groupes sociaux, en tant que ces derniers ont des intérêts divergents, et ne sont pas affectés par les transformations du monde de la même façon;
  • La structuration de la société, non seulement en classe, mais aussi en genre, en assignation de race, en lieu de vie… peut tantôt permettre des compromis entre tous les acteurs politiques, tantôt non;
  • L’existence d’un contrat social passé de facto entre ces différents groupes sur la base de compromis n’empêche pas, cependant, qu’une conflictualité existe entre eux - c’est la lutte des classes;
  • Cette structuration est une tendance lourde pour expliquer le comportement politique, et bien que les individus soient, à l’échelle individuelle, capables de trahir leurs intérêts matériels en vue d’emprunter leur voie propre, cela n’arrive que très rarement à plus large échelle.

 

À défaut d’avoir énoncé ici une nouvelle théorie du contrat social, ces quelques principes, peu engageants, nous permettront d’éclairer un peu mieux ce que nous allons à présent énoncer.

 

L’élection présidentielle est une élection libre, individuelle et équitable; elle nie au citoyen toute intégration sociale particulière au moment du vote, consacre le corps social comme uni et la désignation des dirigeants comme le libre choix de la majorité. En ceci, elle est, dans une société de classe, donc conflictuelle, un événement particulièrement décorrélé du reste de la vie politique. Ceux qui s’affrontent dans la rue et se dénoncent sur Twitter toute l’année sont invités à coopérer pour élire le “meilleur d’entre nous”; l’espace d’un instant, ils ne s’affrontent plus, ils collaborent. L’élection n’est que la forme pacifique prise par les sociétés modernes pour assurer le pouvoir politique d’une légitimité globale, sur la base d’une croyance dans l’existence d’un peuple, d’une nation, bref, d’une communauté politique. Le fondement idéologique et historique de tout cela, c’est l’avènement de la société moderne, l’abolition des privilèges entre les citoyens et la possibilité de la démocratie. C’est, comme l’a montré Marx dans La Question Juive la suppression de toutes les divisions politiques de la vie sociale au sein de la société civile, pour concentrer tout le pouvoir entre les mains de l'État, abolissant l’autorité corporatiste, cléricale, familiale. D’une société féodale divisée en ordres, nous sommes arrivés à une société capitaliste, dans laquelle tout le pouvoir est entre les mains de dirigeants élus par des individus supposés libres; le reste de la vie sociale, libéré de toute politique, est livré au triomphe de la bourgeoisie. Nos idéologues républicains ne pensent pas autrement quand ils s’offusquent qu’on puisse considérer la non-mixité comme un principe politique viable, ou l’autonomie de classe comme l’horizon de toute lutte. À leurs yeux, la Révolution a consacré le droit de tout citoyen à s’arracher à sa condition sociale pour pouvoir, dans le libre cours du choix électoral, décider de politique, un voile d’ignorance posé sur les yeux. Il devient alors caduque de vouloir penser que la division de classe de la société puisse avoir la moindre influence sur les décisions électorales des individus.

 

Bien sûr, tout, dans la pratique politique, contredit une telle croyance, et si la Révolution a effectivement fait de chaque individualité un citoyen, elle n’a pas pour autant définitivement supprimé la sphère du social dans les luttes politiques. Elle a maintenu chacun d’entre nous comme femme, comme bourgeois, comme français, comme racisé, etc… dans notre pratique existentielle quotidienne. Comme la Révolution Française, en son temps, ne fut pas réalisée au profit du genre humain tout entier, mais de la bourgeoisie - en tant que le mouvement général de la société s’est réalisé à son profit - , les luttes contemporaines les plus décisives sont toujours le fait de groupes sociaux particuliers, engagés politiquement à partir de ce qui, dans l’espace social, les définit matériellement. #MeToo ne fut pas le mouvement d’une société, entière, mais de femmes, contre une situation objectivement favorable aux hommes; il en va de même de Black Lives Matter, du mouvement des Gilets Jaunes, ou, pour prendre une perspective internationale, des émeutes ayant secouées le Chili ou encore l’Algérie en 2019. À chaque fois, il s’agit de mobiliser son camp, sa propre base, en vue de lutter pour obtenir des droits nouveaux et d’abolir les oppressions subies contre un autre groupe social ennemi. Pour que #MeToo fonctionna, il ne fallait pas que les hommes soient d’accord, ils fallait que les femmes soient fortes, nombreuses, et résilientes. Il en va de même de toute lutte politique, quelle que soit son échelle: pour obtenir du salaire, il ne faut pas que le patron soit convaincu ou touché, il faut qu’il soit contraint. 

 

L’élection, pourtant, est un phénomène politique complètement différent. Il est en effet l’un des rares à s’effectuer par-delà les divisions sociales: il est le fait de la société toute entière, il est la prétention de la société à se parler et à prendre des décisions par-delà ses clivages internes, en vue de conférer un pouvoir politique important - bien qu’il soit loin d’être absolu - à un représentant. Pour que tout cela se passe sans encombres, il est nécessaire que les différents acteurs sociaux, quoi qu'en désaccord tout le reste de l’année veuillent bien consentir à reconnaître la légitimité de l’élection et de son résultat, sans quoi c’est la guerre civile - ou du moins, la sécession d’une partie du corps social du reste des classes. Notons-le bien, que ce compromis advienne n’a rien d’évident ou de mécanique. Lorsque la lutte des classes est particulièrement agitée, par exemple durant une crise économique ou sociale (Mai 68) ou une guerre civile (Guerre d’Algérie), ce sont bien les logiques de rupture et d’affrontement qui l’emportent. Parmi les mouvements des trois dernières années, il serait curieux de demander aux manifestants et à leur soutien la légitimité qu’ils accordent à leurs représentants élus. Sans nul doute, ils nous diraient tout le mal qu’ils pensent de ceux-ci, et, si ca ne tenait qu’à eux, sans doute le corps social contemporain ne ferait pas long feu. Reste à mesurer à quel point leur sentiment est répandu. Pour l’heure, la France, sans être dans une situation harmonieuse et unitaire - et heureusement ! - n’est objectivement pas encore au bord de la guerre ouverte; dans ce contexte, nous croyons donc qu’il est encore utile de voter, parce que nous y avons encore des choses à arracher. Ce qui nous amène à la question de notre stratégie.

 

L’élection n’est pas un affrontement, c’est un compromis. A ce titre, la stratégie ne peut pas être la même que dans nos luttes quotidiennes: elle ne doit pas être un prolongement, mais un chemin provisoire. On ne peut pas gagner une élection en affirmant qu’il faut pendre les patrons, brûler les flics et s’emparer des moyens de production. Pourquoi ? Parce qu’il ne s’agit pas de mobiliser les siens, il s’agit de mobiliser tout le monde, et surtout, de mobiliser ses ennemis autant que ses amis, son patron autant que son collègue, etc. Ce n’est pas tout à fait exact: il s’agit en effet de convaincre une certaine frange de la population, la plus susceptible de voter pour soi; mais au moins, de ménager au possible ses ennemis pour les assurer qu’ils n’auront pas à craindre pour leur vie si la victoire leur échappe. 

À rester dans son coin, on ne dépasse pas 3%. Certaines formations politiques, comme le NPA, partant du principe que l’élection est illégitime dans une société de classe - ce qui n’est pas faux - , ne la considère plus que sous l’angle d’une tribune pour s’exprimer, et s’abstiennent de toute ambition victorieuse. C’est une erreur. Nous ne pouvons sous-estimer le pouvoir conféré par l’élection présidentielle, et ce, quelque soit nos opinions politiques, parce qu’il demeure un formidable moyen de transformer la société. Par conséquent, nous sommes obligés de chercher à nous y imposer, et cette obligation nous impose de reconnaître l’exceptionnelle particularité du moment électoral, qui seule justifie l’alliance des différentes composantes de la gauche. Il ne s’agit donc pas de se réconcilier, mais de faire compromis - entre franges de la gauche, mais surtout entre classes - comme nationalistes et communistes surent le faire en Chine en 1937, comme Soviétiques et Alliés furent contraint par l’Histoire d’y procéder en 1941. Nous n’avons pas besoin d’être emballé par le programme du candidat de la Gauche, nous avons besoin de pouvoir y souscrire, faute de mieux - littéralement, puisqu’il nous est impossible de présenter quoi que ce soit qui ne puisse obtenir le suffrage de la majorité des Français. Pour la gauche de la gauche, celle qui jura, il y a quelque temps, de ne plus jamais faire confiance aux socialistes, il est nécessaire qu’elle prenne conscience de l’impossibilité structurelle de sa victoire par voie électorale - étant donné qu’elle ne parle qu’à une fraction de la société -  et qu’à tout prendre, il vaut mieux le social-démocratisme mou que le fascisme ou la technocratie macronienne; le dernier n'hésitant pas à plonger allègrement dans le premier.

 

Se résoudre aux nécessités du fait électoral, voter pour ceux que l’on sait devoir nous trahir, c’est peu ou prou ce que nous assumons proposer ici. Mais ce n’est pas une position politique complète, c’est une tactique en vue d’une élection, et si cet article aura tenté d’exposer sommairement les enjeux stratégiques de la prochaine échéance présidentielle pour les forces de gauche, il n’a pas prétendu dicter à celles-ci ce qu’elles devaient faire par-delà la vie électorale, qui, bien que considérée par la société occidentale comme le summum de l’agir politique, n’en est en réalité qu’une partie. 


La semaine prochaine, dernière partie: conclusion et perspectives pour la gauche dans une société de classes.

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