SARS-CoV-2: Réflexion critique sur le monde de maintenant (2/4)

Au beau milieu de ce second confinement, ce texte cherche à la fois à interroger les causes qui nous ont menés à la catastrophe en cours, et à proposer une perspective critique de l'épidémie qui ne cède pas aux injonctions à l'unité de la société. Il se propose de souligner au contraire le caractère de classe de la crise en cours, et les réponses particulières qui doivent en découler.

A lire: https://blogs.mediapart.fr/simon-deroude/blog/141120/sars-cov-2-reflexion-critique-sur-le-monde-de-maintenant-14

 

B) La réponse asiatique, manifestant la possibilité d’accorder les intérêts du capital avec une politique de suppression

 

Résumons donc la stratégie française (que l’on pourrait élargir à l'ensemble des pays d’Europe de l’Ouest, avec une légère note de mieux en Allemagne, et de pire en Suède); il faut mener des politiques contre SARS-CoV-2 - à la différence des américains, ou des brésiliens - mais il ne faut pas sacrifier la vie économique. Soit, l’intention paraît louable, et elle l’est, effectivement. Le hic, c’est qu’il y a là une méconnaissance totale de la dynamique de l'épidémie. En effet, à cause de la durée d’incubation du virus et des quelques jours latents entre l’apparition des symptômes et la dégradation de la maladie vers un niveau critique pour les cas les plus graves…  une quinzaine de jours sont nécessaires pour voir les effets du développement de l’épidémie. Pour le dire plus simplement, nous ne voyons qu’au Jour 15 les conséquences de l'exponentielle épidémique au Jour 1; or, nous prenons alors des décisions pour résorber la situation produite par la taille de l’épidémie au Jour 1, et non au Jour 15, dont nous ne pourrons voir les conséquences qu’au Jour 30; cela, bien sûr, est désormais connu de tous. Nous sommes donc perpétuellement en retard. Pourtant, l’Etat Français s'obstine dans sa fameuse stratégie de “réponse graduée” prônée par MM. Castex, Véran et consorts (Mr Castex, Mr Véran et consorts), stratégie qui, on le comprend aisément, ne peut conduire qu’à un désastre sanitaire, puisque tel un étudiant qui repousserait toujours au lendemain la perspective de faire ses devoirs, la France s’est laissée submergée par une vague qui aurait nécessité de prendre les mêmes décisions, mais 15 jours plus tôt, si ce n’est plus. En mettant en place un confinement partiel en septembre, comme nombreux étaient à le réclamer, ou du moins, des mesures drastiques, il aurait été aisé de se défaire de la vague montante dans la société, mais pas encore dans les hôpitaux. Or, la France a préféré attendre un miracle jusqu’au dernier moment, M. Macron déclarant encore le 23 octobre qu’il était trop tôt pour déterminer si les mesures prises avec l’établissement du couvre-feu étaient suffisantes, alors même qu’il était évident aux yeux de quiconque s’étant penché sur la question qu’elles ne l’étaient pas. 

Ceci dit, qu’aurait-il fallu faire pour prévenir un virus qui ne se déclare que lorsqu’il est trop tard ? En des termes machiavéliens, on devrait répondre: faire preuve d’audace, devancer le virus et le tuer dans l'œuf cet été pendant qu’il en était encore temps. Plus prosaïquement, on appelera simplement à mener une politique de suppression.

Qu’est-ce donc qu’une politique de suppression ? Une politique sanitaire qui se refuse à procéder comme la France, c’est à dire à “vivre avec le virus”, qui cherche à le devancer, même lorsqu’il n’est pas encore présent à l'hôpital, en prenant des mesures drastiques dès les premiers signes de son apparition pour le neutraliser. Il ne s’agit donc pas de prendre de mesures graduées, qui ne mènent à long terme qu’aux catastrophes que sont le confinement et les dizaines de milliers de morts, mais de prendre des décisions préventives contre le moindre signe d’apparition du virus. C’est notamment ce qu’ont fait la majorité des pays d’Asie du Sud-Est - qui se sont justement rappelés de SARS-CoV-1 en 2002 - en prenant la décision de confiner la population à la moindre hausse du nombre de cas. Pour donner un ordre d'idée, Hong Kong prend des mesures de confinement pour un taux d'incidence inférieur à 10 tests positifs sur 100000 habitants, quand la France attend d’avoir un taux supérieur à 400 pour confiner. Dans un cas, il s’agit de refuser de vivre avec le virus, dans un autre, de l’accepter, pour éviter à court terme des mesures drastiques - bien que, comme nous l’avons vu, lesdites mesures finissent toujours par arriver. Bien sûr, il suffit d’écouter les beuglements des amis du docteur Raoult devant la perspective de confiner un pays découvrant 50000 cas par jour dans sa population pour se dire qu’il aurait effectivement été difficilement envisageable de mener une telle politique en France. Et pourtant, à long terme, il est indéniable que, contrairement aux européens, les asiatiques n’ont connu qu’une relative première vague, incomparable à celle vécue en occident, et qu’ils vivent aujourd’hui à peu près comme ils le faisaient avant l’épidémie. Ils ont infiniment moins de décès à déplorer, moins de libertés attaquées à long terme par l’épidémie, et une économie qui ne s’en porte pas plus mal. Tout cela parce que, contrairement aux européens, les asiatiques surent apprendre de leurs erreurs et comprendre que l’on ne pouvait pas faire de compromis avec SARS-Cov-2, qu’il finissait toujours par gagner la partie contre une politique trop pleutre. La comparaison est humiliante.

Les européens s’en sont défendus, bien sûr, et il faut le dire, de façon assez grotesque. D’une part, on a voulu nous faire croire que, si la Chine avait eu une aussi bonne gestion de l’épidémie, c’est parce qu’elle était gérée de façon autoritaire. On fera à ceci la remarque que, à l’inverse, nos amis brésiliens, dirigés par un fasciste, ne s’en sortent pas particulièrement bien, et que la Corée du Sud ou le Japon, qu’on n'accuse pas de dictature, s’en tirent en revanche admirablement bien, tout demeurant aussi démocratiques que nos vieux pays occidentaux. On soulignera aussi que, bien que la France soit incontestablement une démocratie représentative, la gestion épidémique de l’Etat Français n’a jusqu’ici pas franchement été marquée par la volonté d’impliquer les populations dans la réponse collective. Ces dernières ont pour le moment surtout été infantilisées, punies et contrôlées, sans qu’on ne cherche particulièrement à les éclairer sur le pourquoi d’une stratégie gouvernementale élaborée par l’obscur “Conseil de défense” - bien qu’il faille reconnaître qu’un effort ait été fait depuis la rentrée à ce sujet, notamment dans les allocutions présidentielles. Au fond, notre gestion européenne n’a donc pas eu grand chose de plus démocratique que celle de nos amis coréens ou néo-zélandais.

La réponse n’est donc peut-être pas si simple. On a dit aussi que la Chine cachait les morts; certes, c’est une possibilité. Pour que la catastrophe chinoise soit comparable à celle que nous connaissons, il aurait fallu que les chinois aient à déplorer lors de leur première vague un nombre de morts par tête équivalent aux 30000 morts Français pour une population de 65 M de personnes… ce qui correspond à plus de 630000 morts. Plus difficile à cacher, donc, et très improbable. Surtout, cet argument ne tient pas pour le Vietnam, ou la Corée du Sud, des sociétés beaucoup moins fermées que l'exception chinoise.

Enfin, arrêtons-nous sur les quelques comiques nous apprenant d’un air savant que tout ceci pouvait être expliqué... par un fait culturel, les asiatiques étant censés être plus disciplinés, tandis que nous serions plus rebelles. Une telle explication réussit l’exploit d’être à la fois affreusement raciste - on croit entendre les mêmes qui expliquaient que l’Afrique et l’Asie devaient être colonisées parce qu’elles ne faisaient pas preuve d’un tempérament aussi éveillé que les blancs. (Que les européens ne s'inquiètent pas, quand il a fallu mener les guerres de décolonisation, les populations autochtones savaient leur montrer qu’elles pouvaient être « rebelles ») ; et en même temps, terriblement dépréciative, admettant à demi-mot notre propre incapacité à prendre des décisions collectives responsables. Surtout, elle cherche à déplacer le problème sur la responsabilité individuelle, alors même que, de l’aveu même du gouvernement, les Français ont admirablement respecté le confinement. 

On l’aura compris, toutes ces explications sont également fausses. Si l’attentisme devant la première vague peut à la limite être excusé, celui dont font preuve les européens depuis l’été est la marque d’une arrogance totale devant leur capacité à gérer une épidémie qu’ils ne maîtrisent pas. Il sera encore temps, après ce second confinement, de prendre enfin les bonnes décisions, au regard de l’exemple asiatique; il serait préférable, disons, d’éviter un troisième confinement.

Pour conclure, il est amusant que ce soit précisément l’obstination des européens à ne pas sacrifier leur économie qui les a justement conduit à la catastrophe sociale et sanitaire. Ils crurent avoir le choix entre l’économie et la santé; en choisissant l’économie, ils perdirent les deux. Cruelle leçon de l’histoire pour les capitalistes ! Ce n’est pas qu’ils furent incompétents, qu’ils refusèrent de voir l’épidémie, c’est qu’ils ne voulurent pas la voir autrement que comme une attaque contre l’économie, aveuglés par la fameuse vie économique, et cet aveuglement produisit exactement ce qu’ils voulaient éviter, obstinés dans leur perspective ultra court-termiste. Qu’ils en prennent de la graine… 

 

C) La nécessaire catastrophe structurelle

 

Nous voudrions achever cette première séquence, consacrée aux facteurs de l’échec européen à juguler le virus, en explorant un autre aspect de celle-ci, qui n’a été questionné à notre connaissance que dans les milieux marxistes / communistes (grosse dédi), celle du caractère structurel de l’épidémie. Jusqu’ici, nous avons principalement mis en évidence l'incompétence de l’Etat Français dans la gestion conjoncturelle de la séquence en cours, sans nous intéresser aux causes structurelles de la catastrophe. Car il est évident que, loin d’être une punition de la nature purement exogène, comme ont voulu nous le faire entendre certains militants écologistes, l’épidémie est pleinement intégrée à la dynamique du capitalisme, et constitue en ceci un événement de la lutte des classes mondiale. Il était en effet relativement hasardeux que le virus apparaisse quelque part sur la planète - du moins, puisque nous ne sommes pas épidémiologistes, tenons ce facteur pour hasardeux, mais n’oublions pas que des chercheurs comme Rob Wallace ont par exemple su mettre en évidence les impacts de la déforestation sur l’apparition de maladies comme SARS COV-2.

En revanche, son importante prolifération est incontestablement le fait du fonctionnement capitaliste de la société humaine, qui a fait de la circulation et de l’accumulation de marchandises ou de capitaux le fondement de son fonctionnement. Pour un virus inidentifiable sans d’importantes capacités de tests, la partie était trop simple. Plusieurs semaines, si ce n’est plusieurs mois ont pu s’écouler avant qu’il ne soit détectable à grande échelle, période durant laquelle celui-ci a pu proliférer aux quatres coins de la planète comme jamais il n’aurait pu le faire dans une société dans laquelle la circulation aurait été cantonnée à la visite d’autres régions du monde et à l’échange humain, plutôt qu’à la circulation massive de la production marchande. Cela est rendu particulièrement évident par les lieux de circulation massive de l’épidémie qui, davantage encore que des lieux très peuplés, sont des carrefours de l’échange commercial mondial, à commencer par New York, qui accueille sans cesse des personnes venues du monde entier.

Le capitalisme a donc permi la prolifération du virus, soit. Mais ce n’est pas tout. La lutte entre États à l’échelle mondiale, a freiné la prévention massive sur les risques liés à SARS-CoV-2, produisant des discours tels que “cela ne nous concerne pas, c’est chinois”, résumé à peine caricaturé du discours tenu par Mme Buzyn début janvier. Mais aussi, plus grave encore, a empêché la coordination mondiale nécessaire en matière de politique sanitaire que seul un pouvoir communiste et mondial aurait pu permettre de mettre en application. En coordonnant entre communautés ami.e.s les décisions sanitaires, nul doute que la maîtrise du virus aurait été bien meilleure qu’en menant, chacun dans son coin, des politiques nationales inégales. Si la France avait, par exemple, confiné en même temps que l’Italie en Mars, elle aurait eu à déplorer bien moins de décès, comme le montre l’exemple de l’Allemagne qui a confiné en même temps que la France alors même que l’épidémie y était moins développée.

Enfin, le spectre de l’économie et de la nécessaire circulation de l’argent constitue sans le moindre doute une autre raison de notre embarras devant la perspective de prendre des mesures sanitaires. Dans une société sans argent, sans activité productive de valeur marchande, sans marchandises; bref, sans capitalisme, nous n’aurions pas à nous inquiéter de l’arrêt de certaines activités humaines. Nous pourrions décider sans peine, et le plus arbitrairement possible, ce que nous devons maintenir productif durant la crise sanitaire, voir même nous focaliser sur l’organisation collective de ce dont nous avons besoin temporairement, en attendant de vaincre la crise. Il n’y aurait aucun problème à arrêter les chantiers, les concerts, les compétitions sportives, puisque celles-ci ne conditionneraient absolument pas le niveau de vie de qui que ce soit, personne n’ayant à vendre sa force de travail pour vivre. Un confinement serait alors triste, tout au plus, mais pas catastrophique. 

La problématique est tout autre dans une société capitaliste, pour laquelle le confinement est en effet une catastrophe totale, surtout pour le prolétariat, qui ne dispose pas de sécurité financière. En tant qu’elle ne fonctionne que sur la production de richesse et leur circulation, tout arrêt de celle-ci produit des conséquences terribles, telles que le licenciement généralisé de centaines de milliers de personne dans un pays et le basculement dans la précarité de nombre d’entre nous - bien que les systèmes de protection sociale offrent encore un mince filet de sécurité. Paralysée, la société s’écroule, elle qui a désespérément besoin de faire circuler les richesses pour les accroître, ajoutant à la tristesse bien compréhensible de ne plus pouvoir voir ses proches, la crainte de tout perdre. Il n’est pas ici possible de distinguer réellement des activités essentielles, puisque toutes, du fabricant de plastique au coiffeur du coin, participent de la circulation économique, sont imbriquées les unes aux autres et mettent en jeu la santé de millions de personnes. 

Que cette épidémie apparaisse était une chose, qu’elle soit intégrée à la dynamique destructrice du capitalisme en est une autre. Nous devons reconnaître à nos adversaires qu’ils ont raison sur un point: confiner l’économie est absolument destructeur, et les premières victimes sont les prolétaires, particulièrement ceux des pays les plus pauvres. Ce n’est pas la faute des mesures sanitaires, seule solution pour mettre fin à des une pandémie qui tue dans le monde entier, mais celle du capital, qui par son appétit inépuisable de circulation et d’accumulation sans lesquels il s’écroule, conduit une nouvelle fois le monde à la catastrophe.

 

Tableau bien triste que celui que nous venons de dresser ! Mais le diagnostic froid de la situation est le préalable à toute théorie politique prescriptive, ce à quoi nous allons nous attacher maintenant. Il ne s’agira plus de dire au gouvernement ce qu’il doit faire, comme nous l’avons fait jusqu'ici - à partir d'analyses d’autres, rendons-leur grâce ! - ni de proclamer abstraitement qu’il faut faire la révolution - ce qui ne serait pas très sérieux à envisager dans les mois qui viennent, bien que celle-ci demeure toujours l’horizon absolu de la théorie politique. Non, nous allons plutôt chercher à produire quelques éléments de réflexion sur une potentielle réponse politique immédiate pour tous ceux qui, dans la lutte des classes, essayent de se positionner politiquement du côté des exploité.e.s, qui subissent cette crise bien plus violemment que leurs compatriotes plus fortunés. Ce sera l’occasion de rendre grâce à certaines initiatives en cours, qui, peut-être, motiveront notre lecteur !



Annexe: Un résumé, en anglais, de la différence entre politique de suppression de longue portée, et politique actuelle d'atténuation du virus, issu d'un thread de Yaneer bar-Yam. https://twitter.com/yaneerbaryam/status/1338120658534842368?s=21&fbclid=IwAR3mcOfGAA3ePPqC-oZC0ErqAsAKKbikspEOY7r9JEn_sNFmuD9Vvir_w70

 

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La semaine prochaine: Réponse unitaire... Ou réponse de classe ? (3/4)

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